[0:12]Radio Scope, Jean-Paul Sartre, Jacques Chancel. Radio Scope, Jean-Paul Sartre.
[0:53]Comme Hugo du 2 décembre juché sur un tonneau, vous étiez seul certains jours à haranguer la foule. Vous étiez, rappelez-vous, devant Bilan Court. Beaucoup ont vu là les signes de votre nouvelle jeunesse, beaucoup qui vous croyez usés, qui vous croyez embourgeoisés. Ce que vous êtes, le monde le sait, philosophe, romancier, critique, journaliste, homme de théâtre et aussi homme politique. Souvent, vous vous plaisez à être inculpé. C'est le philosophe en accusation comme autrefois le fut Socrate. Jean-Paul Sartre, je suis heureux de vous accueillir pour différentes raisons. Peut-être parce qu'à 16 ans, j'aurais aimé vous rencontrer. Parce que vous avez accompagné toute une génération et surtout parce que nous nous trouvons ici, à cette heure, quotidiennement au carrefour de toutes les idées et que vous étiez attendus. Vous êtes né à Paris le 21 juin 1905, rue Migard dans le 16e. Vous avez 68 ans. 67. 67 pardon. Vos parents appartenaient à la bourgeoisie moyenne, votre père, polytechnicien était officier de marine, il est mort en Cochin Chine, vous aviez 8 mois. Ce père, Jean-Paul Sartre, vous a-t-il manqué? C'est difficile à dire. Je pense que ça a été très important de ne pas avoir de père. Je pense en particulier que un enfant subit toujours l'influence de son père sur le plan des professions, de la propriété, d'une foule de choses que le que le père a déjà hérité des autres et qui lui font comme un destin. Moi, certainement, je n'ai pas eu ça. Je n'ai pas été commandé si vous voulez, ce qui va sans doute donner mon sentiment de la liberté. Donc, je ne peux pas dire que mon père m'a jamais manqué. Ça a été une photo pour moi dans la chambre de ma mère et c'est tout. Ensuite, vous avez eu les sentiments d'un père à votre tour? Non, je n'ai jamais été vraiment père. Donc ce côté-là n'existe pas pour l'instant pas pour moi. Jean-Paul Sartre, vous étiez écrivain déjà à l'âge de 6 ans puisque si l'on sentit au biographie, vous mettiez un un Alexandrin les fables de la Fontaine et les bulletins vous notent déjà à ce moment comme très intelligent mais aussi comme très bavard, très dissipé et très curieux. Lettres-vous rester bavard, dissipé et curieux? Bavard, je ne sais pas, peut-être, peut-être, j'ai écrit trop longuement. Les livres que je fais sont trop longs. Dissipé sûrement mais il faut voir que ça veut dire. Pour moi, ça veut dire actuellement contestataire. Et curieux sûrement aussi. Vous êtes contre toute sagesse? Oui, parce que la sagesse suppose un citoyen bien établi dans l'État et qui à ce moment-là décide de s'adapter au monde. Or, ce citoyen n'existe pas, c'est une fable. Il existe des opprimés, des exploités et des exploiteurs, et je ne vois ni chez les uns, ni chez les autres, une sagesse qu'on puisse leur enseigner. Il n'est pas de sagesse exemplaire. Non, ça ne peut pas exister. Il y en aura peut-être, mais pour l'instant, ça n'existe pas. Il n'y a que des luttes. Jean-Paul Sartre, ce que vous êtes devenus nous intéresse, et vous avez dit en 1965, ce qui ce qui met les gens en fureur est que je suis doublement traître. Je suis un bourgeois et je parle sans ménagement de la bourgeoisie. Je suis un homme âgé et j'ai surtout des contacts avec la jeunesse. Alors traître dans le conflit des générations et aussi traître dans le conflit des classes. Est-ce que vous pouvez renouveler aujourd'hui cet toujours traîtrise? Totalement. Totalement. Les deux traîtrises sont encore plus nettes alors qu'il est, si vous voulez, parce que j'ai complètement quitté les milieux bourgeois et les institutions bourgeoises. Si je parle ici, c'est, comme je vous dirai plus tard, parce que j'ai un but précis. Mais en en principe non, je suis totalement opposé à toute forme d'institution et de gouvernement bourgeois. Je suis également avec la jeunesse, non pas pour elle, mais avec la jeunesse, c'est-à-dire je travaille avec elle. La jeunesse était là avec vous. Dans la mesure où je travaille pour elle, j'espère. Vous auriez voulu être professeur de lettres, mais vous avez uni la littérature et la philosophie. Mais est-ce que cela a posé ce problème? C'est-à-dire que c'est c'est ma famille qui a voulu que je sois professeur. Quand j'avais 10 ans, mon grand-père, j'avais pas de père, comme vous le savez, dans la raison de dire, mon grand-père est un professeur. Il était normal que je sois professeur. J'ai donc préparé, en effet, les examens de l'agrégation et tout ça. C'est en cours de route que j'ai changé que je n'ai plus été professeur de lettres, n'ai plus eu comme but d'être professeur de lettres, mais professeur de philosophie. Normal supérieur? Oui, je suis passé par normal supérieur. Vous le regrettez? Non, je ne regrette rien en ce sens que c'était la jeunesse de l'époque, en 1920 ou 25, on ne pouvait pas trouver un type de jeunes gens contestataires. Il s'agissait d'une jeunesse qui était ou socialiste ou plus rarement communiste et par conséquent, et qui faisait qui passait ses examens normaux, on n'y allait pas cette contestation des étudiants d'aujourd'hui. C'était tout à fait dans notre monde. Vous étiez un jeune homme trop calme? Encore, si vous voulez, j'ai été élevé dans l'individualisme bourgeois. Peut-on dire que vous avez été élevé dans une certaine facilité? Dans un sens, oui, dans la mesure où j'ai été élevé par mon grand-père, oui, jusqu'à l'âge de 11, 12 ans. Après ma mère s'est remariée, mes rapports avec mon grand-père étaient beaucoup moins faciles. C'était des rapports difficiles puisque il ne se voulait pas complètement mon père. Donc, il ne me commandait pas de la manière d'un père. Mais d'autre part, il était autoritaire et puis il y avait un métier que je n'aimais pas beaucoup. Directeur des usines de Belle-Ville à la Rochelle, il faisait des des bateaux. Il y avait des rapports avec les ouvriers. Tous ce monde-là m'a découvert bien des choses que je ne connaissais pas encore. Vous avez écrit que l'homme est condamné à être libre. Pourquoi avez-vous dit condamné? Je considère que la liberté, ce n'est pas une qualité que l'homme a, il est libre quoi qu'il fasse. Alors, prenons un exemple. Un homme qui dirait je ne veux pas faire de politique, donc ma liberté de rester en dehors. C'est un homme qui d'une part fera tout de même de la politique par ce son refus. Et en même temps, il le fera librement. Si vous voulez, devant le problème politique, nous sommes condamnés à être libres, c'est-à-dire que le choix que nous ferons, qu'on porte une certain un certain engagement libre. Êtes-vous libre, vous Jean-Paul Sartre? Personne n'est complètement libre en ce sens que nous ne pouvons être opprimés, exploités, mystifié que parce que nous sommes libres. Mais d'autre part, l'exploitation, la mystification et les les mythes dévi notre liberté et nous la font nous la font aller dans un autre sens que nous ne voulons, de sorte que, si on prend les choses dans un grand ensemble social, nos libertés sont manipulées de telle sorte que à chaque fois, nous réalisons un acte qui à la fois est libre et à la fois est une exploitation par l'autre.
[8:39]Vous êtes responsable de votre existence. Est-ce que c'est un choix? Dans mon existence oui, dans la mesure où je ne me tue pas, bien sûr, mais enfin, c'est un peu abstrait tout ça. En fait, je vis parce que je suis je suis né, je suis né parce que mes parents m'ont fait. Je n'ai pas demandé à l'être. Ceci dit, vivant, oui, il faut s'adapter à la circonstance et il faut en tirer les conséquences les meilleures possibles, c'est-à-dire il faut essayer c'est le désir et le besoin de tous de donner la vraie direction à cette liberté que l'on fausse dès que nous naissons. On la fausse parce que nos parents nous conçoivent avec un destin. Ils imaginent que nous serons telle chose ou telle autre. Ensuite par l'éducation, par l'ensemble des informations que donne la presse, comme vous le savez, sont plus ou moins fausses. Enfin plus ou moins faux aussi. Et plus ou moins vrai, mais beaucoup plus fausse que le le futur journaliste attaque déjà ses confrères et ce n'est pas bien. Nous reparlerons tout à l'heure de ce qu'est une information par la presse ordinaire. Pour l'instant, disons, si vous voulez, que l'ensemble de ces facteurs et beaucoup d'autres font que la personne, tout en se sachant libre, se trouve agir n'importe comment dans différents sens, très souvent mauvais, très souvent dicté par quelque chose, la publicité par exemple, et c'est ça qu'il s'agit pour chacun, qu'il le sache exactement ou non, de supprimer, il faut retrouver cette liberté du libre organisme pratique, c'est-à-dire du libre corps de chacun qui doit pouvoir faire ce qu'il veut. Jean-Paul Sartre, vous êtes conscient de la place que vous occupez sur les chiers international. Vous savez, j'occupe une très petite place, je suis un écrivain. Non, soyez, soyez simple. Non, je ne peux pas faire des éclater une guerre ou bien délivrer un pays exploité par un autre. N'êtes pas accroché aux honneurs. Non, vraiment pas. Les honneurs, j'en ai pas eu beaucoup dans ma vie, j'en ai refusé un, le Prix Nobel, et pour les autres, j'en ai pas eu. Pourquoi avoir refusé le Prix Nobel? Parce que je ne vois pas pourquoi une cinquantaine de messieurs âgés et qui font de mauvais livres, me couronnerait, c'est au lecteur à dire ce que je veux, ça dépend de ces messieurs-là. L'honneur, c'est d'être lu. Mais oui, si vous voulez. De la même manière, vous ne pouvez pas entrer à l'Académie française. Bien entendu. Qu'irai-je faire avec ces vieux messieurs? Lorsque vous aviez 15 ans, vous pouviez imaginer que vous devriez endrier ce ce Sartre dont tout le monde parle, que l'on aime, que l'on déteste et qui n'est jamais inintéressant. Je ne pouvais pas imaginer que je deviendrais ce que je suis parce que on n'imagine jamais. Mais quand à me donner une très belle réussite d'écrivain, compter que le garçon de 15 ans y pensait. Dès ce moment d'ailleurs, je ne concevais pas qu'on puisse écrire pour une élite, je pensais qu'on devait écrire pour tous. Est-ce qu'il y a chez vous Jean-Paul Sartre, une difficulté d'écrire? Oui, comme chez tout le monde, c'est difficile d'écrire. Donc ça m'est difficile. Je n'écris pas beaucoup pour la plume si vous voulez. Il y a pour vous le temps de l'écriture. Vous écrivez à quel moment, le matin ou le soir? J'écris le matin et le soir, j'écris en général de 9h30 à 1h30 de l'après-midi, je déjeune et puis je fais différentes choses, puis à 5h environ, jusqu'à 9h, je réécris ou je lis ou enfin je fais mon travail. Beaucoup s'étonnent que de ce que au terme de votre évolution doctrinale, vous soyez devenus marxistes et gauchistes. Ont-ils raison de s'étonner? Non, parce que je pense que s'ils lisent un certain nombre de livres que j'ai écrit, mais ils les ont sans doute pas lu. C'est ce que vous reprochiez d'ailleurs à Camus. Justement, si on commençait par lire L'Être et le Néant, de la Saint Martyr, et puis la critique de la Raison Dialectique et Flaubert, on trouverait toutes les raisons qu'on fait, que je suis passé de ce qu'on appelle l'existentialisme à au marxisme sans renoncer d'ailleurs à mes idées, en voyant qu'on peut les mettre en liaison avec ça et de là. Ensuite par des études d'individus, comment j'ai les comme Flaubert ou Genêt ou Baudelaire, comment je les ai rendus plus concrètes et comment aujourd'hui, après un une marche pendant quelques temps en liaison avec le Parti communiste, j'estime être avec mes camarades en plus loin que le Parti communiste. Vous avez parlé de lettre et le néant, mais à ce moment-là, et vous avez été longtemps le le partisan de l'individualisme absolu. Puis tout d'un coup, vous êtes entré dans le collectivisme. Je n'étais pas dans l'être et le néant, partisan de l'individualisme absolu et je n'ai pas renoncé non plus à ce qu'on pourrait appeler mettons le le personnalisme. Je veux dire qu'alors qu'il est, je considère que la personne ne peut se développer vraiment que dans ce que nous appelons la démocratie directe, c'est-à-dire la réunion d'un ensemble de gens qui travaillent ensemble, qui décident ensemble de ce qu'ils doivent faire, de ce qu'ils exigent, qui n'ont pas de représentants, mais seulement des gens qu'il nomment pour un temps et qu'ils peuvent retirer ensuite. Bref, c'est là-dedans que l'individu se développe le mieux. Par conséquent, je n'ai pas perdu cette idée de la personne, de l'individu. Simplement, je vois le vrai milieu de l'individu, qui ne peut être que l'ensemble social. À aucun moment, vous ne vous êtes trahi. J'ai changé comme tout le monde, mais je ne pense pas m'être jamais trahi. Je ne me suis pas trahi. La liberté, c'est l'essence de l'homme, mais dans quel pays fleurit la liberté que vous, Jean-Paul Sartre, vous souhaitez? Dans aucun, parce que comme je viens de vous dire, les libertés sont déviées dès la naissance, dans tous les cas. Il s'agit d'une lutte générale des gens, plus ou moins soumis à un état, à des règles, un parti, à ce qu'on voudrait, pour obtenir une autre sorte de rapports entre eux et de rapports avec les choses. Ce que je vous ai appelé tout à l'heure, la liberté directe, la démocratie directe. Je ne vois que des pays en lutte et dont le vrai problème est là. Quelques fois, des problèmes qui des pays qui ont l'air d'avoir abandonné la lutte. Mais ceux-là, ils sont dans une situation un peu fâcheuse seulement, on sait bien que ça ne veut rien dire. L'apparence ne veut rien dire. Rappelez-vous qu'en 85, 1685, 86, il semblait qu'il n'y avait plus de lutte. Et la révolution était 4 ans plus tard. C'est la même chose actuellement dans beaucoup de pays. Mais je ne pense pas qu'il y ait un modèle de de liberté nulle part. Ce qu'il y a beaucoup inspiré certains de mes amis, c'est la révolution culturelle en Chine. Parce que là, on voyait la masse, à proprement parler, mettre en question le parti qui jusqu'à là avait dirigé. Il y avait donc une espèce de réaction du peuple sur le parti qui était très importante pour montrer que la liberté elle-même se conquiert. Ce que vous avez fait de nous, disait le peuple au parti, n'est pas ce que nous voulons. Que le peuple ne soit pas seulement dirigé par un parti, mais qu'il puisse intervenir et dire assez, vous ne nous dirigez dans le sens que nous ne voulons pas, ça me paraît un énorme progrès. Vous êtes contre tous les partis. Je suis contre les partis tels qu'ils sont à présent, c'est-à-dire comme comme il se donne comme un parti souverain qui tient sa souveraineté de ce qu'il est, comme il est plein de cohésion, de ce qu'il est solide et qui demande à des gens leur démission en sa faveur. Par exemple, je suis contre tous les partis qui se présentent aux élections en France. Le suffrage universel consiste à ce que chacun abandonne sa part de souveraineté à un parti quelconque. Pourquoi ne vous présentez-vous pas? Me présenter, mais je veux pas être député. Quelle drôle d'idée. Il faut assumer. Mais je ne veux pas diriger, je ne veux pas diriger quelqu'un. Un député est un homme qui a un pouvoir qui me semble ne pas lui convenir et qu'il a réclamé. Je vous dis, ce pouvoir lui vient à la fois de son appartenance à un groupe et d'autre part de la démission des gens qu'on appelle le bulletin de vote. Je vote, ça veut dire je je me démets de ma souveraineté au nom de monsieur untel ou untel. Alors votre lutte, est-ce que ça n'est pas à certains moments une lutte perdue? Non, parce que il y a autre chose que la lutte politique. C'est pourquoi les élections me sont en personnellement fort indifférentes. Si vous votez ou si vous ne votez pas, vous agissez quand même en fonction du système, parce que ne pas voter, c'est au fond voter pour la majorité qui se formera, ou en tout cas la laisser se former. La solution est de travailler à créer des rassemblements qui soient des démocraties directes comme je vous l'ai dit, c'est-à-dire des rassemblements qui soient souverains, dont les exigences viennent de chacun et qui essayent par des luttes de les faire triompher. Et aujourd'hui, il n'y a pas encore d'exemple. Et il y a des exemples si, il y a une grève réussie, ça comporte quelques fois des démocraties directes. Je dis quelques fois parce que les syndicats sont des systèmes hiérarchiques qui viennent troubler le problème. Mais je vous citerai un exemple de démocratie directe, nous y reviendrons, je ne veux pas encore vous presser. Mais c'est ce que nous voulons faire à libération, c'est-à-dire nous voulons faire un journal quotidien dans lequel le peuple parlera au peuple. Vous avez besoin de vous libérer de toute entrave et vos personnages dans toute votre œuvre ont les mêmes besoins. Je n'en ai pas beaucoup d'entraves. Mes personnages sont livrés parce que vous ne les avez pas voulus. Mais oui, mes personnages sont livrés et moi j'ai pas besoin de me libérer. Ou plutôt, j'en ai eu besoin autrefois, mais maintenant, depuis un certain temps. Jean-Paul Sartre, vous êtes vous êtes avec vous-même, est-ce que vous êtes délivré de vous-même? Je pense que surtout Oui. Non, je ne m'occupe pas beaucoup de moi, vous savez, j'ai trop à faire. Par exemple, pensez ce matin c'était libération, cet après-midi c'est libération, le matin c'est libération. Je ne vois guère que dans mon lit, je pourrais penser à moi, mais je dors à ce moment-là. La subjectivité, c'est le moment de la décision, où on prend qu'on fait quelque chose. Alors on réfléchit simplement sur les problèmes, mais on y réfléchit subjectivement en effet. Donc le moment de la subjectivité existe, mais il est fait pour se dépasser vers une décision objective, bah, c'est cet objet là que je prendrai, pas celui-là. Simone de Beauvoir a a bien écrit sur la vieillesse. Oui. Vous y pensez? Oui, je connais bien ce livre. Mais votre vieillesse, vous la préparez? Je suis déjà vieux. C'est à 65 ans qu'elle avait décidé qu'on était vieux, c'est-à-dire après l'âge de la retraite. Je ne pense pas qu'on soit vieux à cet âge-là. Et à 67 ans, on a depuis 2 ans l'âge de la retraite. Heureusement, les métiers que nous exerçons, le métier d'écrivain par exemple, ne donne pas une retraite si violente. On écrit peu à peu des choses moins bonnes, puis on finit par renoncer à écrire. Le mot retraite vous effraye. Il ne m'effraye pas puisque je n'ai pas de retraite de mon côté. Je constate simplement qu'à 65 ans, c'est l'âge de la retraite, mais je suis pas en retraite. Vous êtes un combattant ou un témoin? Dans tout l'autre, dans tout l'autre, c'est difficile à dire. L'écrivain se considère un peu trop comme un témoin, puisque finalement il écrit, mais selon moi, ce n'est pas son vrai rôle. Son vrai rôle est de combattre avec les autres, mais par le moyen de la plume, si on n'a pas d'autre, en tout cas, il en a certainement d'autres, mais aussi par le moyen de la plume. Vous reconnaissez tout de même Jean-Paul Sartre, que votre liberté ruine le principe même de toute de toute société amicale. Pourquoi? Parce que votre liberté est telle que vous êtes vous êtes prêt à interdire tout à autrui. D'ailleurs vous un jour un jour vous avez dit l'enfer c'est les autres. Je crois pas du tout ce que je Non, c'est un mot très important. J'ai un ami, des, Yougoslave qui appelle ça le baiser de la mort. Il veut dire par là que presque tous les gens qui ont écrit contre la classe dirigeante, quelle qu'elle soit. À un moment donné, à écrit ou agit. à un moment donné, on essaie de leur donner le baiser de la mort. Ça veut dire de leur donner des honneurs, de l'argent ou des choses plus subtiles pour que ils lâchent un peu. Et on en voit des tas qui effectivement sont récupérés comme ça. L'argent, ce n'est pas une finalité? C'est une finalité, oui, si vous voulez, mais c'est c'est une finalité fâcheuse. Enfin, vous avez gagné de l'argent, vous êtes un bestseller permanent, vous avez dit un jour, je possède même des sommes considérables, mais on sait que vous êtes d'une grande générosité, que vous refusez tout. C'est c'est ce qu'on appelle le dépouillement? Je considère que cet argent n'est n'est pas à moi. Je vais vous dire pourquoi. Prenez un une pièce que j'ai écrite en 52 ou 3. Je ne sais plus combien. Ça s'appelait Keen. J'ai touché de l'argent pour cette pièce. Déjà, je ne vois aucun rapport entre l'argent qui est touché et la pièce. Mais enfin, c'est comme ça, bon, ça va encore. Là-dessus 20 ans se passe et les Anglais qui avaient été effarouchés parce que c'était un acteur de chez eux, ils ne l'avaient pas voulu. Ça visait à jouer Keen. Ça me rapporte à ce moment-là des tas d'argent. Je ne vois pas le rapport entre ce que j'ai fait et l'argent que je reçois 20 ans après dans l'Angleterre. Vous aurez que je n'y pensais même plus à ce Keen. Voilà ce que je veux dire. Alors, à ce moment-là cet argent, il n'appartient pas vraiment. Je m'en sers. Je m'en sers largement d'ailleurs, mais effectivement, il y a beaucoup d'argent qui doit être transmis à d'autres qui peuvent en avoir besoin. Vous l'avez souvent dit Jean-Paul Sartre, l'homme peut toujours s'améliorer, mais est-ce que ce n'est pas en fait une belle illusion d'enfance? Non, je je ne sais pas si je l'ai dit, d'ailleurs, je ne me rappelle pas. Je veux bien vous croire, mais je suis tout à fait d'un avis. Ce que je ne vois pas pourquoi la société d'aujourd'hui devrait rester comme ça. C'est alors qu'on arrive dans le désespoir, si les hommes de la société tels qu'ils sont actuellement, demeuraient indéfiniment comme ça. Je ne vois pas de plus grand cauchemar qu'on puisse m'indiquer. Est-ce que vous n'êtes pas un peu victime de vous-même, de vos écrits, de vos actes, de votre vie? Je pense qu'on est toujours victime de ce que vous avez voulu, d'ailleurs. Je pense qu'on est toujours victime de ses œuvres en ce sens, c'est ce que j'appelle intérêt idéologique. Les œuvres vous créent un intérêt. Pas un intérêt d'argent, un intérêt d'idée, un intérêt de choses écrites, après quand vous parlez ou vous faites n'importe quoi, les gens vous disent, vous avez écrit ça, vous devez faire ceci ou cela. Et je pense que j'ai derrière moi un lourd intérêt idéologique. On ne peut pas y échapper. Cependant, je je pense que je suis, je ne suis pas tellement tellement opprimé par ça puisque, justement, j'ai un peu changé chaque fois. Je ne je ne recuse aucune de mes œuvres, mais je ne suis pas je n'entre jamais dans certaines, par exemple, L'Être et le Néant, je ne la recuse pas, loin de là, j'ai fait une place dans la critique de la Raison Dialectique, mais je ne la vois plus de la même façon qu'avant. De sorte que, comme chaque fois, je me suis détaché de la chose pour l'avoir sur un plan un peu plus large, je ne pense pas être victime de ce que j'ai fait. En tout cas, je pense être moins que certains. Certes, il est dessus. Certains ont ont voulu dire, et ont dit même que vous étiez un scandale permanent pour les conformistes. Je ne sais pas ce que ça veut dire, pour tout vous dire, je ne sais pas qui conformiste. Par exemple, je ne verrai, je ne vois pas pourquoi si nous avions des rassemblements de de démocratie directe et que je sois dedans, je ne vois pas pourquoi je ne serai pas aussi conformiste que mon voisin. On voudrait les mêmes choses. On serait donc conformiste. Si on n'est pas conformiste, on serait une infime minorité, ça n'aurait plus d'importance. Donc, je je ne vois pas, je pourrais être très bien conformiste. Je ne suis pas conformiste comme les gens qui se conforment à une sorte de type de vie, d'attitude de vie créée dans nos sociétés par les institutions qu'elle a. Mais parce que je suis contre cette société-là et que je la conteste. Il est rare de voir un couple comme le vôtre. Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, deux grands noms. Eh bien, le plus attaqué depuis 1945. Ah oui. Mais vous savez, j'ai on a toujours été attaqué. Et vous en souffrez? Non. J'ai été j'ai été ébobie en 45, 45 à 47, parce que la gloire, ça s'appelait bien comme ça, pour moi, ça signifiait que nous étions traités de voleurs ou d'assassins ou de de gens qui voulaient détourner la jeunesse, je ne sais pas quoi. Alors, j'ai été ébobie, j'ai dit c'était pas ça que je croyais. Et puis après, bon, je me suis habitué, surtout que j'ai été très attaqué, mais finalement par les gens qu'il fallait, c'est-à-dire par ceux que je méprise. Vous avez choisi toujours vos ennemis? En somme, oui. Ils vous l'ont rendu? Oh, la plupart du temps, oui. Je ne me rappelle pas d'un ennemi qui serait venu en me disant je me suis trompé, c'est à moi la main, et cetera, non. À la place que vous occupez, Jean-Paul Sartre, vous ne pouvez pas rater votre sortie. Bah si, elle n'est pas trop tard, non, je la raterai pas. Qu'est-ce que ça veut dire? Comment la préparez-vous? Comment voulez-vous qu'on prépare sa sortie? Je ne peux pas me préparer mon enterrement quand même. Vous avez dit, il n'y a pas de Dieu, l'homme est seul dans le monde, comme un orphelin. Serez-vous au dernier moment, seul dans le monde comme un orphelin? Certainement, je n'appellerai pas Dieu à mon secours. Du moins je l'espère, seront peu de tu. Mais en principe, je ne renierai pas les choses que j'ai que j'ai professé toute ma vie. Ou si je les renie, parce que je serais devenu gâté, ça n'aura pas d'importance. L'essentiel pour moi n'est pas là. L'essentiel, c'est tant qu'on vit, d'agir, de faire ce qu'on a à faire. Alors, je reviens, si vous voulez, à libération. Il faut que je vous explique pour moi d'abord, il faut vous dire que c'est vraiment une grande tentative que nous essayons. Très dur et c'est pour ça, je m'y donne tout entier. Pourquoi est-ce une grande tentative? Votre dernier combat? Dernier, écoutez. Vous me parlez un peu trop de la mort. Non, parce que je voudrais vous revenir à votre œuvre. Mais mon œuvre, ça ça fait partie de mon œuvre, je pense, hein? C'est une œuvre ben Flaubert, vous savez, c'est une œuvre très avec très peu de lecteurs. Libération, j'espère qu'il y en aura beaucoup. Il y a l'œuvre à venir. Mais l'œuvre, c'est libération aussi bien, c'est c'est Si vous arrivez vraiment à faire que le peuple parle au peuple, vous avez fait une œuvre. Vous êtes l'homme du présent, en fait. Oui, bien sûr, je suis l'homme du présent, on fait ce qu'on on fait ce qu'on a à faire. Il faut pas songer, je me rappelle un mauvais écrivain qui disait, j'écris pour durer. Bon, c'était une formule merveilleuse. C'est absurde. D'abord, on ne sait jamais qui sera gardé et qui disparaîtra. Et ensuite, il faut agir sur le présent. Ceux qui sont devenus par la suite de grands hommes, c'est les gens comme Rousseau qui vivaient dans le présent, qui faisaient des livres pour le présent et non pas des gens qui écrivaient pour l'éternité. Jean-Paul Sartre, vous ne gardez rien, votre générosité est absolue. Mais s'il fallait garder quelque chose, ce serait quoi? Je vous ai dit que mon œuvre, d'une part, je ne la recuse pas, mais d'autre part, j'en suis un peu détaché. Quant à ma vie privée, mais elle a été ce qu'elle a été, je n'ai pas à m'en détacher ou à là. Je peux considérer, j'ai des camarades qui m'ont demandé, est-ce que tu peux dire que tu es content de ta vie, que tu la referais comme ça? Et j'ai répondu, oui, si on admet les conditions du départ. Il est évident que si j'étais né 50 ans plus tard, j'aurais fait autre chose de ma vie. Je pourrais ne pas être content de ma vie, mais étant donné que celle-là, je suis né en 1905, avec une famille qui concevait l'écrivain comme le grand écrivain et cetera. Oh, Dieu, je suis pas plus content, je me suis fait un autre, non. C'est ça que je veux dire, si vous voulez. Merci Jean-Paul Sartre. C'était l'émission radioscopie de Jacques Chancel avec comme invité le philosophe Jean-Paul Sartre, le 7 février 1973.



