[0:28]Mesdames et messieurs, mes amis mon seigneur. Merci de venir à Notre-Dame pour cette deuxième conférence de carême. Cette année, nous nous attachons à identifier comment recevoir, vénérer le signe de la couronne d'épines qui est à Notre-Dame depuis plus de 200 ans et à Paris depuis le XIIIe siècle. Un signe ambivalent, un signe compliqué de la royauté de Dieu qui vient à nous. Pour nous aider aujourd'hui, Marie-Laure Durant vient de l'IESTR de Marseille, appelé aussi l'IESTR Méditerranée. qui a les honneurs et les faveurs du pape François comme du pape Léon. Vous êtes bibliste, vous êtes docteur en théologie, vous vous partagez vos recherches et votre passion en de nombreux articles et des livres dont un paraît encore la semaine prochaine. Et nous vous retrouvons habituellement tous les mois dans la petite revue prions en l'église. Aujourd'hui, il s'agit de d'accueillir la manière dont Dieu révèle qu'il est roi en Israël et de mesurer le décalage entre la proposition de Dieu et l'accueil que nous en faisons. C'est un chemin dans l'Ancien Testament qui est compliqué, heureusement que vous venez pour être le guide dans ce cheminement. Merci.
[2:03]Mesdames, messieurs, chers amis. Nous nous sommes habitués à parler de Dieu comme d'un roi, un roi au-dessus de tous les autres. Dieu est le roi des rois. C'est une façon de dire que ce monde a un créateur et que personne ne peut prétendre exercer sur lui une domination, lui donner des ordres ou lui demander de rendre des comptes. Si Dieu est le roi des rois, alors il n'a personne au-dessus de lui. Cette intuition qui fait de Dieu un roi est une intuition biblique. On la retrouve dans les psaumes pour lesquels le Seigneur est roi à tout jamais. Psaume 10, et on la croise dans la bouche des prophètes qui proclament Dieu vivant, roi à jamais. Jérémie 10. Assimiler Dieu à la figure du roi semble donc être une évidence, quelque chose qui ne se discute pas. Mais la Bible se méfie des évidences. Elle se méfie toujours d'une histoire trop simple que l'on pourrait résumer en quelques lignes. La Bible résiste aux simplification et en particulier à celle qui faciliterait la prise de pouvoir des uns sur les autres. Le récit que la Bible déploie en racontant l'histoire du peuple hébreu, montre les bifurcations qui ont été prises, les choix qui ont été faits, tous les carrefours qui, rétrospectivement, se sont avérés être des moments fondateurs. Et la question de la royauté n'échappe pas à la règle. Il fut un temps, nous dit la Bible, où Israël avait un Dieu, mais n'avait pas de roi. Dieu y avait une autre place, un autre rôle, celui de partenaire d'une alliance. Avant d'être roi, Dieu était celui venu demander à Abraham, puis à ses descendants, puis au peuple hébreu, après eux, de lui faire confiance pour les mener vers la vie. Je cite Juge 17. En ces jours-là, il n'y avait pas de roi en Israël. Et Israël vivait de sa rencontre avec Dieu, comment tisse au quotidien une relation de respect réciproque et de fidélité. Depuis la sortie d'Égypte, des anciens, des prophètes, des juges, mais aussi des gens comme vous et moi, jouaient un temps des rôles spécifiques, de premier ou de second plan, puis disparaissaient, parfois dans l'oubli, pour faire place à d'autres. Mais un jour, raconte la Bible, tout a changé.
[5:45]Ce jour-là, Israël a souhaité un roi. C'est-à-dire quelqu'un qui les dirige d'en haut.
[5:56]Un récit détaillé a été écrit pour raconter ce virage. Dans le premier livre de Samuel, au chapitre 8, les anciens d'Israël vont voir le vieux juge Samuel et lui font la demande suivante. Je cite, te voilà devenu vieux et tes fils ne marchent pas sur tes sur tes traces. Maintenant donc, donne-nous un roi pour nous juger comme toutes les nations. A priori, cette demande paraît bien inoffensive. La question semble relever de la sphère politique et de la volonté qu'à un groupe de choisir les modalités de sa gouvernance.
[6:50]Mais à bien y regarder, rien ne va dans cette demande. Non seulement parce que Dieu les guide déjà, mais surtout parce que le peuple d'Israël veut un roi pour faire comme tout le monde. Donne-nous un roi pour nous juger comme toutes les nations. La requête donne à voir qu'Israël veut ressembler aux autres peuples. La singularité dont Israël est porteur lui pèse. Il veut se fondre dans la masse et ne plus être à part dans le concert des nations. Israël veut un roi comme on veut une solution à ses problèmes. Il cherche à se mettre sous les ordres d'un chef qui déciderait à sa place et le soulagerait d'une responsabilité collective trop lourde à porter. C'est le syndrome du plat de lentille mis au point par Esaü, au moment où, fatigué d'être soi, il vend son droit d'aînesse à Jacob.
[8:15]Le syndrome consiste à abandonner sa singularité et ici spécifiquement sa place de fils premier-né. Quand on est épuisé d'être différent des autres et que l'on ne veut plus apporter au monde ce que l'on a d'unique depuis la place qui est la nôtre.
[8:44]La réaction de Dieu à cette demande confirme cette lecture. Plus rapide à interpréter la parole des hommes que nous le sommes à interpréter la sienne, il comprend que la demande d'Israël n'est pas politique ou alors pas seulement. Sa réaction est directe et factuelle quand il dit à Samuel, je cite, écoute la voix du peuple en tout ce qu'il te diront. Ce n'est pas toi qu'il rejette, c'est moi. Ils ne veulent pas que je règne sur eux.
[9:29]D'une certaine manière, Dieu en fait une affaire personnelle. En demandant un roi, Israël ne veut plus que son histoire se poursuive dans la relation de confiance qu'il a vu naître. Israël doute. Il doute d'une vocation trop lourde à porter. Il doute du sens qu'il y a à cheminer dans l'histoire avec pour seul appui ferme la parole de Dieu. Une parole fragile, ouverte à l'interprétation infinie, une parole délicate et précise, une parole donnée au jour le jour. qui n'est pas possible de stocker pour faire face par avance aux événements du monde. Israël veut un roi, un roi capable de juger à sa place, c'est-à-dire de distinguer pour lui le bien du mal, le vrai du faux, le haut du bas, la lumière de l'obscurité, la guerre de la paix. Un roi capable de les représenter lors de cérémonies mondaines, un roi suffisamment imposant et agressif pour les défendre quand il le faudra. Le peuple veut un roi pour ne plus avoir à faire confiance, à risquer la rencontre. Dieu a raison. Israël veut un roi parce que Dieu ne lui suffit plus.
[11:15]Mais contrairement au peuple hébreu, Dieu lui croit en l'alliance. Il croit au verbe, à la relation personnelle entre lui et ce peuple, relation qui conduit vers la vie. Il croit à cette longue conversation, commencer au moment de la création du monde et qu'Israël plus petit et plus en marge que les autres a su entendre. Alors, avant d'abdiquer, Dieu explique pourquoi il n'est pas d'accord avec cette idée. Pourquoi d'un roi, il n'en veut pas ?
[12:04]Il demande à Samuel de bien dire au peuple, tout ce qu'un roi sera en capacité de faire, sera tenté de faire, finira par faire, ne pourra pas s'empêcher d'eux. Il lui demande de raconter ce qui se passera quand cela tournera mal et comment à ce moment-là Israël se sera tellement éloigné de lui, qu'il sera difficile de le reprendre la relation telle qu'elle est au présent. Suis alors une longue liste où Dieu énumère comment le roi détournera ce à quoi ils tiennent et l'utilisera à son profit et à celui des siens. Je cite. 1 Samuel 8. Voici comment gouvernera le roi qui régnera sur vous. Il prendra vos fils pour les affecter à ses chars et à sa cavalerie et ils courront devant son char. Il les prendra pour s'en faire des chefs de milliers et des chefs de cinquantaine, pour labourer son labour, pour moissonner sa moisson, pour fabriquer ses armes et ses harnais. Il prendra vos filles comme parfumeuses, cuisinières et boulangères. Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliviers les meilleurs et les donnera à ses serviteurs.
[13:40]Il lèvera la dîme sur vos grains et sur vos vignes et la donnera à ses eunuques et à ses serviteurs. Il prendra vos serviteurs et vos servantes, les meilleurs de vos jeunes gens et vos ânes pour les mettre à son service. Il lèvera la dîme sur vos troupeaux, vous-même, enfin, vous deviendrez ses esclaves. Ce jour-là, vous crierez à cause de ce roi que vous vous serez choisi mais ce jour-là, le Seigneur ne vous répondra point.
[14:19]À regarder de près cette longue énumération des méfaits à venir, à la regarder à la lumière de notre époque, c'est une longue liste d'abus dont il est question. Des abus en tout genre, mais qui tous prennent leurs sources dans l'abus de pouvoir. Détournement de bien, abus de biens sociaux, traite d'être humain, népotisme, esclavagisme. C'est un tableau terrifiant que Dieu présente et qui raconte qu'un roi humain finira tôt ou tard par abuser des personnes sur lesquelles il règne. Cela voudra pour le chef, l'empereur, le calife ou le pharaon que le peuple veut se donner, mais par extension, cela annonce des conséquences similaires pour le roi du spectacle, le roi de la fête. Celui d'un pays, d'une famille ou d'une congrégation. Une liste qui concerne tout roi en son royaume.
[15:38]Celui ou celle qui règne en roi ou en reine sur un territoire, un public ou un domaine, détournera son pouvoir et franchira la limite. Il ou elle dépassera les bornes et faussera les balances. L'abuguette, celui qui règne.
[16:02]En lisant cette litanie d'abus, je ne peux m'empêcher de penser à la réécriture radicale des Béatitudes, faite par Michel Ser dans son livre habité. Le philosophe réécrit les béatitudes en s'appuyant sur l'évangile de Luc. Luc chapitre 6, qui énonce ce qui caractérise les bienheureux et les malheureux du royaume de Dieu. Heureux vous qui avez faim maintenant, vous serez rassasié, malheureux vous les riches, vous tenez votre consolation. Avec audace, Michel Ser choisit d'interpréter le texte pour mettre en lumière les malheurs spécifiques à qui tout réussit. Je cite, malheureux les puissants car tous les royaumes de la terre sont à eux. Malheureux les cœurs durs car ils domineront les humains. Malheureux les riches en esprit car ils feront l'envie et l'admiration des foules. Malheureux les rassasiés car ils ne cesseront d'acquérir. Malheureux les tortueux, ils triompheront dans les complots. Malheureux les tueurs sans pitié, ils assisteront le prince de ce monde. Malheureux ceux qui aiment la guerre car ils voleront de victoire en victoire. Malheureux ceux qui persécutent car ils seront obéis et respectés. Malheureux seriez-vous si vous gagnez toujours et si vous recevez la puissance et la gloire en partage car votre récompense sera grande ici et maintenant. Et il conclut, je prie, ne perds pas mon âme parmi les tueurs, ne laisse pas les hommes de sang tuer mon temps. Notre espèce devint, devient et deviendra humaine en maîtrisant cette quête de paix, cette quête de survie. À l'extrémité de cette course, ici et aujourd'hui, s'ouvre à nouveau le carrefour entre la mort et l'immortalité. D'un côté, nos sociétés de concurrence et de comparaison, de richesse et de misère, de mort, de l'autre, la nouveauté de la résurrection.
[19:10]Étonnante relecture de Michel Ser.
[19:15]Il n'y a rien de moral ou de puritain dans cette interprétation de l'évangile qui énumère librement une longue liste de personnes qui ne manqueront pas d'être malheureuses dans leur vie. Michel Ser fait le constat simple et factuel que toute personne détenteur d'un pouvoir sans limite est en danger précisément parce qu'elle a la capacité de soumettre n'importe qui par la force physique ou mentale. Malheureux est celui qui obtient facilement ce qu'il veut par l'argent, la force ou l'admiration parce qu'il y réussira. En quelques mots, le philosophe donne à voir comment le pouvoir monarchique détruit les uns et les autres, fausse la relation et précipite n'importe quel roi dans une puissance encore plus grande et n'importe quel peuple dans la soumission. Malheureux est celui ou celle à qui rien ne résiste.
[20:26]Parce que il ou elle finira par ne respecter rien ni personne.
[20:34]Ce n'est pas la victoire ou la gloire qui sont en soi mauvaises, c'est le fait qu'une vie sans limite mène à la catastrophe humaine et nous pourrions le rajouter au désastre écologique. Ceci nous le savons depuis Genèse 2, où l'interdiction de manger les fruits d'un arbre joue précisément le rôle fondateur d'une limite à ne pas dépasser. Comme si ce premier espace naturel protégé était fondateur du fait que l'humain se construit dans le patout et le patout de suite.
[21:16]Cela, Samuel, l'interlocuteur de Dieu dans ce passage l'a compris. Quand devenu vieux, il relira son action de juge auprès du peuple. C'est à la lumière de cette intuition qu'il le fera.
[21:35]Je cite, de qui ai-je pris le bœuf et de qui ai-je pris l'âne ?
[21:43]Qui ai-je exploité et qui ai-je maltraité ? À qui ai-je extorqué de l'argent pour fermer les yeux sur son cas ? Un Samuel 12.
[21:57]La Bible regorge d'exemples de rois et de reines qui ont obtenu ce qu'ils voulaient les malheureux en dépassant les bornes de la vie des autres. Comme David, ce berger devenu roi, un soir prenant l'air sur sa terrasse, il aperçoit une femme qui se baigne. Il apprend qu'il s'agit de Betsabée, la femme d'Ouri, un soldat parti à la guerre pour défendre son peuple. David envoie ses émissaires qui la ramènent, il abuse d'elle, puis la laisse repartir comme s'il ne s'était rien passé. 2 Samuel chapitre 11. Apprenant qu'elle est enceinte et après plusieurs stratagèmes, il donnera l'ordre de faire mourir Ouri en le mettant en première ligne au plus fort de la bataille. Ou encore comme le roi Xerxes qui écoute son premier ministre Aman, lui souffle que des personnes semblent ne pas le vénérer à la hauteur requise.
[23:54]Je cite, il y a un peuple particulier dispersé et séparé au milieu des peuples dans toutes les provinces de ton royaume. Leurs lois sont différentes de celle de tout peuple et il n'exécute pas les lois royales. Le roi n'a pas intérêt à les laisser tranquilles. S'il plaît au roi, on écrira pour les anéantir. Esther chapitre 3. Influencé par Aman, touché dans son orgueil, Xerxès décidera de prendre la vie de tous les juifs du royaume. L'ordre sera donné de les exterminer. Le projet échouera grâce au courage de deux personnes, Esther et Mardochée. David, Acab, Xerxès sont autant d'exemples de rois qui illustrent la crainte de Dieu concernant la royauté et le système de complicité et de passe droit qui vont avec. Dieu refuse la royauté car il sait combien cette figure de puissance et d'autorité rendra flou la distinction entre ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas. L'actualité est tous les jours saturée de ses rois que personne n'a su arrêter à temps.
[25:46]Sans y prendre garde, notre quotidien peut donc en être peuplé. Dans la Bible, l'idolâtrie est dangereuse car elle occulte toute autre forme de transcendance, de grandeur, de beauté. Le roi peut donc devenir une idole de première catégorie. À force de rendre ses hommages au roi et de le vénérer, le peuple ne fera bientôt plus la différence et regardera le roi comme un Dieu, à qui il semblera évident de tout céder, de tout donner et qui est de qui tout accepté.
[28:08]Après le veau d'or, le peuple servira le bois et la pierre.
[28:15]Le peuple projettera sur le roi tout ce qu'il n'a pas ou qu'il aimerait avoir en qualité et en grandeur. Le roi les rassurera et lui et il lui délègueront leur vie. Le peuple prendra le roi pour Dieu. Plus rien n'existera en dehors de lui et de sa cour.
[28:43]Ce constat est grave, mais il est peut-être moins que le deuxième danger qui consiste à prendre Dieu pour un roi. Ce second danger est plus subtil. Il consiste à considérer que Dieu est un roi comme un autre. Capable d'abus, de caprice et d'irrespect. Si l'image du pouvoir est désormais associée à celle du roi, alors Dieu, détenteur du pouvoir suprême sera un jour considéré comme un monarque sans limite. Quelqu'un à qui il faut plaire, quelqu'un capable de trahison et de folie. Un supérieur que l'on vénère à cause de sa dangerosité et de sa puissance. Il me semble qu'en refusant qu'Israël est un roi, c'est précisément ce que Dieu veut à tout prix éviter. Car la méprise aurait des conséquences majeures. Le Dieu de la Bible ne veut pas des sujets, il veut des sujets. Il ne veut pas des personnes qui lui soient assujetties comme c'est le cas dans tout royaume digne de ce nom. Il veut des personnes capables de dire je et de demeurer libre. L'alliance n'est possible qu'à cette condition. La relation à Dieu libère, elle n'assujetti pas.
[30:21]Subjugué ou terrorisé n'intéresse pas Dieu. Projeté l'image d'un roi terrestre sur Dieu aboutira donc, infini, à rendre la relation à Dieu impossible. Elle la tordra, elle la faussera et une personne sensée ne pourra que rejeter la relation à ce Dieu supposé être un roi parmi d'autres.
[30:54]Quand Israël demande un Dieu, quand Israël demande un roi, l'heure est donc grave. Et l'on comprend qu'il ne s'agit pas simplement d'un problème politique, mais que c'est tout le dialogue entre Dieu et Israël et de là toute l'alliance entre Dieu et l'humanité qui est mise en péril par cette demande. Toute la longue conversation entre Dieu et chaque personnage biblique, toute cette relation de confiance vécue, ces allers-retours pour s'ajuster risque de s'effondrer parce qu'Israël demande à faire comme les autres. La monarchie qui s'annonce aura un impact sur la relation à Dieu. Elle en aura aussi sur la relation des humains entre eux. Soumis au roi, le peuple ne fera plus communauté. Anémientant la souveraineté des sujets, la royauté émiétera aussi les relations fraternelles. Dès lors, il ne veut pas que je règne sur eux, prend toute sa mesure. Dieu fait un constat amer. Il est difficile à l'humain de rester dans une alliance qui le libère. Le roi n'est qu'une excuse, un symptôme, un caprice comme un autre. Ils auraient pu demander un pharaon, un gourou ou une idole. L'humanité a peur de devenir adulte, elle a peur de la liberté que Dieu lui offre. Nous, car c'est finalement de nous dont il s'agit, ne voulons pas être à l'image de Dieu. Cela nous terrifie. Nous n'en voulons pas.
[32:48]Alors que Dieu nous propose un partenariat, nous préférons la servitude. Alors qu'il nous donne notre liberté, nous attendons de lui qu'il nous donne des ordres. Le malentendu est total. Il est à son comble quand Israël malgré les mises en garde de Dieu, persiste dans son choix. Je cite, mais le peuple refusa d'écouter la voix de Samuel. Non, dire-t-il, c'est un roi que nous aurons et nous serons nous aussi comme toutes les nations. Notre roi nous jugera, il sortira à notre tête et combattra nos combats. 1 Samuel 8.
[33:35]Face à cette réponse du peuple d'Israël qui ne veut pas voir le problème, Dieu cède. Ils auront un roi comme ils le demandent. Pourquoi cède-t-il ? Pourquoi ne résiste-t-il pas davantage ? Parce que le point de départ de Dieu se situe toujours au point de désir de l'humain. La Bible ne cesse de montrer comment Dieu rejoint l'humain dans ce qui fait sa vie et ses convictions pour l'amener un peu plus loin. Comment Dieu pourrait-il accompagner son peuple s'il ne se mettait pas à sa hauteur ? C'est bien le propre de Dieu de pouvoir s'abaisser et de se mettre au niveau de son interlocuteur pour privilégier la relation. Dieu croit en l'alliance avec ce peuple, alliance que jamais il ne révoquera. Accompagner viendrait de cumpagno, manger le pain avec. Si le peuple d'Israël veut un roi, Dieu fera avec.
[34:48]Mais une question demeure.
[34:53]Si notre vision de la royauté humaine a perverti la façon toute divine d'exercer le pouvoir. Par quel moyen désenclaver Dieu de l'image mondaine et politique de laquelle il est prisonnier ? Plusieurs solutions seront développées dans la Bible.
[35:20]La première est simple, c'est un compromis. Puisqu'Israël veut un roi, il aura un roi, mais celui-ci sera choisi par Dieu. C'est lui qui désignera les rois qui régneront sur le peuple. C'est lui qui ira chercher David derrière le troupeau et qui validera qu'il est bien apte à gouverner même si comme nous l'avons vu, le récit montrera aussi le contraire. Donner à Dieu ce choix permettra de ne pas couper le lien, de conserver des relations, de faire du roi un des garants de l'alliance. Le roi sera au service de l'alliance et non en concurrence avec elle. La seconde solution consiste à annoncer que Dieu n'est pas seulement un roi, il est le roi des rois. Il est au-dessus de tous les autres. Personne ne peut donc se penser au-dessus du lot, Dieu surplombe n'importe quelle puissance humaine. La Bible et à sa suite le judaïsme comme le christianisme s'en rappelleront. C'est une façon de situer la royauté humaine au service du projet de Dieu. Aussi grand que soit un roi, il doit demeurer à l'écoute du créateur, roi de l'univers, à l'écoute d'une origine qu'il ne peut maîtriser.
[37:00]Par là, il donne accès à ce qu'est le règne de Dieu comme un royaume qui défait tous les pouvoirs.
[37:16]Le royaume de Dieu n'est pas un régime politique, une théocratie, un régime où la vie politique serait au mains d'institutions religieuses.
[37:30]Le royaume de Dieu est plutôt un écosystème où tout concourt à la plénitude, au salut et à faire cesser ce qui émiette les personnes. Les larmes sèchent, les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et les pauvres ne sont pas exclus de cet élan de vie. Le royaume de Dieu n'est pas une réalité abstraite ou lointaine, mais le quotidien de nombreuses personnes chaque jour et qui se traduit par des verbes simples conjugués au présent. Les habitants de ce royaume prennent soin, aide, apprennent à lire et à écrire, guérissent, accompagnent, éduquent, sourient, contemplent, rassurent, jouent, se porte caution, prête, cuisine, écoute, font confiance, s'arrêtent pour voir. La royauté de Dieu n'est peut-être pas de ce monde, mais elle réside au cœur du monde, dans les gestes les plus simples et les plus partagés de notre humanité. Jésus formula Pilate ce que toute sa vie a donné à voir.
[38:53]Il refuse toute prise de pouvoir et sa réponse au représentant de l'empereur romain est désarmante.
[39:57]Quelques heures plus tard, il mourra sur une croix sur laquelle un écritto sera cloué pour nuire et se moquer. On pourra y lire, je cite, celui-ci est le roi des juifs. Malgré l'ironie qui préside à cette inscription, la mention est exacte. Elle dit vrai. Jésus est juif et il est roi. Le roi Jésus meurt sur une croix dans le silence et la sidération. Il meurt fidèle au choix posé lors des tentations au désert dans une conversation serrée avec le tentateur qui aurait tant voulu que Jésus soit un roi comme les autres. Mais Jésus, avant toute mission publique avait pris soin de poser les conditions de son action, ni gloire, ni pouvoir politique, ni même mise sur la vie des autres ou sur les choix de Dieu. Jésus roi des juifs, il nous reste à relire ces quatre mots et à méditer cette affirmation à la lumière de ses rencontres pour comprendre ce qu'elle signifie et en quoi cette royauté concerne nos existence. À l'inverse de la gloire tapageuse, le royaume de Dieu dont Jésus est roi, ne se dévoile que dans un regard attentif et discret sur les événements de nos vies. Aucune frontière, aucun poste frontière, aucune carte d'appartenance, droit de passage, titre ou sous-titre n'est visible. Ce royaume a un accès libre, demeure ouvert à chaque personne qui souhaite vivre. Il nous reste à inventer, chacun, ce que signifie être des sujets d'un tel royaume dans l'existence qui est la nôtre et au cœur des défis que nous rencontrons. Je vous remercie.
[42:20]Un grand merci Marie-Laure pour ce chemin d'Emmaus, où une lumière jaillit pour éclairer le projet de Dieu et aussi peut-être pour dénoncer toutes les ambiguïtés, toutes les illusions qu'il y a en nous. Un vrai chemin de carême. Vous avez balisé toutes les étapes qui vont suivre. Dimanche prochain, Eric Morin viendra nous parler de Jésus roi des Juifs pendant 45 minutes. Nous aurons ensuite la liturgie du triste roi avec le frère Patrick Preto.
[44:50]Nous régnerons projet de Dieu, nous régnerons avec Marc Rastoin et enfin le royaume des pauvres avec François au dîner. Bon carême à tous. Merci encore d'être venus. Nous suivrons votre enseignement avec passion. À bientôt.



