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[0:27]Bonjour à tous. Quand j'ai sorti mon premier épisode sur Spinoza, c'était il y a quelques années maintenant, j'ai découvert que Spinoza était un philosophe qui intéressait beaucoup de monde. J'ai été très surpris de découvrir ça, parce qu'il faut quand même le dire, Spinoza c'est vraiment pas l'auteur le plus facile. Et puis, j'ai fini par comprendre pourquoi Spinoza intéressait autant de monde. C'est parce qu'il parle d'un sujet qui intéresse lui-même beaucoup de monde, à savoir le déterminisme. Si vous suivez ma chaîne, vous savez depuis longtemps ce qu'est le déterminisme. Alors, petite révision rapide, qu'est-ce que le déterminisme ? Le déterminisme, c'est la position philosophique qui consiste à dire que tout ce qui arrive, tout ce qu'on fait et même tout ce qu'on pense est le produit nécessaire d'un enchaînement de cause et d'effet. Exemple, actuellement, vous êtes en train d'écouter cet épisode. Pourquoi êtes-vous en train d'écouter cet épisode ? Parce que vous avez reçu une notification. Ou parce que l'algorithme vous l'a suggéré, peu importe. Le fait est qu'il y a une cause. Si c'est l'algorithme qui vous l'a suggéré, pourquoi vous l'a-t-il suggéré ? Parce que vous avez l'habitude de consulter des contenus similaires. Très bien. Mais pourquoi avez-vous l'habitude de consulter des contenus similaires ? Parce que ça vous intéresse. Mais pourquoi ça vous intéresse ? Et cetera et cetera. Le déterminisme, c'est donc dire que les choses n'arrivent jamais sans raison, au sens où elles n'arrivent jamais sans cause. Et ce sont ces causes qui déterminent ce qui arrive. Il n'y a des effets que parce qu'il y a des causes qui produisent ces effets. Chaîne de causalité. Donc remonter l'historique des causes et des effets de pourquoi en pourquoi, c'est comprendre la chaîne de causalité qui a conduit à notre dernière action. Maintenant, qu'est-ce que ça implique concrètement ? Et bien, ça implique par exemple que quand vous décidez de faire quelque chose, vous ne décidez pas vraiment de faire quelque chose. Vous ne décidez pas vraiment parce que ce qui fait que vous décidez, que vous décidez de faire telle ou telle chose ou de ne pas faire telle ou telle chose, ce sont des causes qui vous dépassent. Ce sont des causes sur lesquelles vous n'avez aucune maîtrise. Reprenez l'exemple de pourquoi vous êtes en train d'écouter cet épisode et on s'est arrêté à la cause parce que ça vous intéresse. Donc on est bien d'accord que si ça ne vous intéressait pas, vous ne seriez pas là. À moins d'être masochiste. Mais du coup, qu'est-ce qui fait que ça vous intéresse ?
[3:49]Et cetera et cetera. Parce que ça vous intéresse. Est-ce que c'est vous qui avez décidé que ça vous intéressait ? Ben non, ça n'aurait pas de sens de décider de ce qui nous intéresse. Ce qui nous intéresse, on ne choisit pas de s'y intéresser. C'est pour ça que je disais, ça nous dépasse. Et j'ajoutais en plaisantant, si ça ne vous intéresse pas, c'est que vous êtes masochistes. Mais le fait est que si vous étiez réellement masochistes, ben là non plus vous ne l'auriez pas choisi. Si vous êtes là non pas par intérêt, mais par masochisme, c'est encore une cause qui vous dépasse. Donc ce que vous aimez, ce qui vous intéresse ou ce qui vous motive à faire quelque chose, et je rappelle comme je le fais souvent, que motiver en latin, ça veut dire mettre en mouvement. Donc faire agir. C'est ça la motivation, c'est ce qui nous fait agir. Ce qui vous motive à faire quelque chose, vous ne le choisissez pas. Ça vous choisit si j'ose dire. Donc le déterminisme, c'est l'idée qu'on n'agit pas, mais qu'on est agit par les causes qui nous font agir. Autrement dit, fondamentalement, ce sont les causes qui agissent à travers nous. Et nous ne décidons pas des causes qui agissent à travers nous. Donc ça, c'était pour que vous compreniez bien cette idée de cause qui nous dépasse. Quand je dis les causes qui nous dépassent, vous aurez compris que je ne parle pas du tout de causes surnaturelles ou de causes divines. Je parle de causes inconscientes. Plus exactement non consciente. Puisque inconscient ça nous ramène à la psychanalyse. Des causes non conscientes, c'est-à-dire des causes physiologiques, des causes psychologiques ou sociologiques. Ce qu'on appellera des déterminations. Vous savez, il y a une statistique qui est très connue en psychologie, c'est le fait qu'un enfant qui a subi des violences, a beaucoup plus de chance de se montrer lui-même violent qu'un enfant qui n'aura pas subi de violence. Ça s'appelle la reproduction. On reproduit ce dans quoi on a baigné. Parce que l'habitude s'incorpore littéralement. Elle pénètre dans le corps. Et bien, si vous admettez ça, vous comprenez du même coup ce qu'est le déterminisme. Maintenant, si la question c'est, est-ce que le déterminisme est un fatalisme ? Soyons clairs. La réponse est non. Mais pourquoi la réponse est non ? Pas parce qu'il serait possible de s'extraire de la chaîne de causalité. On ne s'extrait jamais de la chaîne de causalité. La réponse est non pour deux raisons. Premièrement, parce qu'il ne faut pas confondre déterminisme et prédéterminisme. Ça c'est une erreur que font certains qui mélangent un peu tout. Donc pour vous expliquer simplement la différence, le prédéterminisme, c'est l'idée que les événements sont déjà prévus. Autrement dit que quoi que vous fassiez, ce qui doit arriver arrivera. Donc il y a l'idée d'un plan. On retrouve ça dans les tragédies. La fatalité du héros tragique, c'est le fait que plus il cherchera à s'opposer à la volonté du destin, plus il va précipiter l'avenu du destin. Donc le prédéterminisme c'est dire les choses sont déjà écrites. Alors que le déterminisme, c'est dire les choses sont en train de s'écrire. Et ça change tout. Un prédéterministe, donc un fataliste, c'est quelqu'un qui va dire par exemple, je sais qu'un jour je vais rencontrer l'âme sœur. C'est écrit. Du coup, qu'est-ce que je vais faire pour rencontrer l'âme sœur ? Bah rien du tout. Justement, puisque ça doit arriver, donc je laisse faire. Ce qui doit arriver arrivera.
[8:45]Il n'y a pas besoin de nous. Alors que le déterministe, s'il veut rencontrer l'âme sœur, il sait qu'il va devoir agir pour la rencontrer. Le déterministe, il va pas rester chez lui à attendre que l'âme sœur frappe à la porte. Il va sortir de chez lui, il va aller à la rencontre des autres, il va aller dans un bar, il va aller à la bibliothèque ou sur Tinder. Bref, il va provoquer son destin. Précisément parce que provoquer son destin, ça veut dire, il n'y a pas de destin. Il n'y a que des causes et des effets. Or, en agissant, je deviens moi-même une cause. Autrement dit, je suis à la fois agi et agissant, agi et agent. Je joue un rôle dans la chaîne de causalité. Confondre déterminisme et prédéterminisme, c'est se réfugier derrière un déterminisme mal compris pour justifier son inaction. La deuxième raison pour laquelle le déterminisme n'est pas un fatalisme, c'est parce que dans le déterminisme,
[10:09]il n'y a jamais une seule cause. Le déterminisme est intrinsèquement multifactoriel, multicausal. C'est un système de cause le déterminisme. Et dans ce système, il y a des causes qui s'entrechoquent. Je reprends mon exemple de l'enfant qui a subi des violences. On a un enfant qui a subi des violences, mais qui en parallèle a croisé sur sa route des gens bienveillants, des gens qui l'ont soutenu, qui l'ont aidé. Ça peut être un professeur au collège qui lui a donné le goût de la littérature. Ça peut être un ami qui l'aura accompagné dans sa reconstruction ou un psy. Peu importe. Dans tous les cas, quelque chose qui aura permis de contrebalancer, un tant soit peu, le traumatisme qu'il aura vécu. Bon, et bien ça, ça n'annule pas le déterminisme, mais ça réoriente le déterminisme. D'où ce que je disais tout à l'heure, le déterminisme est toujours en train de s'écrire. Il n'y a pas une cause qui détermine toutes les autres. Il y a un système de causes dont certaines orientent le déterminisme dans un sens, et d'autres orientent le déterminisme dans un autre sens. C'est pour ça que quand certains parlent de briser les lois du déterminisme, on ne brise jamais les lois du déterminisme. C'est simplement qu'à chaque instant, de nouvelles causes entrent dans l'équation. Et donc c'est ça dire que le déterminisme n'est pas un fatalisme, c'est dire que dans le déterminisme, il n'y a pas qu'une seule cause. Il y a des causes qui interfèrent les unes les autres, qui se combinent les unes les autres. Et que donc on ne peut pas reconduire le comportement de quelqu'un, on ne peut pas expliquer le comportement de quelqu'un, si vous préférez, par une seule cause. Le déterminisme n'est pas un monodéterminisme. Pour parler un peu de mon cas personnel, il se trouve que je viens d'un milieu prolétaire. Un milieu dans lequel je n'avais pas un accès direct à la culture, pas de bibliothèque, pas d'Internet, pas de professeur particulier. Mais il se trouve que j'aimais l'école, que j'étais à l'aise à l'école. Et que donc j'ai eu un parcours scolaire assez favorable, ce qui m'a ensuite permis de faire des études de philosophie, puis de devenir enseignant, puis de lancer ma chaîne YouTube et aujourd'hui de pouvoir en vivre. Autrement dit, mon parcours social n'est pas celui qu'on s'attend à trouver chez un enfant de prolétaire. Bon. Mais est-ce que ça, ça veut dire que j'ai échappé au déterminisme ? Absolument pas. Ça veut simplement dire que dans mon déterminisme à moi, il y avait cet attrait pour l'école, il y avait cette appétence pour les lettres et la culture. Mais ce n'est pas moi qui ai décidé d'avoir cette appétence. Vous voyez ce que je veux dire ? Peut-être que je tiens ça d'un de mes parents. Peut-être que je tiens ça de ma sensibilité, du hasard. Mais le fait est qu'être ce qu'on appelle une anomalie statistique, ça ne veut pas dire qu'on s'est émancipé du déterminisme. Ça veut simplement dire que le déterminisme est un système multifactoriel. Qu'il y a dans chaque déterminisme des paramètres divergents, des paramètres qui vont prendre le dessus sur les autres. D'où l'erreur qui consiste à assimiler le déterminisme sociologique au déterminisme ontologique. Ça veut dire quoi ? Bien ça veut dire, pour le dire clairement, que ce qui est valable à l'échelle collective, ne l'est pas à l'échelle individuelle. Autrement dit, oui, statistiquement, vous avez plus de chance de faire partie des CSP+, si vous êtes issu d'une famille de CSP+, que si vous êtes issu d'un milieu ouvrier. C'est comme ça, c'est statistique. Mais et j'insiste sur le mais, à l'échelle individuelle, vous n'êtes pas seulement issu d'un milieu ouvrier. Vous ne vous réduisez pas en tant qu'individu à votre origine sociale. Dans le système de cause qui compose votre déterminisme à vous, il y a votre tempérament, votre sensibilité, vos rencontres. Dans votre déterminisme, j'interviens pour vous dire que le déterminisme ne se réduit pas à une seule cause. Je fais partie de votre déterminisme. Comme vous faites partie du mien. Est-ce que vous connaissez le film Will Hunting ? Avec Matt Damon et Robin Williams. Will Hunting, c'est l'histoire de la confrontation des déterminismes. Will Hunting est issu d'un milieu pauvre, il a vécu dans une famille d'accueil où il était maltraité. Il était programmé sociologiquement pour finir en prison. Mais il se trouve que Will est un génie des mathématiques. Il ne sait pas pourquoi, il ne comprend pas pourquoi, mais les équations les plus complexes sont pour lui d'une facilité enfantine.
[16:19]Qu'est-ce qu'il va faire de ce talent, de cette prédisposition qui fait partie de son déterminisme ? Rien. Il ne veut rien en faire parce qu'il ne veut pas renier ses origines. Donc il préfère rester balayeur ou travailler sur les chantiers. Il préfère se bagarrer dans les bars et boire avec ses vieux potes qu'exploiter son potentiel. C'est son déterminisme. Mais dans son déterminisme, il y a Robin Williams, son psychologue, qui va transformer le regard que Will a sur la vie et sur lui-même. Il va lui apprendre à ne plus se sentir coupable. Le fameux, c'est pas ta faute. Et puis dans le déterminisme de Will, il y a aussi Ben Affleck, son meilleur ami. Et un jour, Ben Affleck lui dit, tu sais, Will, avec tes capacités, avec tout ce que tu pourrais faire, rester ici avec nous, les cassos. Je le vivrais comme une insulte. Je rêve du jour où je frapperai à la porte et tu ne seras pas là. Parce que ça voudra dire que tu seras parti pour une vie meilleure. Et c'est exactement ce qu'il va se passer. Dans le déterminisme de Will, il y avait son meilleur ami.
[18:01]Donc, si on résume. Le déterminisme, c'est l'idée que tout ce qui arrive, que tout ce qu'on fait, que tout ce qu'on pense et que tout ce qu'on désire est le résultat nécessaire d'une combinaison de cause et d'effet. Ces causes, nous ne les maîtrisons pas. Nous les maîtrisons d'autant moins que ce sont elles qui font de nous ce que nous sommes. Et enfin ces causes, elles sont multiples. Elles forment un système causal. Mais alors, ça pose une question fondamentale qui est que veut dire être libre ? Ou plutôt, est-ce que ça a simplement du sens de parler de liberté ? Parce que si on admet que tout est déterminé,
[19:02]si on admet que même dans les cas où les causes s'entrechoquent, on reste toujours dans du déterminisme, dans ce que j'ai appelé notre déterminisme à nous, c'est-à-dire un déterminisme à chaque fois individuel, à chaque fois singulier. Si on admet que tout est déterminé, quel sens pourrait-il y avoir à parler de liberté ? Autrement dit, poser la question, peut-on être libre ? Est-ce que ce n'est pas faire la démonstration qu'on n'a pas compris ce qu'est le déterminisme ? Est-ce que ce n'est pas faire la démonstration qu'on reste accroché à cette illusion de liberté ? Et bien, au risque d'en surprendre certains et au risque d'en agacer d'autres, oui. Ça a du sens de parler de liberté. Ça a du sens dès lors qu'on comprend ce qu'on appelle la liberté. Or la liberté chez Spinoza, ce n'est pas un pouvoir d'extraction de la causalité, ce n'est pas un pouvoir d'indétermination, c'est un pouvoir de compréhension. Pouvoir de compréhension qui débouche sur un pouvoir d'action. Ce que Spinoza appelle une puissance d'agir. Puissance d'agir qui découle de notre compréhension des causes, compréhension des causes qui est elle-même déterminée, mais qui n'en constitue pas moins une augmentation de notre puissance d'agir.
[6:44]Et là, je vais passer la parole à un camarade Spinosiste, Noé Jacomet, qui va tenter de vous expliquer ce qu'il faut entendre par cette notion de puissance d'agir.
[8:00]Et vous allez voir que c'est très éclairant. Noé, on t'écoute. Merci Charles pour l'invitation. Salut à toutes et à tous. Alors par où commencer pour parler de la puissance d'agir ? Peut-être par un rappel très simple qui est lié au fait que la puissance d'agir, c'est un terme, une image qu'on utilise pour décrire certaines facettes du concept de conatus chez Spinoza. Parce que comme vous le savez peut-être, Spinoza écrivait en latin. Et conatus, c'est donc un terme latin qui veut dire effort. Et avant de développer sur la puissance d'agir, il faut que je vous parle un petit peu du conatus. Conatus veut donc dire effort et pour Spinoza, toute chose est dotée d'un conatus. Parce que l'effort dont il s'agit en l'occurrence, et bien il est lié à l'essence de ces choses. Et à leur subsistance.
[8:55]Écoutez plutôt. Abstraction faite du reste, chaque chose s'efforce de persévérer dans son être. Ça, c'est la proposition 6 de la troisième partie de l'éthique, l'ouvrage le plus important de Spinoza. Et dans la démonstration qui suit, il nous dit ceci. Aucune chose n'a rien en soi par quoi elle puisse être détruite. Autrement dit, qui supprime son existence, au contraire, elle s'oppose à tout ce qui peut supprimer son existence. Et partant de là, autant qu'elle peut et abstraction faite du reste, elle s'efforce de persévérer dans son être. Elle s'efforce de persévérer dans son être. Retenez bien cette formule. Ce que nous dit Spinoza ici, c'est que une chose n'est jamais détruite par une cause interne, mais toujours par une cause externe qui vient réduire, voire anéantir son conatus, sa puissance d'exister ou d'agir. Oui parce que, si puissance d'agir ça a du sens pour nous les humains, ou même pour les autres animaux, et bien pour d'autres objets, d'autres choses, ça en a beaucoup moins. Or chez Spinoza, les objets inanimés aussi sont dotés d'un conatus. Raison pour laquelle j'ai aussi parlé de puissance d'exister. Le rocher qu'on a évoqué tout à l'heure,
[10:30]se désagrège progressivement sous l'effet de la puissance d'exister de l'océan qui vient incessamment le frapper de son écume. Et on en revient donc à la proposition 6, aucune chose n'a rien en soi par quoi elle puisse être détruite.
[11:45]Autrement dit, c'est toujours par l'effet d'une cause extérieure qu'une chose donnée est détruite. Alors vous allez me dire, très bien, mais quel rapport avec la liberté et le déterminisme ? Le rapport, c'est que pour comprendre la liberté au sens où Spinoza l'entend, il faut commencer par saisir à quel point elle s'insère dans un système global. Comme l'a dit Charles, la liberté au sens spinosiste, ce n'est pas une faculté magique qui consisterait à s'extraire du déterminisme, à s'extraire de la causalité, mais une faculté à comprendre ces processus. Comprendre quelque chose, ça ne veut pas dire s'en extraire. Ça veut simplement dire faire avec. C'est d'ailleurs dans le mot. En latin, cum prendere, comme avec, préndere, prendre, saisir, attraper. Et pour être libre au sens où Spinoza l'entend, il faut donc comprendre le déterminisme et également comprendre que parmi les causes qui peuvent faire croître ou décroître notre puissance d'agir, et donc notre liberté, d'une part, il y a cette compréhension de la causalité qui joue un rôle, et d'autre part, toutes les causes et les effets ne se valent pas. Dans la préface de la troisième partie de l'éthique, Spinoza nous dit quelque chose d'important à ce sujet. Je cite. Par affect, j'entends les affections du corps par lesquelles la puissance d'agir du corps est augmentée ou diminuée, aidée ou contrariée et en même temps les idées de ces affections. Ici on voit donc que dans la théorie de Spinoza, le conatus des humains, leur puissance d'agir, peut croître ou décroître au gré des causes qui sont de nature émotionnelle. Un bon exemple de ça, c'est la dépression. Quand on est dans un état émotionnel dépressif, on va avoir facilement tendance à se laisser dépérir, à ne plus avoir d'appétit, à ne plus avoir d'intérêt pour quoi que ce soit, bref, à se morfondre. Et bien ça, c'est la manifestation d'une puissance d'agir qui est diminuée, qui est empêchée par l'effet de cause émotionnelle. Et c'est terrible. Mais tous les affects n'ont pas cet effet. Et Spinoza fait ses distinctions toujours dans ses mêmes définitions données dans la préface de la troisième partie. Je cite. Je dis que nous agissons lorsqu'il arrive quelque chose en nous ou hors de nous, dont nous sommes cause adéquate, c'est-à-dire, lorsque suit de notre nature, en nous ou hors de nous, quelque chose qu'elle permet à elle seule de comprendre clairement et distinctement. Et au contraire, je dis que nous pâtissons lorsqu'il arrive quelque chose en nous, ou que quelque chose suit de notre nature dont nous ne sommes nous, la cause que partielle. Dans cet extrait, on en arrive à l'un des points les plus importants pour comprendre la puissance d'agir et donc la liberté humaine. La différence entre les affects actifs et les affects passifs. Pour Spinoza, on agit quand on est mû par des affects actifs. Et au contraire, on pâtit quand on est mû par des affects passifs, ce que Spinoza appelle des passions. Par exemple, lorsque vous reprenez une troisième part de gâteau, vous êtes agi par des passions.
[15:15]Parce que vous êtes poussé à faire quelque chose qui va à l'encontre de votre conatus, c'est-à-dire à l'encontre de la maximisation de votre puissance d'agir. Et ça, c'est le contraire de la liberté. Alors attention, Spinoza n'est pas dupe. Il sait très bien qu'aucun être humain ne peut être immunisé aux passions. Et c'est pas le projet. Et ça, il le dit très clairement dans la proposition 4 de la 4e partie de l'éthique. Ce qu'il faut donc bien saisir pour comprendre ce que nous dit Spinoza sur la puissance d'agir, sur les affects et sur leur rôle dans la liberté humaine, c'est que premièrement, il ne dépend pas de nous de n'être jamais confronté qu'à des affects actifs. Autrement dit, il ne peut pas advenir que nous ne soyons jamais soumis aux passions. Mais que deuxièmement, sachant cela, la voie vers la liberté se trouve dans notre capacité à affirmer notre puissance d'agir en choisissant, quand c'est possible, d'être mu par les affects qui vont venir accroître notre puissance d'agir. En fait, il faut imaginer ça comme une sorte de cercle vertueux. La liberté au sens humain, c'est un effort visant à augmenter notre propre capacité d'effort. Effort qui est à la fois notre essence, notre existence et notre propension à l'activité, plutôt qu'à la passivité. Ce qui nous rend libre, ce n'est donc pas de ne pas être sujet à des affects comme la tristesse ou les plaisirs de la chair, mais de ne pas laisser ces affects passifs diriger nos actions et au contraire de décider autant que faire se peut d'être guidé par la raison. En somme donc la puissance d'agir et sa maximisation, c'est ça le chemin vers la liberté pour Spinoza. Et bien sûr, il est impossible d'être purement et simplement libre tout le temps, ce serait en fait même inhumain. Mais vous êtes sur la bonne voie si vous comprenez que puissance d'agir, vertu, activité, rationalité, autonomie, joie, toutes ces choses ne sont en fait qu'un seul et même objet, cette fameuse liberté très singulière dont Spinoza nous parle. Et là-dessus Charles, je te rends la parole. Merci beaucoup Noé. Alors, pourquoi est-ce que c'est important de comprendre ce que vient de nous expliquer Noé ? Parce que ça permet de ne pas tomber dans le contresens courant dont je vous ai parlé tout à l'heure. À savoir que pour Spinoza, être libre, ce n'est pas échapper au déterminisme. C'est en avoir conscience. Parce que c'est seulement en ayant conscience du déterminisme qu'on peut alors devenir la cause adéquate de nos actions. La cause adéquate de nos actions, c'est-à-dire agir non pas sous l'effet de nos passions, mais sous l'effet de la raison. Et si je le formule comme ça, c'est pas anodin. C'est pour souligner le fait que oui, on est toujours mû par quelque chose. On est toujours agi par quelque chose, en l'occurrence, par la passion ou par la raison. Mais sauf que dans un cas, la passion, on n'est pas libre. Passion, passif.
[18:35]La passion nous emporte. Alors que dans l'autre cas, la raison, on met un pied dans la liberté. Parce qu'on met un pied dans la maîtrise de nos actions. La liberté n'est donc pas un pouvoir d'extraction de la causalité. C'est au contraire un pouvoir de mise en adéquation de nos actions avec la causalité. Et ce pouvoir de mise en adéquation, on pourrait presque dire ce pouvoir d'adaptation, de conformation de nos actions à la causalité, il nous rend plus libre parce qu'il nous confère une plus grande puissance d'agir. Et ça, cette idée que la compréhension des causes débouche sur une augmentation de notre puissance d'agir, on peut l'illustrer par n'importe quelle situation de la vie quotidienne. Par exemple, si vous voulez démarrer votre voiture, mais que vous ne comprenez pas que pour passer la première, il faut appuyer sur la pédale d'embrayage, bah vous risquez de pas aller bien loin. Ce n'est pas une question de volonté, c'est une question de compréhension de la causalité. Même chose pour les interactions humaines. Si vous voulez sympathiser avec quelqu'un, mais que vous ne comprenez pas que pour ça, il vaut mieux éviter d'être désagréable, qu'il vaut mieux éviter d'être mal poli. Si vous ne l'écoutez pas, si vous ne le respectez pas, ça marchera pas. Et là encore, ce n'est pas une question de volonté, c'est une question de compréhension de la causalité. Comprendre comment les choses fonctionnent, comprendre comment l'autre fonctionne, c'est ça qui augmente notre puissance d'agir. Il y a du stoïcisme dans cette conception. L'idée que la raison nous rend libre parce que la raison permet de comprendre. Et que la compréhension permet d'agir de sorte à obtenir le résultat souhaité. Qui oserait dire qu'on n'est pas plus libre quand on agit en conscience que quand on agit sans conscience ? Qui oserait dire que la compréhension de la chaîne de causalité ne nous rend pas davantage acteur de notre existence que l'incompréhension de la chaîne de causalité ? Et c'est ainsi que par la compréhension, on passe du statut d'agent causé à celui d'agent causant. On devient soi-même une cause. Être libre, c'est devenir une cause. Si vous avez compris ça, vous avez compris le point central. Parce que vous avez compris que la liberté est possible dans un système déterminé. Et que cette liberté soit elle-même déterminée, autrement dit que votre compréhension du déterminisme est elle-même des causes qui ne dépendent pas de votre volonté,
[22:00]ne change absolument rien à l'affaire. Parce qu'être déterminé à comprendre que tout est déterminé, c'est être plus libre qu'être déterminé à ne pas comprendre que tout est déterminé. Dans un cas, vous agissez. Dans l'autre cas, vous subissez.
[22:21]Ne pas railler, ne pas déplorer, ne pas maudire, mais comprendre.
[22:29]Cette citation de Spinoza, pour peu qu'on l'analyse en profondeur, résume tout ce qu'on vient de dire à propos de la liberté et du déterminisme. Parce qu'elle nous dit deux choses essentielles. Premièrement que tout ce qui arrive a une raison d'arriver, que tout ce qui arrive a une cause et que donc comprendre ce qui arrive c'est comprendre les causes de ce qui arrive.
[23:01]Et parce qu'elle nous dit deuxièmement que c'est précisément par la compréhension des causes qu'on s'affranchit de nos passions. Comprendre ce qui pousse l'autre à agir comme il agit, à penser ce qu'il pense, à désirer ce qu'il désire, produire cet effort d'empathie causale, de compassion causale, c'est ça qui fait qu'on agira à l'égard de l'autre de manière plus adéquate,
[23:36]que si on se contente de le juger, de le juger du haut de notre ignorance. Comprendre ce qui nous pousse à agir comme nous agissons, à penser ce que nous pensons, à désirer ce que nous désirons, c'est s'accorder la possibilité de se reformer, de se pardonner, de s'aimer.
[24:05]Car comment pourrait-on se reformer sans être conscient de ce qui nous a formé ? Comment pourrait-on se pardonner sans comprendre les causes qui nous ont poussé à mal agir ? Comment pourrait-on s'aimer sans abolir le mépris issu de notre ignorance ?
[24:33]Qu'importe les causes, tant qu'elles vous mènent à la conscience.
[24:45]Qu'importe les causes, tant qu'elles vous poussent à cette éthique. Comprenez-vous les uns les autres. Je vous remercie.



