[0:10]Bonjour à toutes et à tous et bienvenue sur Sociologique. Aujourd'hui, nous allons nous intéresser à un courant sociologique qui a particulièrement marqué l'histoire de la sociologie américaine. Nous allons parler du courant fonctionnaliste. Malinowski a été le pionnier du courant fonctionnaliste, un paradigme qui a dominé l'anthropologie et la sociologie aux États-Unis des années 1920 aux années 1950. Au cœur de sa théorie se trouve la notion de fonction qu'il emprunte à la biologie. En effet, Malinowski adopte une vision organiciste de la société en comparant celle-ci à un organisme vivant où chaque élément a une fonction spécifique et contribue au bon fonctionnement de l'ensemble. À la manière d'un corps humain dans lequel chaque organe joue un rôle indispensable, chaque aspect de la culture assure une fonction au sein de la société. Chaque rite, chaque croyance, chaque coutume assure une fonction nécessaire et contribue ainsi au bon fonctionnement de la société dans son ensemble. Par exemple, les pratiques culturelles telles que la prière ou les cérémonies religieuses ne sont pas seulement l'expression d'une spiritualité. Elles assurent aussi, et peut-être avant toute chose, une fonction sociale qui est celle du maintien de la cohésion du groupe. Malinowski va même plus loin en affirmant que ce qui est à l'origine des faits culturels, ce qui en est la cause, ce sont les besoins biologiques humains. Selon lui, les groupes humains ont créé des institutions sociales et des pratiques culturelles pour répondre collectivement à ses besoins. Par exemple, la gastronomie d'un pays, bien que d'ordre culturel, répond à un besoin biologique fondamental, celui de se nourrir et ainsi de survivre. La gastronomie est donc une réponse culturelle aux besoins vitaux de nutrition.
[2:29]Pour expliquer la diversité des cultures à travers le monde, Malinowski montre comment chaque société a développé sa propre culture afin de répondre à des besoins biologiques universels. En proposant des réponses culturelles spécifiques adaptées à son contexte géographique, historique, économique et social. Par exemple, au Japon, la consommation de poisson cru dans les sushis s'explique par la proximité des ressources maritimes, tandis qu'en Afrique du Nord, l'usage des épices dans la cuisine permet de mieux conserver les aliments dans un climat chaud.
[3:10]Maintenant que nous avons compris les bases du fonctionnalisme absolu de Malinowski, passons maintenant à une autre déclinaison du courant fonctionnaliste, le structuro-fonctionnalisme. C'est le sociologue Talcott Parsons qui fait émerger ce courant au cours des années 50 aux États-Unis. Il s'inspire de Malinowski tout en le critiquant car il le juge trop empirique et trop descriptif. Cela est dû au fait que Malinowski est un anthropologue et ses écrits sont donc fondés sur de l'observation participante, comme c'est le cas dans son ouvrage les Argonautes du Pacifique Occidental où il vit avec les Trobriandais. Parsons, lui, a l'ambition de développer une théorie plus globale et plus systémique. Contrairement à Malinowski qui met l'accent sur les besoins individuels comme moteur du fonctionnement social, Parsons s'intéresse avant tout aux institutions et aux structures sociales qu'il considère essentielles pour assurer la cohésion et la reproduction du système. Son approche vise à modéliser le fonctionnement de toute société, qu'elle soit traditionnelle ou moderne. Prenons comme exemple d'institution la famille puisque Parsons y a appliqué son modèle à travers sa théorie de la nucléarisation familiale qui explique comment et pourquoi la famille s'est progressivement réduite à son noyau central, c'est-à-dire parents et enfants, sous l'effet des transformations liées à la modernité. Dans les sociétés traditionnelles ou pré-industrielles, la famille était généralement élargie. Plusieurs générations vivaient sous le même toit, incluant non seulement les parents et les enfants, mais aussi les grands-parents, oncles, tantes et cousins. Ce modèle familial remplissait plusieurs fonctions essentielles, notamment économique, car il assurait la production agricole ou artisanale en mobilisant la main d'œuvre familiale. Cependant, avec l'industrialisation et la transition vers une économie fondée sur l'emploi salarié, ce modèle familial a évolué. Le travail n'étant plus centré sur l'exploitation familiale mais sur des emplois nécessitant une mobilité géographique et une spécialisation des rôles, la famille a alors dû s'adapter. Dans ce nouveau contexte, la famille nucléaire devient alors la norme. Elle correspond mieux aux exigences de la société moderne où les individus doivent être plus autonomes et flexibles pour répondre aux besoins du marché du travail. La famille nucléaire participe à produire des individus adaptés au nouveau système social. Elle est responsable de la socialisation primaire des enfants. En transmettant les normes et valeurs propres à la société, elle prépare les enfants à s'intégrer à celle-ci. Dans son modèle, Parsons évoque également la division fonctionnelle des rôles au sein de la famille. Selon lui, l'homme assume le rôle instrumental qu'il incarne par son rôle de pourvoyeur économique, travaillant à l'extérieur pour subvenir aux besoins matériels de la famille. De son côté, la femme prend en charge le rôle expressif, centré sur le bien-être émotionnel du foyer. Elle veille à l'éducation des enfants et à l'harmonie au sein du foyer. Selon Parsons, cette répartition des rôles permet à la famille de remplir ses fonctions de manière plus efficace, contribuant ainsi à l'équilibre du système social dans son ensemble. Il existe donc une dynamique circulaire entre la famille et la société qui par leur influence réciproque permettent la reproduction du système. Alors si je vous présente la thèse de la nucléarisation familiale, c'est pour bien illustrer le raisonnement structuro-fonctionnaliste. Mais cette thèse a été très largement critiquée d'une part parce qu'elle ne prend pas en compte la diversité des modèles familiaux, les familles monoparentales, recomposées, homoparentales et cetera. Et d'autre part parce que sa vision des rôles de genre au sein de la famille semble dépassée et reflète une organisation patriarcale plutôt qu'un modèle universel. De manière plus générale, la théorie parsonienne a été vivement critiquée pour son abstraction excessive, son caractère trop général et son manque de prise en compte du changement et du conflit. Dans la conception parsonienne de la société, le changement social n'existe que sous une forme endogène, c'est-à-dire qu'il est uniquement produit par l'évolution interne de la structure elle-même. Parsons met avant tout l'accent sur la stabilité du système, ce qui lui a valu d'être taxé de conservateur. Son raisonnement est souvent jugé tautologique.
[8:33]Dans un raisonnement fonctionnaliste, si quelque chose existe, c'est que ça remplit nécessairement une fonction et que ça a donc raison d'exister. Par ailleurs, les sociologues fonctionnalistes sont peu enclins à reconnaître l'historicité des normes sociales. Pour eux, si une norme existe, c'est avant tout parce qu'elle remplit une fonction et non pas parce qu'on l'a hérité du passé. Cette approche empêche toute remise en question de l'ordre social et contribue à justifier par exemple, la répartition genrée des rôles au sein de la famille sans interroger les rapports de domination sous-jacents. Le fait que les rapports de domination soient largement absents de l'analyse parsonienne sera vivement critiqué à partir des années 60-70 par des penseurs issus des théories du conflit, notamment ceux d'inspiration marxiste. Parmi eux, le sociologue américain Charles Wright Mills, dans son ouvrage L'Imagination sociologique, oppose à la question fonctionnaliste à quoi ça sert, une approche plus critique en se demandant à qui ça sert. Mills met ainsi en évidence que certains groupes sociaux tirent profit plus que d'autres de l'ordre social établi. D'ailleurs, j'aimerais faire une parenthèse en lien avec mes dernières vidéos sur le masculinisme, car j'ai remarqué que les masculinistes ont tendance à justifier une division genrée des rôles entre hommes et femmes en adoptant une approche fonctionnaliste. Hommes et femmes devraient chacun, chacune, assurer des fonctions différentes pour lesquelles ils sont prédisposés naturellement, afin de garantir le fonctionnement optimal de la société. Et on peut leur présenter la même critique que Mills présente à Parsons, qui est que cette approche permet de toute évidence, d'occulter des rapports de domination.
[10:33]Abordons à présent le troisième grand penseur du courant fonctionnaliste, Robert King Merton, à l'origine d'un fonctionnalisme dit relativisé. Merton a été un des élèves de Parsons à l'université. Et bien qu'influencé par son travail, il s'en distingue sur plusieurs aspects. D'abord, il adopte une approche plus empirique de la sociologie, alors que Parsons privilégiait des modèles théoriques abstraits et globaux. Merton insiste sur l'opérationalité de ses concepts, c'est-à-dire leur capacité à être appliquée concrètement à l'analyse de la réalité sociale. Dans cette optique, il développe ce qu'il appelle des théories de moyenne portée. Contrairement aux grandes théories de Parsons qui cherche à expliquer l'ensemble du fonctionnement social, Merton propose des théories plus ciblées sur une part plus limitée de la réalité sociale. Il aborde des phénomènes sociaux spécifiques comme la déviance, la bureaucratie ou encore la mobilité sociale. L'idée est d'élaborer des explications plus empiriquement vérifiables sans prétendre à une modélisation totale du système social. Merton se démarque également du fonctionnalisme absolu de Malinowski en rejetant l'idée que chaque élément d'un système social a nécessairement une fonction bénéfique pour celui-ci. D'après lui, il existe aussi des éléments dysfonctionnels, c'est-à-dire qui nuisent à l'équilibre du système, ainsi que des éléments a-fonctionnels qui n'ont pas de fonction particulière. Un exemple marquant de dysfonction sociale qu'il analyse est celui de la bureaucratie. Il montre que dans une administration, les agents peuvent finir par privilégier le respect strict des règles au détriment de l'objectif initial de l'organisation. Cela aboutit à des situations absurdes où la rigidité des procédures prend le pas sur l'efficacité. Une illustration célèbre des dérives bureaucratiques est la scène culte des 12 travaux d'Astérix, lorsqu'Astérix et Obélix se retrouvent dans la maison qui rend fou, errant de bureau en bureau sans jamais voir leur requête traitée. Enfin, bien que Merton propose comme Parsons une théorie de l'action, il propose toutefois un modèle d'analyse différent. Alors un petit mot sur ce qu'est une théorie de l'action, une théorie de l'action cherche à expliquer les logiques qui orientent les comportements humains. Elle analyse les rapports entre les contraintes structurelles et la capacité d'agir des individus, ce qu'on appelle leur agentivité.
[13:34]Pour Parsons, l'action des individus est largement contrainte, déterminée par le système de normes et de valeurs d'une société. Il fait primer le poids de la structure sur celui de l'agentivité. Merton en revanche, s'intéresse plus que Parsons aux stratégies que mettent en place les acteurs. À comment ils s'adaptent, contournent ou même contestent les structures.
[14:00]Alors parlons maintenant de son modèle d'analyse qu'il présente dans son célèbre article Structure sociale, anomie et déviance où il explique que l'action est influencée par deux principaux éléments de la structure sociale, les buts et les moyens. Les buts sont les objectifs légitimes que la société propose à ses membres. Dans la société américaine que Merton analyse, c'est la réussite professionnelle et sociale. Les buts s'articulent avec les moyens qui sont les méthodes considérées comme légitimes pour les atteindre, comme le fait de travailler dur.
[14:41]Une société stable ou qu'on peut qualifier de bien intégrée dans le langage structuro-fonctionnaliste, c'est une société où il existe un équilibre entre ces deux dimensions. Les individus atteignent les buts légitimes en utilisant des moyens eux aussi légitimes. Mais cet équilibre peut être rompu notamment dans une situation d'anomie, un concept que Merton reprend de Durkheim. Chez Durkheim, l'anomie fait référence à un manque de régulation sociale, à une absence de normes claires pour guider les actions des individus. Merton explique que dans une situation d'anomie, les individus sont plus enclins à recourir à des moyens illégitimes pour atteindre leurs objectifs. Étant soumis à des exigences contradictoires, les individus en viennent à adopter des comportements déviants. Merton nous dit que la déviance est donc une adaptation normale à une situation qui est anormale.
[15:45]Il propose aussi dans son article une typologie des modes d'adaptation individuels. Le seul type qui n'est pas déviant, c'est le type conforme et les quatre autres types sont considérés comme déviants. Le conformisme, c'est donc le mode d'adaptation le plus courant, celui qui stabilise et perpétue l'ordre social. L'individu de type conforme accepte à la fois les objectifs et les moyens légitimes de la société. Par exemple, il va étudier et travailler dur pour connaître une réussite sociale.
[16:25]À l'opposé du conformisme, le type évasion implique lui un rejet des objectifs ainsi que des moyens légitimes. Le type évasion concerne des individus marginaux comme les sans-abri et les toxicomanes qui abandonnent l'ambition de réussir au sein de la société et se mettent alors en retrait de celle-ci. Le type innovation quant à lui permet de désigner des individus qui acceptent les objectifs légitimes mais en utilisant des moyens illégitimes pour les atteindre. C'est le cas par exemple des dealers de rue, mais Merton nous dit que ce mode d'adaptation ne concerne pas uniquement les délinquants en bas de l'échelle sociale dont la délinquance est visible. La délinquance se retrouve aussi chez les élites économiques qui utilisent la fraude fiscale pour maximiser leurs profits. Merton reprend le concept d'Edwin Sutherland pour parler de crimes en col blanc. Il critique aussi le fait que le public ne se révolte pas assez face à ce type de criminalité et qu'au contraire, ces hommes malins et habiles qui jouent avec les frontières de la loi sont parfois admirés. Beaucoup de grandes fortunes aux États-Unis se sont construites en ayant eu recours à des moyens à la fois illégitimes et illégaux. Il est donc question à la fois de déviance puisqu'il y a un écart à la norme et de délinquance puisqu'il y a un écart à la loi. Ces deux notions se recoupent dans ce cas précis mais ce n'est pas toujours le cas. Par exemple dans notre société française actuelle, l'homosexualité est une déviance car c'est une orientation sexuelle qui dévie à l'hétéronormativité. Mais ce n'est pas une délinquance puisque jusqu'à nouvel ordre la loi n'interdit pas d'être homosexuel. Je referme la parenthèse pour revenir sur notre typologie. Le quatrième type, le ritualisme, concerne ici les individus qui suivent scrupuleusement les moyens légitimes mais en renonçant aux objectifs de réussite. C'est le cas par exemple d'un fonctionnaire qui se conforme aux règles bureaucratiques sans ambition d'ascension sociale. Il se contente d'aspirations plus modestes qui lui garantissent une certaine sécurité. Le dernier et 5ème type est celui de la rébellion. La contradiction entre les objectifs et les moyens réellement accessibles pour les atteindre peut générer de la frustration chez des individus de ce type. Mais à la différence du type évadé qui se met en retrait de la société, les individus de type rebelle cherchent à la transformer et à proposer de nouveaux objectifs et de nouveaux moyens. Le système social chez Merton n'est donc pas voué à se reproduire éternellement à l'identique. Des actions individuelles et collectives peuvent venir le déstabiliser.
[19:33]Aujourd'hui, les travaux de Merton exercent une influence bien plus marquée sur la sociologie contemporaine que ceux de Parsons, car il a su dépasser certains écueils de l'analyse structuro-fonctionnaliste. Son approche a notamment eu un impact majeur sur la sociologie de la déviance.
[19:53]De manière plus générale, le fonctionnalisme sous ses différentes formes a profondément marqué la discipline. Mais il est aujourd'hui largement considéré comme dépassé. Les nombreuses critiques qui lui ont été adressées ont contribué à affaiblir le courant au point que peu de sociologues s'en réclament encore. À l'inverse, une grande partie des chercheurs actuels s'inscrivent dans une approche critique héritée notamment de la tradition bourdieusienne en mettant au cœur de leur analyse les rapports sociaux de pouvoir. Cet épisode touche maintenant à sa fin. N'hésitez pas à mettre un like, à partager et à vous abonner si ça vous a plu. Ça permet de faire vivre la chaîne. Je vous dis à bientôt pour un prochain épisode et d'ici là, portez-vous bien.



