[0:14]Bonjour à toutes et à tous. On va commencer avec quelques remarques étymologiques. Résister vient du latin resistere qui signifie s'arrêter, hein, ne pas avancer davantage, se tenir en faisant face, tenir tête, mais également s'opposer. Donc refu euh résister finalement, c'est d'abord refuser de suivre et d'avancer. Autrement dit, c'est un refus de mouvement qui caractérise depuis le 20e siècle, hein, certaines actions non violentes comme les sit-in ou les grèves de la faim. Et à cette idée s'ajoute le choix de la sécession et de la marginalisation. Résister, c'est refuser de suivre le mouvement général et prendre un autre chemin, faire entendre une autre voix. Mais les chemins de la résistance sont multiples et le concept lui-même de résistance résiste en un sens à une définition trop univoque.
[1:20]1 2 3 C'est bon. Le concept de résistance pose problème par les différentes réalités auxquelles il renvoie. Je suis désolé, c'est pas bon. On entend pas. Je vous passe le mien. Là, c'est mieux. Ah, ça a l'air mieux. Euh, alors, venons-en au concept de résistance. Alors, celui-ci pose problème par les différentes réalités auxquelles il renvoie. La philosophie a pour rôle de clarifier les concepts avant afin d'éviter les malentendus. Je vous propose donc une petite analyse conceptuelle afin de clarifier la notion de résistance. Prenons plusieurs phrases où cette notion apparaît, c'est celle qui s'affiche sur le diaporama. Tout d'abord, la fenêtre a résisté à la pierre. Gandhi a résisté à la domination coloniale britannique. Armodios et Aristogiton, les assassins d'un tyran à Athènes, ont résisté à la tyrannie. Les États-Unis ont résisté à l'Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale. Alors, dans ces exemples, le verbe résister ne renvoie pas toujours au même type de réalité. Par exemple, la fenêtre n'a pas résisté comme Armodios et Aristogiton. Normalement, une fenêtre n'essaie pas d'anniler la pierre qui vient la frapper. Enfin, dans la plupart des cas, je l'ai jamais vu. De plus, les états ne vont pas résister de la même manière que les individus. Nous pouvons distinguer deux sens de résistance, que nous allons nommer par commodité, résistance passive et résistance active. Je dis par commodité car l'utilisation des termes actif et passif dans le cadre de la résistance pose un peu problème. La résistance passive se définit par un rapport d'opposition conformément au sens étymologique développé par Déborah. Résister revient à s'opposer à un mouvement extérieur sans pour autant l'anéantir. L'exemple de la résistance de la fenêtre à la pierre pourrait nous servir de paradigme, puisque euh il ne s'agit pas tant d'anniler une force extérieure que de conserver son existence malgré cette force. De manière similaire, dans un état qui deviendrait autoritaire, un journaliste résiste en continuant son travail sans tenir compte des pressions politiques ou en désobéissant ponctuellement à certaines lois. La résistance devient alors pleinement politique. Par opposition, la résistance active implique de supprimer cette force extérieure, par exemple, le meurtre d'un tyran. Nous allons désormais voir grâce à Anne, comment ces formes de résistance se rencontrent dans l'Antiquité à partir d'un cas particulier. Antigone. Oui, alors Antigone est la protagoniste d'une tragédie composée par le poète compositeur, musicien, metteur en scène qui s'appelle Sophocle. Nous sommes alors en 441 avant Jésus-Christ à Athènes. Le théâtre à Athènes est civique, il est situé en plein cœur de la cité au pied de l'Acropole, si vous avez une image d'Athènes en tête, c'est à peu près celle-là. Euh, il faut vous dire que le théâtre rassemble près de 15000 spectateurs, ce qui est 50 fois plus que cette salle au moins. Dans la pièce de Sophocle, on retrouve Antigone qui est la fille et donc aussi la sœur d'Oedipe. Dans la ville de Thèbes, les deux fils d'Oedipe, Etéocle, qui lui avait succédé au trône, et Polynice, qui avait attaqué la ville avec l'aide de cités voisines pour lui reprendre le pouvoir, viennent de s'entretuer. Début normal. Créon, l'oncle d'Antigone et nouveau roi de la ville, a promulgué une loi pour interdire d'enterrer Polynice, qui est considéré comme un traître. Cependant, contre la loi du roi, Antigone, la sœur de Polynice, veut malgré tout accomplir les rites funèbres nécessaires à son passage dans l'au-delà. Voici la situation initiale de la pièce et aujourd'hui, on va vous inviter à vous demander ce que doit faire Antigone pour résister à Créon. Mais pas de panique, on va vous guider. Gardez la question en tête. Vous y répondrez une fois que vous aurez vu quelques échantillons de résistance dans l'Antiquité. Alors, que doit faire Antigone pour résister dans l'Antiquité ?
[5:13]Imaginons Antigone, une jeune fille à peine sortie de l'enfance. Que peut-elle faire face à son oncle Créon, dépositaire de l'autorité au sein de la cité ? Sans chercher à nuire directement à son oncle, elle pourrait essayer de faire entendre une autre voix et par exemple, dans le silence de la nuit, aller se coucher à côté du cadavre de son frère ou se retirer dans sa chambre pour entamer une grève de la faim, ce qui viendrait peut-être compromettre son mariage avec le fils de Créon. Une forme de résistance passive dont la mythologie nous offre un autre exemple particulièrement intéressant, c'est l'épisode de la colère d'Achille et de son sit-in lors de la 10e et dernière année de la guerre de Troie. Cette guerre mythique qui opposa les Grecs au Troyens, suite à l'enlèvement d'Hélène qui était grec par le prince troyen Paris. Achille, c'est l'archétype du héros, un demi-dieu, fils d'une déesse, Thétis et d'un mortel Pélée, dont la force extraordinaire le rend redoutable et invaincible aux yeux de tous ses ennemis. Comme ici, sur cette diapo, face à l'Amazone Penthésilée. Au moment de la guerre de Troie, Achille préfère renoncer à une longue vie tranquille et confortable dans sa patrie pour rejoindre l'armée des Grecs et obtenir la gloire dans les combats. Et c'est justement cette gloire au combat que chante le poète Homère dans l'Iliade, ce ce long poème épique qui raconte un moment de la 10e et dernière année de la guerre de Troie, à savoir la colère d'Achille et ses conséquences. Mena et Pelea de Aos. Chante cette colère d'Achille, fils de Pélée, déesse, chante-la. Voilà le premier vers de l'Iliade. Alors, pourquoi Achille se met-il en colère au début de l'Iliade ? Il faut se représenter le camp des Grecs où se trouve Achille, comme une cité avec ses normes politiques, sociales, religieuses et qui repose sur une règle fondamentale, le partage équitable du butin entre les guerriers. Or, il y a un problème, le chef de l'expédition, Agamemnon a obtenu comme part d'honneur une captive, Chryséis, qui est la fille d'un prêtre du dieu Apollon. Sur cette diapo, on voit justement le père de Chryséis venir offrir une superbe rançon à Agamemnon pour tenter de récupérer sa fille. Mais euh Agamemnon refuse et renvoie le pauvre père, ce refus brutal et violent suscite la colère du dieu Apollon qui déchaîne alors la peste contre l'armée des Grecs. Afin d'apaiser le dieu et accessoirement de sauver son armée, Agamemnon finit par rendre Chryséis à son père, mais pour compenser cette perte, il décide d'aller prendre la captive d'Achille qui s'appelle Briseis. Achille, évidemment, est humilié par cet abus de pouvoir, il hésite un instant à dégainer son épée et à tuer Agamemnon, mais les dieux le dissuadent de cette option et sa mère Thétis lui conseille une autre forme de résistance, se retirer sous sa tente et refuser de participer au combat. Il faut euh vraiment ici se représenter le scandale que constitue cette décision au cœur de l'Iliade. Achille, on l'a vu, ce héros rapide à la course et au pied léger pour reprendre les mots du poète, ce guerrier toujours en mouvement refuse soudainement la gloire des combats et fait le choix de rester assis sous sa tente, replié dans son manteau, sans céder aux supplications des autres Grecs qui euh tentent de le convaincre de reprendre les combats parce que sans Achille, euh les Grecs sont voués à subir défaite sur défaite. C'est donc une colère dévastatrice pour les Grecs qui les conduira au bord de l'anéantissement et fera entrevoir l'illusion de la victoire aux Troyens, mais c'est aussi une forme de résistance qui rend possible le champ poétique, puisque cette colère, ses conséquences et son dénouement, constituent la matière de l'Iliade, à l'image d'Achille qui euh dépouillé sous enfin dépouillé de ses armes sous sa tente, là, préfère finalement jouer de la lire, pendant que les combats font rage dans la plaine de trois. Mais cette résistance passive d'Achille, qui conduit des milliers de cadavres grecs à pourrir, hein, sans sépulture sur le champ de bataille, peut-elle inspirer Antigone ?
[9:58]Je vais peut-être récupérer le ouais. Merci beaucoup. Est-ce que le micro marche ? Oui. Alors, euh, une autre possibilité pour Antigone serait effectivement de tuer Créon. C'est-à-dire de recourir à ce qu'on appelle le tyranicide. Le tyranicide, cette catégorie particulière d'assassinat politique où au final, il s'agit d'assassiner le tyran, c'est-à-dire celui qui exerce le pouvoir de manière illégitime par la force. Et là, on a en fait plusieurs illustrations à travers euh l'histoire ancienne. Une des plus connues, c'est 510 avant Jésus-Christ, Athènes, l'assassinat d'Hipparque. Alors, on a deux citoyens athéniens, euh, dont tu as parlé tout à l'heure, euh Camille, donc Armodios, Aristogiton, qui vont tenter d'assassiner donc les deux tyrans d'Athènes, qui sont Hippias et Hipparque. Ça se solde par un demi-échec, puisque seul Hipparque est assassiné. Bon.
[10:59]Donc échec euh échec partiel, les deux tyrans finissent exécutés. Et pourtant, donc leur mémoire va être ensuite honorée par les athéniens, notamment par ce groupe statuaire qui est placé ensuite sur l'agora euh d'Athènes. Donc en fait, on a un épisode qui est fondateur de la démocratie athénienne. L'épisode de tyranicide. Pour autant, c'est aussi un épisode qui est un épisode de sacrilège, puisque l'assassinat a eu lieu pendant la grande fête des Panathénées. Évidemment, c'est quelque chose là d'extrêmement problématique, mais très rapidement, les athéniens vont évacuer le problème en affirmant que le seul sacrilège, le seul criminel en fait, c'est le tyran. Et que donc le tyran peut être éliminé à bon droit. Et donc qu'on a le droit d'éliminer le tyran sans commettre de crime. Donc il y a une sorte, si vous voulez, d'état d'exception qui est en sorte justifié par la juste cause que constitue le fait de tuer un tyran. Voilà, et ce tyranicide, dans l'esprit des athéniens, c'est ce qui va permettre le retour à une réconciliation, à une vie politique normale, à une vie politique apaisée dans la cité. Et en fait, les romains vont très largement se faire les héritiers de euh de cette conception héritée de l'assassinat, hein, de d'Hipparque. Euh les romains eux-mêmes ne supportent pas les tyrans, puisque la République romaine en 509 s'est constitué sur la base d'un tyran qui a été chassé, c'est-à-dire Tarquin le Superbe, dernier roi de Rome, qui est chassé. Et la suite de ce de ce renversement d'un tyran, et bien la République est affirmée.
[12:49]Donc, bon, on va avoir à ce moment-là un euh de la part des des des des romains, toute une un argumentaire qui vise là aussi à justifier le tyranicide.
[13:03]Simplement, dans le cas romain, l'assassinat de César à l'initiative de Brutus et Cassius, donc cette année 44, ne va pas réconcilier la cité, contrairement à ce qui s'est passé à Athènes. Au contraire, elle va relancer un nouvel épisode de guerre civile. Un nouvel épisode de guerre civile euh malgré le fait, hein, que ces euh Brutus et Cassius vont se proclamer les libérateurs de Rome.
[14:29]Et ça apparaît en particulier sur leur discours monétaire. Ce vous avez là, c'est cette monnaie qui représente à son revers un bonnet d'affranchi, entouré de deux couteaux, de deux dagues qui ont assassiné euh César. Donc, ces Brutus et Cassius se proclament les libérateurs de Rome, très clairement. Et pourtant, eh bien, en fait, Rome va replonger dans les guerres civiles, immédiatement après cet assassinat. À l'initiative des héritiers de César, l'Épide, Antoine, Octavien, le fils adoptif de César, qui vont affirmer leur volonté de venger César. Et d'ailleurs, un peu plus tard, on va avoir ce temple de Mars Outor, de Mars Vengeur, qui va être édifié par Octavien, qui devient peu après Auguste, le premier empereur de Rome. Pourquoi est-ce que dans le cas romain, et bien l'assassinat du tyran n'a fait que relancer la guerre civile, n'a fait que relancer la dissension ? Bien tout simplement parce que Brutus et Cassius sont l'émanation d'une radicalisation politique à l'œuvre à ce moment-là à la fin de la République romaine. Une radicalisation politique, une sorte de de crispation autour de la défense de la République, autour de au nom de laquelle en fait, il était possible d'éliminer n'importe quel adversaire politique, considéré désormais comme un ennemi. Et en fait, dans cette logique d'épuration de la cité, cette logique n'avait pas de fin. Et d'une certaine manière, et bien les adversaires des tyranicides, les adversaires des libérateurs pouvaient aussi se réclamer du même idéal d'élimination de l'adversaire. Au final, c'est à partir du moment où Auguste arrive au pouvoir et qu'il met en place une politique de réconciliation à proprement parler, et bien qu'on en finit avec ce cycle sans fin de la guerre civile initiée par le tyranicide d'une certaine manière. Et donc, ça nous montre quelque chose, hein, c'est-à-dire que le tyranicide comme geste politique n'a de validité qu'à partir du moment où il comprend aussi une claire dimension de réconciliation. Tuer le tyran, certes, mais il faut aussi prévoir après la réconciliation de la cité, le retissage du tissu de la communauté civique.
[16:43]Alors, une troisième option envisageable pour Antigone, ça serait d'appeler une cité rivale pour renverser Créon. Rappelez-vous, hein, on l'a on l'a redit tout à l'heure, selon le mythe, Antigone est très jeune, tandis que Créon, le roi est dans sa pleine maturité, protégé par sa garde, donc quasiment intouchable. Et l'échec, le semi-échec d'Armodios et d'Aristogiton, montre que l'assassinat n'est pas toujours aisé. Et rappelez-vous aussi, avant l'arrivée au pouvoir de Créon, les frères d'Antigone, Éteocle et Polynice, étaient assis sur le trône de Thèbes et devait plus précisément à tour de rôle d'année en année se partager le pouvoir. Mais à la fin de la première année, Éteocle a refusé de céder la place à son frère. Et celui-ci, pour résister à une monopolisation qu'il jugeait injuste du pouvoir, s'était allié à six chefs grecs qu'il mena avec leur armée à l'assaut de sa propre cité afin de reprendre le pouvoir par les armes. Et donc, c'est deux cet exemple très récent pour Antigone, un de ces deux frères pourrait lui donner l'idée effectivement de faire appel à une cité rivale de Thèbes afin de renverser Créon et d'instaurer un pouvoir qu'elle jugerait plus juste. Et l'histoire antique, de manière très générale, regorge d'exemples de ce type. De manière schématique, nous avons donc, en gros, dans une cité, une faction au pouvoir qui nuit aux intérêts particuliers d'une autre partie de la population. Et celle-ci, c'est la partie euh défavorisée peut s'appuyer ou vouloir s'appuyer sur une puissance étrangère pour renverser leurs adversaires politiques et prendre le pouvoir. Si on schématise, l'appel à un allié extérieur est ainsi un moyen de renverser le rapport de force dans le cadre d'une résistance active à l'adversaire. Mais c'est un choix qui n'est pas sans risque, puisque les intentions de l'allié de fortune ne sont pas toujours louables et le remède peut parfois être plus néfaste que le mal. Et pour montrer ça, donc je vous ai pris un cas célèbre qui pourrait orienter euh la décision d'Antigone, même s'il est anachronique. Donc tout se passe dans la cité grecque de Tarent, donc on est dans le sud de l'Italie actuelle, dans une colonie fondée, on est où ? On est là. Une colonie fondée par des colons Spartiate, donc des Grecs au 8e siècle avant notre ère. L'épisode euh qui nous intéresse ce soir est à lieu au 3e siècle avant notre ère. On est dans un contexte où les Romains étendent progressivement leur domination, vous voyez, ils sont rouges là, donc ils descendent dangereusement vers euh vers le sud. Donc les Romains étendent progressivement leur domination sur l'ensemble de la péninsule italique et Tarent s'inquiète sérieusement du sort qui va être le sien. Sauf que les Tarentins sont divisés sur la position à adopter. Une partie de l'élite dirigeante est favorable, probablement pour des raisons d'intérêt, à une paix avec Rome et prête à renoncer partiellement à son indépendance politique pour préserver son mode de vie. Tandis qu'une autre portion de la cité y est farouchement opposée. Cette portion que les sources qui sont très dépréciatives, qui sont très pro-romaines, donc très dépréciatives vis-à-vis de cette posture politique. Les sources l'associent à une portion démocratique de la cité. Et cette faction démocratique, si on veut, voit dans la posture de l'élite une forme de trahison. Ce serait renoncer à l'indépendance politique que de s'allier avec Rome. Et l'autre partie démocratique, entre guillemets, propose d'inviter le roi d'Épire, Pyrrhus, à les soutenir en déclarant la guerre aux Romains. Donc Pyrrhus, il est ici en bleu. Alors, ça se passe plutôt bien au début, puisque Pyrrhus est tout à fait d'accord pour euh étendre son air d'influence en Italie au détriment de Rome. Donc, la vie démocratique, toujours entre guillemets, l'emporte. Pyrrhus débarque en Italie en 381. Néanmoins, très rapidement, les Tarentins déchantent, puisque le comportement de ce nouvel allié n'est pas tout à fait celui qu'ils avaient attendu. Malgré les avertissements que leur avait adressé une portion plus lucide, d'après les sources, de la cité, ils comprennent, les Tarentins, tardivement qu'ils ont fait entrer le loup dans la bergerie et pour que résister à une domination jugée intolérable, mais encore lointaine, celle de Rome, ils s'en sont soumises à une autre, peut-être pire, en tout cas plus directe. Effectivement, en arrivant, Pyrrhus trouve que la cité n'a pas l'attitude qu'on attend d'un peuple qui souhaite résister à un envahisseur. Il les trouve mous pour résumer, et il décide de placer la cité sous la loi martiale, de fermer les lieux de détente, les gymnases, les lieux de loisirs, et cetera, et d'obliger les Tarentins collectivement à prendre les armes. Ils se montrent même extrêmement sévères dans son commandement, au point que les Tarentins, en partie, quittent leur cité. Donc on le voit, dans ce cas-là, appelé à un renfort une puissance étrangère, peut se traduire en terme moderne comme une forme de renoncement à la souveraineté. Et cela peut se traduire par une perte de liberté et d'indépendance. Donc si on revient à Antigone, pour renverser Créon, elle pourrait appeler une cité étrangère. Mais rien ne lui garantit de pouvoir instaurer un régime plus juste, elle peut au mieux l'espérer. Et de manière plus générale, on peut se demander si entraîner sa cité dans une guerre, même dans une intention a priori louable ou défendable, est un choix envisageable. La violence armée est-elle une forme de résistance qu'Antigone pourrait proner ? Je vous laisserai en juger. Oui, parce que ça va être à vous de faire votre choix, ou plutôt d'aider Antigone à faire le sien. À votre avis, que doit-elle faire pour résister à Créon ?
[22:27]Première proposition, Antigone doit enterrer son frère, faire une grève de la faim un peu comme Achille. Deuxième, elle doit tuer Créon. Troisième, elle doit céder d'une cité rivale. Si vous pensez qu'elle doit enterrer son frère et faire comme Achille, une sorte de grève de la faim, je vous prierai de lever la main, s'il vous plaît. Waouh ! C'est radical. Si vous pensez qu'elle doit tuer Créon, vous pouvez lever la main. Ah oui, d'accord, il y en a qui, je crois que tout le monde ne choisit pas, tout à fait, mais c'est pas grave. Euh, troisième option, est-ce que Antigone doit faire comme Polynice et appeler une cité rivale ? Non, là, vous n'avez pas du tout été convaincus par la situation présentée par Simon, ce qui paraît à peu près sage. Bon, il n'y a pas de bonne ou de mauvaise réponse. Maintenant, je vais vous présenter ce qu'a fait Antigone pour résister à Créon. Alors, chez Sophocle, Antigone ne va pas appeler de cité rivale à son secours, en tant que femme, comme l'a rappelé Déborah, de toute façon, elle n'a aucune crédibilité militaire, ni autorité politique pour nouer des alliances, donc ce serait de toute façon, à peu près impossible. Elle ne va pas non plus tuer Créon. Antigone ne rentre pas dans cette catégorie des femmes puissantes qui assassinent à à tout bout de champ dans la mythologie grecque. Non, Antigone choisit plutôt de désobéir, donc un peu à la façon de l'Achille homérique. Elle essaie d'enterrer son frère, contre les avertissements de sa sœur Ismène, contre les avis de Créon. Résultat, ce dernier l'a fait enfermer dans une grotte dans laquelle elle finit par se pendre. Et comme on est en tragédie, un mort ne vient jamais seul. Hémon, que vous voyez sur la droite, qui était le fils de Créon et fiancé d'Antigone, se suicide de désespoir. Résultat, Eurydice, la mère d'Hémon qui est donc la femme de Créon, se suicide à la mort de son fils. Donc résultat, Créon reste seul à la fin. Ainsi, Antigone apparaît comme une figure de résistance, dans le sens où elle reste fidèle à ses devoirs. C'est beau, non ? C'est ce qui fait d'elle cette figure en fait si extrême, comme la tragédie, c'est si bien nous le montrer. Sauf que rien n'est simple dans la tragédie grecque. Aucun personnage ne détient de vérité absolue et les pièces soulèvent plus de problèmes qu'elle n'apporte de réponses. Regardons Antigone, elle-même conçoit son acte de résistance comme une action d'éclat qui lui doit assurer la gloire, ce qui est dans l'Antiquité, une valeur éminemment masculine, la valeur chérie par Achille. Profondément individuelle, voir individualiste, son exploit se veut absolument unique. Autrement dit, elle est dans la posture, elle veut qu'on parle d'elle sans prétention de réellement influencer l'action politique, au mépris de ce que pense sa sœur, son fiancé et les citoyens qui composent le cœur. Plus largement, Antigone en opposant la loi de Créon et la loi des dieux qui lui impose d'enterrer son frère, oppose en fait deux domaines, la politique et la religion qui sont intimement liés dans le monde grec. Ainsi, les spectateurs à Athènes voient leurs valeurs écartelées et démantelées sous leurs yeux au sein du théâtre de Dionysos. Il semble donc difficile de faire de l'Antigone de Sophocle une figure héroïque et consensuelle de résistance. En un sens, les tragédies elles-mêmes résistent aux lectures trop simplistes ou anachroniques. Alors, venons-en maintenant à la conclusion. Pour bien comprendre l'histoire d'Antigone, il est important de distinguer la résistance physique, celle de la fenêtre dont je vous parlais au début, de la résistance proprement politique. La notion de résistance au sens physique n'implique qu'une opposition à une force extérieure, c'est-à-dire la résistance passive. Cependant, la résistance en politique peut prendre d'autres formes. Un individu essaie alors de conserver son intégrité tout en endurant les mesures d'un tyran sans pour autant chercher son assassinat. C'est ce qu'a présenté Déborah et c'est la décision prise par Antigone et par Achille. Plutôt que de parler de résistance passive, il faudrait plutôt parler de désobéissance civile, même si Anne a montré les limites d'une telle lecture politique. Dans le cas d'un tyranicide, comme nous l'avons vu avec Bertrand, il ne s'agit pas seulement de s'opposer à la force du tyran, mais bien de supprimer cette force purement et simplement. Enfin, la résistance politique existe également entre les cités. Néanmoins, cela n'est pas sans risque, comme Simon nous l'a rappelé. Mais alors, que devait faire Antigone ? A-t-elle pris la bonne décision ? Ces questions interrogent les normes et les valeurs qui guident nos actions. En philosophie, l'éthique distingue différentes théories pour justifier les actions. Dans notre cas, si vous avez voté pour le choix A, vous étiez nombreux, vous adoptez une conception déontologique. Pour vous, le plus important, c'est de suivre vos principes moraux, quoi qu'il arrive. Si vous avez opté pour le choix B, vous êtes conséquentialiste. Pour vous, la fin justifie toujours les moyens. Enfin, si vous êtes décidé pour le choix C, vous êtes toujours conséquentialiste, mais modéré. Vous n'êtes pas prêt à tout, en particulier, notamment tuer un autre être humain. Et maintenant, nous vous laissons avec votre conscience. Très bonne soirée.
[27:40]Merci beaucoup. Merci pour cette présentation très intéressante sur des sujets que je m'étais pas posé depuis longtemps là en effet la tragédie grecque, c'est pas simple. Est-ce que vous avez des questions pour nos intervenants, s'il vous plaît ? On peut rallumer la salle. Est-ce qu'il y a des questions ? Quelqu'un qui lève la main ? Bon, le temps que ça se décide, moi j'en ai une pour vous. Je me suis interrogé tout au long de cette conversation, à quoi du coup, ressemblait votre quotidien de recherche ? Est-ce que c'est une question à laquelle quelqu'un veut répondre ?
[28:17]C'est pas bon signe ça. Euh alors mon quotidien de recherche c'est très simple c'est lecture des des sources de différents types, donc ça peut être des sources littéraires comme celle que j'ai présenté. J'ai présenté aussi une source numismatique. Il y a des sources iconographiques qui ont été présentées. On pourrait parler aussi de de de de sources archéologiques, de sources épigraphiques, c'est-à-dire des inscriptions, voilà. Et puis lecture de de travaux aussi d'historiens qui ont aussi travaillé sur les sujets qui nous intéressent et ensuite ben produire notre propre réflexion, nos propres problématiques, nos propres interrogations euh à partir de de en quelque sorte de la maïeutique des sources et puis euh de de de de l'historiographie, une sorte d'infusion en permanence. Et c'est pour ça que c'est important de pour nos disciplines en tout cas, je pense de surtout toujours lire, toujours réfléchir, toujours sans cesse stimuler en quelque sorte notre réflexion avec de nouveaux apports. Merci. Quelqu'un d'autre veut prendre la parole sur ce sujet ? On a peut-être une question dans le public ?
[30:17]Non, toujours pas. Je j'espère être pouvoir comme dans le thème, c'est parce que je sais que ce genre de choses sont souvent retraduites. Est-ce que dans les retraductions, du coup, ça ça ça ça éclaire des choses ou ça ajoute des choses dans vos recherches ? Enfin, je pense que
[30:54]Oui, alors moi je vous remercie absolument pour cette question parce que c'est l'un des pans de ma recherche. Euh, je m'occupe aussi beaucoup de réception. Donc de la façon dont on a reçu et compris les tragédies au fil des siècles. Ma période de spécialisation, c'est la Renaissance et je m'intéresse notamment aux traductions qu'on a fait des tragédies à la Renaissance.
[31:21]Et effectivement, on se rend compte qu'à la Renaissance, euh les traductions qu'on va faire d'Antigone, mais c'est pas la seule, hein. Sont toujours influencées par le contexte historique. Donc par exemple, par les questions politiques qui se posent à l'époque, par les questionnements religieux aussi, et passer par ce détour historique de la Renaissance, ça nous fait aussi réaliser que euh à encore aujourd'hui évidemment, nos traductions sont complètement influencées euh par euh par tout ce qu'on vit, tout ce qu'on lit autour de nous. La réception, ça implique aussi de voir les les différents jalons importants dans l'histoire des textes et pour Antigone, euh si vous connaissiez le nom avant de rentrer dans la salle, c'est plus vraisemblablement grâce à la pièce de Jean Anouil, euh qu'on nous fait lire très souvent au collège, plutôt que via Sophocle. Et en fait, après Jean Anouil, on a eu une lecture d'Antigone très orientée vers la résistance. Voilà, parce que Jean Anouil a fait vraiment d'Antigone une résistante avec en arrière-fond, le contexte de la Seconde Guerre mondiale. Et tout ça va revenir après sous la plume des traducteurs qui vont avoir tendance à moderniser la langue de Sophocle en introduisant des termes comme résistance qui, vous l'aurez compris, sont quelque peu anachroniques. Et c'est là aussi notre travail de chercheur, d'interroger ces textes, d'interroger le choix des mots, comment est-ce qu'on fait pour parler de texte d'une époque, enfin Antigone, la pièce de Sophocle, c'est il y a 2500 ans. Donc comment on fait pour parler d'une époque dont certaines réalités ont disparu ? Comment on fait pour retrouver ces réalités-là ? Comment on fait quel mot on met dessus ? Voilà, et les traductions jouent un rôle majeur dans ce processus. Je vous remercie pour ces réponses. Merci tout le monde. encore un tonnerre d'applaudissements pour nos intervenantes et intervenants.
[33:10]Euh c'est la fin des mini-conférences ici en salle micro.
[33:17]Alors, euh, elles seront disponibles prochainement en replay, toutes sur YouTube sur la chaîne YouTube de Nantes Université. Euh, avant que vous partiez, ben je vais vous encourager à aller voir le reste du programme qui continue jusqu'à 1h du matin. Et je voudrais remercier encore une fois nos partenaires, la Nuit Blanche des chercheurs est organisée par Nantes Université en partenariat avec Stéréolux, grâce au soutien financier de l'Agence Nationale de la Recherche, de l'Union Européenne, de Nantes Métropole et de la ville de Nantes. Nous remercions également toutes nos intervenantes et nos intervenants, nos partenaires scientifiques qui sont qui ce programme ne serait pas aussi riche. Je voudrais également qu'on remercie et qu'on applaudisse les personnes qui ont été à la technique ce soir. Alors s'il vous plaît, Maurine et Quentin à l'image. Jo au son. Simon et Thoma à la lumière, Mathieu à la caméra à la captation.
[34:09]Merci à tous et très bonne fin de soirée.



