[0:12]Alors, aujourd'hui, je vous propose d'aborder un mot tombé dans le langage familier qui mérite d'être éclairé. Je veux parler du fantasme. Qu'est-ce que c'est le fantasme ?
[0:23]Je suis pas très porté sur les définitions et je suis pas sûr qu'il soit possible d'en donner une seule de définition. En tout cas, en tout cas une qui serait claire aux yeux de tous.
[0:39]Et comme je me sens plus à l'aise avec les images et avec les métaphores, je vais plutôt aller dans dans ce sens-là. Vous voyez, tout le monde ne sait pas ce que c'est qu'une paréidolie.
[0:51]Et pourtant, chacun de nous a déjà vécu ce phénomène sans savoir comment il se nomme ni quelle est sa fonction ou son utilité.
[1:03]La paréidolie, c'est ce que vous croyez voir ce que vous imaginez lorsque vous fixez par exemple un nuage ou un carrelage, une tapisserie ou encore une peinture abstraite.
[1:19]Et ben la la fixation de l'image finit par faire apparaître quelque chose, une une tête, un animal, une situation, peu importe.
[1:29]Et ben la paréidolie, c'est le fruit du support sur lequel nous laissons flotter notre regard. Et ben vous voyez, il en va exactement de même avec le fantasme.
[1:42]Il suffit que vous laissiez votre pensée divaguer un peu et elle va produire une histoire. Voilà, c'est c'est ça un fantasme.
[1:51]C'est une une image qui se détache d'un objet ou qui surgit en nous et qui se met en mouvement et qui met en mouvement notre imagination pour générer une histoire.
[2:04]Et cette histoire porte en elle un message un peu comme comme si vous voulez comme une huître, porte en elle une perle dont nous ignorons l'existence tant que l'huître n'a pas été ouverte.
[2:18]Et en quoi cette histoire mérite-t-elle tant d'attention notamment en psychanalyse ?
[2:23]Et bien parce que le message qui est délivré par l'histoire c'est un déguisement, c'est un compte.
[2:32]C'est une métaphore comme je disais tout à l'heure, exactement comme comme le rêve. Seulement, dans le rêve, vous avez un versant manifeste et un versant latin.
[2:44]Le versant manifeste, c'est ce que vous racontez le matin à votre conjoint au petit-déjeuner et qui semble la plupart du temps mystérieuse ou absurde.
[2:54]Et puis il y a le versant latin, c'est-à-dire le contenu du rêve qui est en attente d'être décrypté.
[3:04]Et bien entendu, c'est ce versant-là, le versant latin qui nous délivre un message issu de notre inconscient et qui nous éclaire sur une part insue de nous.
[3:15]Donc, le fantasme serait capable de nous apprendre quelque chose sur nous-mêmes?
[3:19]Exactement. Exactement. On dit du fantasme que c'est une une formation de l'inconscient ou encore une une manifestation de l'inconscient.
[3:30]C'est un message crypté, ce sont les hiéroglyphes, voilà, de notre inconscient. Ça nous dit de nous euh un impossible à dire.
[3:42]Et c'est la raison pour laquelle il emprunte un langage détourné parce que ce sont des choses qui ne peuvent pas être dites clairement.
[3:54]En psychanalyse, on raconte ses fantasmes comme on raconte ses rêves?
[3:59]Pas vraiment, vraiment parce que quand un analysant raconte un rêve, même si ce rêve a un contenu très intime avec des des connotations franchement sexuelles ou ou quand il rapporte des faits honteux, violents et cetera.
[4:20]Bon, le patient n'a pas trop de scrupules à s'en ouvrir parce que quelque part c'est pas moi qui ai produit ça, c'est mon inconscient.
[4:32]Et donc je n'y suis consciemment pour rien. Alors que raconter ses fantasmes, c'est très différent.
[4:40]On évoque des rêveries diurnes dans lesquelles on sait qu'on est à la fois scénariste, euh acteur, réalisateur, metteur en scène et que donc on a pris une part active dans la génération du du scénario et du film en question.
[4:57]Donc on est quelque part responsable de penser à ces choses-là. Et voilà pourquoi il est plus difficile de raconter ses fantasmes que de raconter ses rêves.
[5:10]Ce qui a d'ailleurs fait dire à Freud dans une lettre à son ami Fliess que le patient préfère avouer ses forfaits plutôt que de communiquer ses fantasmes.
[5:21]Vous voyez dans une dans une rêverie diurne, j'ai une part de responsabilité dans le film que je fais dérouler sur mon écran mental. Pendant le rêve, ben, je suis pas là, je suis absent.
[5:33]Donc pas responsable de ce qui s'y produit.
[5:37]Et pourquoi le fait de raconter ses fantasmes est aussi important?
[5:43]Et bien parce que au fur et à mesure qu'on ose s'ouvrir de nos fantasmes à l'analyste.
[5:57]Voilà que finit par apparaître une espèce de fil rouge comme un comme le fil d'un ourlet si vous voulez.
[6:04]La récurrence de quelque chose, ça peut être un mot une une notion, un personnage, une une caractéristique, peu importe. La récurrence de quelque chose dans le scénario de chaque fantasme.
[6:20]Quelque chose qui finit par être révélé plus clairement grâce au travail de l'analyse.
[6:26]Quoi précisément? Qu'est-ce que révèle le fantasme?
[6:31]Ben comme avec toutes les manifestations de l'inconscient. Ça révèle, comme je le disais il y a un instant, un un impossible à dire.
[6:40]Donc un message forcément déguisé à l'image des des messages qui nous sont délivrés par les rêves, par les lapsus, par les autres actes manqués et les symptômes aussi.
[6:53]Donc chaque message éclairé par les associations libres de l'analysant, évidemment, va contribuer à rendre conscient un peu plus d'inconscient. Et ce qui est révélé, en fait, c'est un désir.
[7:09]Voilà, c'est un désir qui parfois est très clair et parfois très camouflé. En tout cas, en tout cas un désir qui la plupart du temps ne peut être réalisé que dans et par le fantasme.
[7:26]Parce que dans la réalité, il s'opposerait à la vie en société, à la morale, à la religion. Bref, dans la réalité, il rencontre une limite, il rencontre un un interdit, une impossibilité.
[7:41]Ce qui a fait dire à Freud que le fantasme c'est le royaume intermédiaire entre la vie selon le principe de plaisir et la vie selon le principe de réalité.
[7:52]Mais quand le fantasme est très clair, comme vous dites, quand son message de désir est évident, est-ce qu'on a forcément besoin d'un psychanalyste pour nous aider à le décrypter?
[8:03]Pas forcément. Euh pas forcément. Dans le cas que vous évoquez, le fantasme, c'est souvent le petit piment de Cayenne qui vient stimuler la libido.
[8:19]Et ma foi, bon, c'est un stimulant euh non médicamenteux et euh on peut parfaitement en abuser.
[8:29]Mais même sous cette forme et et et même avec cette fonction, et ben, le fantasme recèle quand même quelque chose d'obscur.
[8:40]Par exemple, vous voyez beaucoup de personnes se sentent coupables de penser pendant un acte sexuel à une autre personne que celle avec laquelle elle vivent l'acte en question.
[8:52]Et pourtant, elles y pensent. Euh, d'autres personnes fantasme une une façon de vivre l'acte sexuel autre que euh celle qu'elles vivent.
[9:04]Donc, au-delà de l'effet stimulant du petit piment de Cayenne, il y a quelque chose à comprendre, mais on est effectivement pas obligé de de devoir le comprendre.
[9:17]On va dire que c'est un un plus dans le fait de de faire passer un peu plus d'inconscient dans notre conscient.
[9:25]Est-ce qu'il y a un rapport entre le fantasme et la mémoire?
[9:30]Ah non, au contraire. Au contraire, le fantasme c'est de l'imaginaire, c'est une une création presque ex nihilo.
[9:41]Là où où la mémoire va convoquer un objet qui était autrefois présent et ben le fantasme lui convoque un objet absent, mais avec un très fort sentiment d'actualité.
[9:57]Et quand on parle en psychanalyse des fantasmes originaires, on est aussi dans l'imagination?
[10:02]Pas exactement. Pas exactement, contrairement aux aux fantasmes dont nous avons parlé jusqu'ici, euh, les fantasmes originaires relèvent de l'inconscient, c'est-à-dire que ce sont des ce sont des scénaris communs à l'ensemble des humains.
[10:20]Ce sont des théories infantiles auxquelles nous avons dû donner naissance car à ce moment de notre vie nous ne disposions pas des informations suffisantes, des données suffisantes pour donner un sens réel, si je peux dire, à certaines situations.
[10:40]Or, ben on ne peut pas vivre sans donner du sens aux choses. Et donc en l'absence de données, comment dire, confirmées autour de nous par un tiers, les parents, par exemple,
[10:53]et ben on est obligé de se construire un sens, de l'imaginer. Et ensuite, et bien ces fantasmes auront beau être démontés plus tard par des données objectives,
[11:06]et ben ils subsisteront tout de même avec une empreinte plus ou moins profonde et ils vont être à l'origine de de singularité chez chacun de nous.
[11:17]Ces fantasmes-là ont besoin d'être élaboré au cours d'une analyse pour apporter de la lumière, pour apporter une explication à nos comportements, à nos nos inhibitions, à nos répétitions.
[11:32]Par exemple, de quel fantasme il peut s'agir?
[11:36]Classiquement les fantasmes originaires sont au nombre de trois : la castration, la séduction et la scène originaire qu'on appelle aussi la scène primitive.
[11:47]Si vous voulez, ce sont des produits de l'instinct et qui sont constitutifs de notre psychisme.
[11:56]Peut-il arriver qu'on ait les mêmes fantasmes, je veux dire que ce soit le même scénario qui nous habite?
[12:02]Oui, tout à fait. Tout à fait, il y a des il y a des fantasmes récidivants si on peut dire, des fantasmes qui finissent par devenir presque comme des routines.
[12:13]Et dans ce cas-là, il faut comprendre que lorsque nous convoquons ses fantasmes ou lorsqu'ils s'imposent à nous, et ben c'est que leur fonction est importante.
[12:24]C'est une fonction de soutien, une fonction de de dételage, de de narcisisation, si je peux dire. Le fantasme, c'est la marque de l'insatisfaction et donc la satisfaction imaginaire que nous procure le fantasme ne peut pas durer.
[12:42]Ce qui explique la récurrence, la répétition d'un même fantasme. Si vous voulez, les les désirs insatisfaits sont le moteur et à la fois le carburant des fantasmes.
[12:57]Donc, s'il n'y a pas d'insatisfaction dans notre vie, nous n'avons pas de fantasme, c'est ça?
[13:02]Quand même pas. Quand même pas, c'est-à-dire que s'il n'y a pas de manque à désirer, euh il n'y a pas de pulsion à l'œuvre.
[13:14]En revanche, dès qu'il y a insatisfaction, et ben il nous faut une espèce de dédommagement si je peux utiliser ce mot. Alors on fait comme vous savez comme les enfants, les enfants qui jouent à comme si.
[13:27]On dirait que toi tu serais la fermière et que je viendrai t'acheter des œufs. Et ben nous faisons comme si, c'est c'est une façon de corriger une réalité insatisfaisante.
[13:38]J'aime beaucoup la formule de de Paul-Laurent Hason qui dit que c'est dans l'enclos du fantasme que le sujet trouve cette félicité psychique qui relaie l'impossible bonheur du monde.
[13:56]Je trouve que c'est une belle formule. Bon, seulement, seulement parfois ben, il arrive que le mécanisme de refoulement soit tellement puissant chez certaines personnes que euh leur schéma ne se révèle que dans les rêves ou les symptômes.
[14:12]Et que l'accès au fantasme soit en quelque sorte bouché.
[14:18]Mais alors, ça signifie que nous sommes condamnés à vie à avoir ces espèces de lots de consolation?
[14:24]Alors ça, ça c'est une question très importante. C'est une question qui nous ramène à la frontière entre les deux versants de la psychanalyse.
[14:37]L'adaptation d'un côté ou l'émancipation d'un autre côté. Freud allait jusqu'à dire que un homme énergique ou efficace, je sais plus exactement,
[14:50]pourrait parvenir par le travail à transformer ses fantasmes de désir en réalité. C'est tout à fait la possibilité que surgère un travail analytique suffisamment approfondi pour que le sujet dépasse le stade de l'adaptation à son environnement et qu'il s'émancipe d'un certain nombre de limites.
[15:15]Sans toutefois évidemment que cette émancipation soit euh euh totale.
[15:22]Pour quelle raison?
[15:25]Mais tout simplement parce qu'il y a toujours des limites. On peut s'émanciper de celles qui relèvent d'une croyance, d'une religion, d'un d'un principe, mais à moins d'être un pervers, un psychopathe ou de vivre dans une grotte au bout du monde et et sans aucun contact avec ses semblables,
[15:44]la limite, c'est celle du respect de l'autre et du respect des règles qui permettent de vivre en société.



