[0:06]Alors vous êtes écrivain. Chanson douce vient d'être couronné par le Prix Goncourt, c'est un roman, c'est écrit sur la sur la couverture mais vous avez été journaliste et et cette chanson douce est inspirée par un un fait d'hiver une histoire vraie est terrible d'une nounou qui a assassiné les les enfants qu'elle gardait et qui n'a jamais su expliquer son geste.
[0:25]Donc pourquoi pourquoi avoir choisi ce ce fait divers là ? Alors d'abord bonsoir à tous. Pourquoi j'ai choisi ce fait divers ? En fait moi j'ai une façon de traiter le fait divers qui est euh finalement plutôt une source d'inspiration, une espèce de petit déclic mais je ne travaille pas sur le fait divers en en lui-même.
[0:53]Il y a une tradition littéraire qui veut que on travaille par exemple sur le fait divers lui-même, qu'on enquête de manière très très poussée, très pointue, c'est c'est le cas chez Truman Capote, ça a pu être le cas chez chez Carrera, même Jid s'intéressait à la question du fait d'hiver qu'on pousserait comme ça de manière littéraire.
[1:04]Moi c'est pas le cas pour moi, pour moi le fait d'hiver c'est plutôt une espèce de rampe de lancement pour ensuite décoller et aller vraiment vers vers la fiction.
[1:13]Et en fait, j'avais depuis longtemps envie de travailler sur un personnage de nounou.
[1:17]Je trouvais que la le personnage de de nounou était un personnage extrêmement romanesque et je trouvais que la la relation contractuelle qu'on noué avec la femme qui garde vos enfants était très intéressante à à décortiquer, à raconter aussi dans dans un roman, mais j'avais des difficultés à trouver une forme romanesque pour raconter ça parce que la la vie d'une nounou, son quotidien, c'est quelque chose d'extrêmement répétitif et c'est pas quelque chose de haletant qui va donner envie voilà, aux gens de tourner les pages d'un d'un roman.
[1:52]J'ai d'ailleurs écrit une première version du du livre avec bon des des considérations plus sociologiques et cetera et ça marchait absolument pas parce qu'il n'y avait pas cette espèce de tension lié au suspense que m'a apporté plus tard le le fait divers.
[2:06]Et donc quand ce fait divers est arrivé, c'est comme s'il avait cristallisé finalement tout ce que j'attendais pour pouvoir pour pouvoir commencer ce ce roman.
[2:15]Donc il a été un déclic sans pour autant être le cœur de de mon travail.
[2:20]Alors vous vous parlez de suspense mais en fait, il y en a pas du tout puisque dès la première ligne, le premier chapitre, la scène du crime est reconstituée, le dernier chapitre, c'est la reconstitution de enfin, on est à la veille de la reconstitution du du crime par la la capitaine de police et pourtant c'est vrai qu'entre les deux, il y a un énorme suspense, il y a un ressort énorme qui est tendu parce qu'on voudrait bien savoir euh ce qui a poussé cette nounou à à faire à faire ce geste.
[2:49]On on le saura pas plus et pourtant c'est haletant et on tourne on tourne les les pages, effectivement. euh Vous nous donnez l'impression Alors, à la fin de de du livre, la la la commissaire de police Nina Nina Dorval prévient tout le monde, les les juges, les les les avocats que c'est elle qui incarnera la nounou parce qu'elle dit qu'après deux mois d'enquête, elle a l'impression de très bien connaître cette femme qu'elle traque depuis deux mois.
[3:14]Et nous aussi, on a l'impression de très bien connaître Louise, donc la la nounou, et pourtant vous ne nous donnez jamais, on n'est jamais à l'intérieur de la tête de de Louise, vous nous vous nous montrez les personnages, ils vivent, ils descendent des escaliers, ils prennent l'ascenseur, Pourquoi enfin, comment faites-vous pour avoir cette écriture non psychologique qui donne tellement l'impression d'être à l'intérieur des personnages ?
[3:40]Alors, déjà pour revenir sur ce dernier chapitre avec Nina Dorval, finalement Nina Dorval la capitaine, c'est un peu la métaphore de l'écrivain, c'est la métaphore de, enfin c'est c'est moi finalement que je mets en scène.
[3:55]Et quand elle dit c'est moi qui vais faire la reconstitution, c'est parce que je me mets dans sa peau, elle se met dans la mienne.
[4:03]Moi, j'avais passé des mois avec ce personnage, j'avais l'impression de la connaître, et en même temps, je devais terminer ce roman, je devais résoudre la question de pourquoi elle avait tué, et je me rendais compte que j'étais incapable de la résoudre parce que cette question était par essence insoluble, parce qu'on ne peut jamais apporter une une réponse pertinente, satisfaisante, opérante à une question pareille.
[4:22]Et donc, je me suis mis voilà, c'est une métaphore de l'écriture et ça raconte cette reconstitution du meurtre, ce que c'est d'écrire sur un sur un sujet comme ça et comment on essaie de reconstituer, comment on est obligé de de frayer avec avec l'horreur, avec la terreur, avec la peur, comment ça nous glace nous aussi, mais en même temps qu'on doit garder une certaine distance.
[4:45]Et pour répondre plus précisément à votre question euh, bon moi, je ne fais pas effectivement de de psychologie d'abord parce que les sujets que je choisis de manière générale sont très sensibles et et il y a toujours cet écueil qui est le qui serait l'écueil du jugement de mes personnages.
[5:04]Parce que je je choisis rarement des personnages très positifs ou très lumineux ou solaires, qui sont par évidence des gens bons, des gens bien.
[5:12]Moi, j'aime bien au contraire au sculpter la les ambiguïtés de l'être humain, j'aime au sculpter ses faiblesses, j'aime montrer que euh oui, effectivement, un tel a de très grandes qualités mais que derrière elle cache aussi un un secret qui est terrible.
[5:25]Et donc évidemment pour éviter le le jugement et pour éviter le côté lyrique que pourrait parfois apporter la psychologie, j'aime bien me tenir à distance et les regarder vivre.
[5:36]Parce que quand vous regardez vivre vos personnages aussi, vous leur donnez une forme de liberté.
[5:40]Vous vous ne les tenez pas par euh une psychologie enfermente, vous les regardez vraiment, vous les observez.
[5:46]Moi parfois quand j'écris, j'ai l'impression que je suis derrière une vitre, la scène se déroule devant moi et que presque je me contente de la décrire, mais les personnages, au bout d'un moment, on on leur vie propre.
[5:58]C'est un peu le cas de Miriam, la mère de famille qui est avocate et qui cherche toujours la la bonne distance avec les gens qu'elle défend, elle leur offre des chemises à la nounou, elle offre des caca orange, enfin elle est dans l'empathie et en même temps, elle est elle doit toujours se préserver de de trop de de proximité.
[6:17]Son mari lui est beaucoup plus catégorique, c'est les employés de maison, on leur donne ça, ils vous prennent ça, enfin bon, euh il est presque contrarié d'être d'être devenu un un patron. Elle est plus elle est plus subtile.
[6:30]La construction du livre est très est très donc on sait tout dès le départ et pourtant c'est un vous l'avez dit, il y a un suspense la construction, c'est une trentaine de chapitres qui se déroulent sur un temps très court du début de l'été à à la fin de l'hiver qui n'en finit plus avec quatre ou cinq chapitres qui eux portent un titre, le nom des personnages satellites et on a l'impression que c'est le euh donc Stéphanie, Rose Greberg, Jacques, c'est des parce que ce sont des témoins ou des des des éclairages extérieurs qui peuvent peut-être donner euh un début d'explication sur qui est cette Louise, cette nounou.
[7:06]Alors oui, la la structure du livre, c'est finalement ce qui a été le plus difficile à à construire.
[7:11]Comme je vous le disais au début, la grande difficulté c'était de raconter une histoire assez répétitive, assez linéaire et de raconter une femme qui justement était épuisé par cette répétition, par ce quotidien, qui n'en peut plus de vivre continuellement la la même chose.
[7:27]Donc comment raconter ça en mettant du du rythme ?
[7:31]Donc bien sûr, j'ai fait le choix de raconter le de raconter la fin au début, mais surtout j'ai fait le choix au bout d'un moment d'éclater la narration.
[7:37]Je me suis rendu compte que c'était en l'éclatant sur le plan chronologique, mais aussi sur le plan des points de vue, que j'allais pouvoir euh finalement infuser de la vie dans cette dans cette histoire et permettre au au lecteur, qui lui a a beaucoup d'informations, qui est finalement le personnage qui a le plus d'informations puisque dès le départ il sait ce qui va se passer.
[8:00]Mais que ensuite il va avoir des informations multiples, contrairement à tous les autres personnages, il sait ce que la voisine a pensé de de Louise quand elle a pris l'ascenseur avec elle.
[8:08]Il sait ce qu'il s'est passé un jour dans le passé de Louise dans une voiture quand elle était avec son mari, comment elle s'est comporté avec son enfant alors qu'elle était hors des regards de tous.
[8:18]Et j'aime bien cette idée de de faire du lecteur un complice et que le lecteur il est comme moi, il regarde par un trou de souris, il est d'une certaine façon témoin, voyeur de de choses que personne d'autre ne ne voit et c'était ça l'idée de de l'éclatement de la narration, ça permettait ça.
[8:35]Alors c'est une écriture, une construction éclatée, mais une écriture extrêmement euh ramassée.
[8:40]Je donne une phrase, mais je veux pas tout dévoiler.
[8:44]Paul et Miriam pourraient aller de l'avant et faire à Louise un enfant.
[8:50]C'est une phrase incroyable, un un ramassé incroyable de de ce que souhaite Louise à un moment donné euh de la vie de ce couple.
[8:58]Est-ce que c'est trop en dire si on si on Ah bon.
[9:02]Non, non, je pense qu'on peut, on peut expliquer, en fait Louise, donc c'est une femme, je disais tout à l'heure, que j'étais fascinée par les personnages de de nounou.
[9:10]Moi, j'ai eu une nounou quand j'étais petite, qui est restée chez moi pendant très longtemps.
[9:15]Moi, j'ai grandi au Maroc, à Raba et puis au Maroc dans voilà, dans les familles qui qui sont un peu des familles bourgeoises, il est encore très commun d'avoir des nounous qui sont à la maison, qui restent, qui vivent à la maison.
[9:27]Et donc cette nounou, euh elle vivait avec nous, euh elle dormait chez nous, euh on l'appelait en arabe, on l'appelait mouima, ça veut dire c'est comme une deuxième maman.
[9:40]Donc cette femme, euh elle avait une place très importante dans ma vie, mais moi j'ai le souvenir de l'âge de de 7 ou ou 8 ans, d'avoir vraiment perçu de manière très très nette euh les chagrins de cette femme, et les déchirures que sa position euh comportait ou supposait.
[9:51]Je me rendais compte que je l'aimais énormément, mais que je ne l'aimais pas non plus comme j'aimais ma mère.
[9:56]Je me rendais compte que elle m'aimait comme son enfant, mais que je n'étais pas son enfant.
[10:00]que elle vivait dans notre maison, mais que cette maison n'était pas à elle.
[10:05]Et finalement la la fragilité, la précarité de la vie de cette femme et surtout la précarité de de ce qu'elle avait construit sur le plan affectif, c'est-à-dire elle c'était une femme qui s'occupait de nous quand on était malade, qui restait réveillée jusqu'à 2h du matin quand on avait de la fièvre ou qu'on avait vomi.
[10:25]C'est des choses quand même qui vous lit très très fort à à un enfant et je me disais cette femme un jour euh bon bah elle partira et puis elle ira élever d'autres enfants, puis d'autres enfants et c'est comme ça que j'ai imaginé Louise.
[10:33]Comme une femme qui serait, vous savez, comme une assiette qui à force d'être posée sur la table, la felure de l'assiette euh finit par un jour euh se se casser complètement.
[10:44]Donc c'est une femme qui est abîmée par les séparations successives, par les les deuil, les voilà, par la vie terrible par la vie terrible qu'elle a eu et c'est vraiment comme ça que c'est vraiment comme ça que je l'ai imaginé et donc à un moment quand elle arrive dans cette famille, la famille de Miriam et de Paul, elle est à à bout de souffle, à bout d'amour, à bout d'émotion et elle a besoin d'un d'un nid, elle a besoin de s'installer et comment se finalement à s'installer une forme de dérive euh psychologique, quasi psychotique ou elle veut que le réel corresponde à ce qu'elle en a euh à ce qu'elle a rêvé, à ce qu'elle à ce qu'elle fantasme, elle veut faire partie de cette famille, elle en fera partie coûte que coûte.
[11:30]Et quand elle comprend que les deux enfants grandissent, qu'ils vont à l'école et qu'elle voit se reproduire le schéma qu'elle connaît très bien qui est celui de merci beaucoup madame, mais nous n'avons plus besoin de vous, elle se met en tête que ce couple doit avoir un troisième enfant et que cet enfant, ce bébé évidemment fera que les les parents auront besoin d'elle et s'ils ont besoin d'elle, elle restera là et donc il faut qu'il lui fasse un enfant.
[11:53]Tout est tout est dit. Est-ce que on s'est pas mis d'accord mais est-ce que vous aimeriez lire un extrait ?
[11:58]Oui, bien sûr, juste sur les nounous. J'ai j'ai coché.
[12:06]Les mois ont passé et sur ses bancs, des heures durant, les nounous ont appris à se connaître, presque malgré elle, comme les collègues d'un bureau à ciel ouvert.
[12:15]Tous les jours après l'école, elle se voit, se croisent dans les supermarchés, chez le pédiatre ou au manège de la petite place.
[12:22]Louise a retenu certains prénoms ou leur pays d'origine, elle sait dans quels immeubles elle travaille, le métier qu'exerce leur patron.
[12:30]Assise sous le rosier qui n'a fleuri qu'à moitié, elle écoute les interminables conversations téléphoniques, que ces femmes tiennent en grignotant la fin d'un biscuit au chocolat.
[12:40]Autour du toboggan et du bac à sable, résonnent des notes de baolet, de Dioula, d'arabe et d'Indi.
[12:46]Des mots d'amour sont prononcés en philippin ou en russe.
[12:49]Des langues du bout du monde contaminent le babille des enfants qui en apprennent des brib, que leurs parents enchantés leur font répéter.
[12:57]Il parle l'arabe, je t'assure, écoute-le.
[13:00]Puis avec les années, les enfants oublient et tandis que s'efface le visage et la voix de la nounou à présent disparu, plus personne dans la maison ne se souvient de la façon de dire maman en Lingala ou du nom de ses repas exotiques que la gentille nounou préparait.
[13:14]Ce ragoût de viande, comment appelait-elle ça déjà ?
[13:17]Autour des enfants qui tous se ressemblent, qui portent souvent les mêmes vêtements achetés dans les mêmes enseignes et sur l'étiquette desquelles les mères ont pris soin d'écrire leur nom pour éviter toute confusion, s'agite cette nuée de femmes.
[13:30]Il y a les jeunes filles voilées de noir qui doivent être encore plus ponctuelles, plus douces, plus propres que les autres.
[13:39]Il y a celle qui change de perruque toutes les semaines, les Philippines qui suppli en anglais les enfants de ne pas sauter dans les flaques.
[13:44]Il y a les anciennes qui connaissent le quartier depuis des années, qui tutoie la directrice d'école, celle qui rencontre dans la rue des adolescents qu'elles ont un jour élevé et se persuade qu'ils les ont reconnus, que s'ils n'ont pas dit bonjour, c'est par timidité.
[13:58]Il y a les nouvelles qui travaillent quelques mois et puis qui disparaissent sans dire au revoir, laissant derrière elle courir des rumeurs et des soupçons.
[14:06]Merci.
[14:11]Alors, il y a cette lecture de classe que l'on pourrait faire employeur-employé.
[14:16]Au départ Paul et Miriam font ami-ami avec leur nounou, ils l'emmène ils l'emmènent en vacances, c'est une perle.
[14:23]Et puis très vite comme elle prend de plus en plus de place, au début elle fait son nid, mais ensuite elle s'incruste, elle s'enkyste même, et elle fait deux des patrons, donc ils sont obligés entre guillemets de la remettre à sa place et vous dites qu'elle est elle est intime mais jamais familière, elle est à la fois en plein milieu de l'appartement qui est assez petit et en même temps elle elle est transparente, elle elle n'a pas de elle n'a pas d'existence et les mots j'avais commencé à les compter, mais je pense qu'il y a plus plus de 50 fois le mot honte et le mot gêne, mais dans tous les sens, c'est-à-dire que Miriam a honte devant son mari, Miriam est avocate, mais elle ne travaille pas, elle a choisi au départ avant la nounou, elle a choisi de d'élever ses enfants et elle a honte devant son mari parce que elle n'a rien à raconter euh le soir.
[15:10]Miriam est gênée quand son ami Emma lui dit tu sais choisis une nounou qui n'a n'a pas d'enfant parce que c'est plus pratique. Euh tout le monde a honte devant quelqu'un.
[15:20]Paul, euh s'achète une Rolex, mais quand sa mère débarque à la maison, il enlève sa Rolex parce qu'il a honte, enfin, tout le monde a honte devant tout le monde.
[15:29]Oui, c'est un roman qui est vraiment un roman, s'entre autour de l'inconfort, autour de la gêne et autour des relations inconfortables et de finalement l'image qu'on voudrait donner de nous dans les relations, alors que ce soit les relations hiérarchiques, puisque c'est celle qui est au au cœur du roman, comment finalement aujourd'hui une certaine classe sociale, c'est même pas une classe sociale, c'est plutôt une classe culturelle, qui serait celle des des bobos, des gens qui n'ont qui ne vivent pas euh par exemple, voilà, qui vivent pas la la relation hiérarchique euh comme un accomplissement ou pour qui elle n'est pas naturelle, euh bah des gens comme Miriam et Paul vont être gênés dans cette relation parce qu'ils n'ont pas envie d'être dans la relation patron euh employé, ils n'ont pas envie d'exercer de de l'autorité, autoritariste, en tout cas, euh qui sont plutôt dans le partage, dans le la transmission donc dans des valeurs ou voilà, extrêmement positives et effectivement, ce sont des gens qui de manière générale avec leur entourage, sont souvent gênés parce que euh comme les gens de leur génération et de cette place culturelle, ils ont des ils ont l'ambition d'être quelque chose, c'est-à-dire ils ont une ambition très positive en terme de valeurs, d'être des gens bien, d'être des gens ouverts, d'être des gens tolérants, d'être des gens sympathiques et ils se rendent compte au fur et à mesure qu'ils vieillissent, au fur et à mesure de des expériences de la vie, que plus on se frotte à la réalité et plus nos valeurs sont mises à mal, sont bousculé et que parfois, on n'est pas sympathique et que parfois, on n'est pas tolérant, que parfois, on est on peut se comporter d'une manière un peu condescendante, un peu raciste, un peu euh radine ou pas agréable et en fait, ils ne supportent pas euh le le finalement le le l'image que que leur renvoie parfois euh Louise ou que leur renvoie la la réalité et cette honte, elle vient aussi de ça.
[17:24]Alors, c'est pas du tout un un roman philosophique, c'est presque une fable parce que toutes les valeurs, toutes toutes les les la réflexion dont vous venez de nous faire part passe par des des choses très triviales comme cette histoire de carcasse de poulet.
[17:38]On peut la raconter ? Oui, alors la carcasse de poulet, alors ça c'est c'est la scène qui fait frémir ma mère, qui me dit mais comment une idée aussi atroce, a pénétré dans la tête de ma petite fille, donc elle comprend pas que j'ai pu imaginer un truc pareil, mais pour moi, la carcasse de poulet, c'est vraiment la d'une certaine façon, la lutte des classes.
[17:55]C'était pour incarner cette lutte des classes mais de manière très concrète.
[18:01]Donc Miriam, elle achète de la nourriture pour ses enfants et elle prévient la nounou, elle lui dit moi je ne veux pas que mes enfants mangent de la nourriture qui est périmée, même si elle est périmée de de 24h ou de 12h, si je considère que ce n'est plus euh mangeable ou consomable par mes enfants qui sont petits, il faut le jeter.
[18:20]Louise la nounou euh a des très très gros problèmes d'argent, elle n'a à peine les moyens de se payer à manger et elle, c'est l'excès inverse, elle, elle garde absolument tout.
[18:29]Les moindres petits reste quand il reste trois petits poids, il met les trois petits poids dans un dans une boîte, elle entasse les boîtes comme ça dans le frigo.
[18:40]Et il y a une confrontation entre les deux femmes, alors au début Miriam en en bonne bobo qu'elle est dit bah elle dit à ses enfants, vous voyez Louise, elle a raison, c'est pas bien, il faut pas gaspiller, il faut respecter la nourriture, il y a des gens qui n'ont rien.
[18:55]Et puis au bout d'un moment cette manie les la gace énormément et un matin, elle prépare le petit-déjeuner et puis elle voit une carcasse de poulet sur laquelle il reste un peu de viande et elle trouve que cette viande n'est plus mangeable, donc elle jette le poulet dans la poubelle.
[19:09]Et quand elle rentre chez elle le soir, elle trouve sur la table de la cuisine, la carcasse de poulet entièrement décortiquée, euh, déchiré enfin absolument nettoyé sans plus aucun aucun morceau de viande.
[19:22]Et elle comprendra plus tard que Louise a donné les derniers morceaux de de chair à manger aux enfants comme une espèce de vengeance, comme un signal pour lui dire d'une certaine façon tu tu m'insulte, tu m'humilie, tu jettes cette viande qui est mangeable, et ben ils la mangeront cette viande et et tu verras.
[19:40]Donc c'est un moment de confrontation silencieux puisqu'elle ne se elle vont jamais en parler, euh rien ne va jamais être dit.
[19:46]Mais cette carcasse va finalement voler au-dessus d'elle comme une espèce de voilà, de totem un peu maléfique comme elle dit comme une un peu comme une menace.
[19:55]Et la la folie de de Louise, on la voit poindre comme ça au départ, c'est le elle est très peu décrite, c'est une femme blonde, menue et on parle de ses cheveux et de ses ongles très souvent.
[20:06]Quand elle est vers la fin du roman, elle gratte le sol de pierre parce qu'elle tellement elle est énervée, mais au départ elle elle vernis ses ongles, elle est très soigneuse et elle décortique avec le même soin la carcasse de poulet, enfin, c'est presque une une pathologie.
[20:20]Petit à petit une folie qui une felure comme vous le disiez et il y a il y a cette lecture que l'on pourrait faire marxiste ou lutte des classes mais je voulais vous en proposer deux autres qui sont peut-être moins comme je le disais la la la honte est partagée de tous les côtés, donc c'est pas forcément une lutte des classes descendante, enfin c'est c'est une gêne partagée.
[20:43]D'ailleurs, c'est pour ça qu'il y a pas de dialogue après, parce que s'il y avait juste la lutte des classes, bah la mère dirait c'est pas bien ce que vous avez fait, je vous renvoie, vous avez mis la carcasse.
[20:51]Mais l'autre euh mais Miriam a a honte parce qu'elle se dit au fond, peut-être qu'elle a raison, peut-être que moi j'ai été humiliante en jetant ce poulet et cetera.
[21:01]Donc finalement par sa honte, elle se elle s'enferme dans une forme de de mutisme, elle est incapable de crever un abcès qui est là devant elle et elle se retrouve dans une relation qui pourrit de l'intérieur parce que justement, elle a honte, tout à fait.
[21:16]Et donc les les les deux lectures que je voulais vous proposer, mais j'ai lu quelque part que que vous aimiez beaucoup euh les comptes des 1000 et une nuit parce que ça proposait euh enfin chaque histoire proposait une pluralité de de lectures selon les époques, selon les publics.
[21:31]Et euh et j'ai lu deux fois Chanson douce et je je peux pas trancher sur la lecture que je que j'en ferai, j'en ai fait donc plusieurs.
[21:40]Soit on se dit euh bon, d'abord ce livre, c'est une affaire de femmes.
[21:44]Dans le premier chapitre, qui est aussi donc la fin de l'histoire, les hommes ont disparu.
[21:49]Le le petit garçon n'a plus de nom, il est mort, la petite fille s'appelle Mila, euh la la mère est euh est plongée dans une euh ben, elle est en état de choc, la la la nounou est là, euh il y a les femmes en bas, les les mères de famille qui qui qui qui sont horrifié par par ce qui se passe, il y a la police, etcetera. Bon, mais il y a essentiellement des des femmes, les hommes ont disparu. Euh dans dans le dernier chapitre, donc c'est Nina la capitaine de police qui veut incarner la la la nounou et et toutes ces femmes sont décrites comme des animaux.
[22:23]Donc Louise en particulier avec ses ongles, ses cheveux, on a l'impression que c'est un un roman de femme, il y a très peu de il y a très peu d'hommes et donc on se dit bah c'est c'est les femmes sont folles, les femmes sont pas togène ou en particulier, la maternité rend fou et voilà. Mais il y a une autre lecture que l'on pourrait faire qui est plus féministe, que ce qui est pathogène, en fait, c'est l'asymétrie entre les femmes et les hommes.
[22:47]Les hommes sont très peu présents.
[22:50]Le mari de Louise est évoqué dans un chapitre, il est vraiment audieux, il lui dit je ne suis pas comme toi, je n'ai pas une âme de carpette, à ramasser la merde et le vomi des mioches, il n'y a plus que les négresse pour faire un travail pareil.
[23:01]Il il fait il fait rien, il s'achète des tas de choses, il fait des dettes, il développe je ne sais quelle maladie, il meurt et il laisse la pauvre Louise complètement complètement seule.
[23:10]Euh le mari de Miriam c'est un bobo sympa, blond et et bronzé mais il est pas très sympathique non plus parce que il y a deux pages au milieu du livre où enfin, il est il est heureux parce que il travaille la nuit, il produit de la musique.
[23:25]Donc il a déporté sur sa femme bah tous les soucis d'élever les enfants qui elle avec beaucoup de culpabilité et de cacao orange déporte sur la nounou le soin de de s'occuper des des enfants et euh et je me demandais si si la cette dernière lecture, ça n'était pas on ne naît pas femme, mais on devient folle.
[23:42]Ah, bah peut-être, peut-être, euh ça demande réflexion, de bien folle.
[23:51]Non, ce qui est certain, en tout cas, c'est que en tout cas, je sais pas si c'est un livre qui fait ce constat, mais en tout cas, c'est un livre qui pose cette question, c'est-à-dire qui pose la question de jusqu'où jusqu'où ça mène et jusqu'à quelle souffrance ça mène, parce qu'on peut avoir un discours purement idéologique et dire oui, c'était class l'égalité et cetera, un discours purement militant.
[24:13]Moi, ce qui m'intéresse, c'est d'avoir là encore un discours sur le trivial.
[24:16]Qu'est-ce que ça veut dire que par exemple, vous êtes une femme, que vous vous travaillez, euh moi par je vous donne un exemple concret, moi par exemple, depuis que j'ai eu le prix, bah je voyage beaucoup.
[24:28]Je pars beaucoup, je travaille beaucoup à l'extérieur de chez moi, je laisse beaucoup mon fils.
[24:31]Moi, par exemple, on va me dire très souvent, oh là là, tu as laissé ton fils tout seul.
[24:36]Quand mon mari travaille et qu'il est obligé de partir à l'étranger, on lui dit toujours oh là là, mon pauvre, ta famille doit te manquer, c'est pas facile pour toi.
[24:47]Voyez ce genre d'asymétrie, ça, ça conditionne de la souffrance aussi pour pour une femme, quand on vous dit constamment des choses comme ça, quand par exemple, votre mari rentre, même s'il a 35 ans, qui croit à l'égalité homme-femme et tout ça, je veux dire, il y a pas de problème sur le plan théorique idéologique.
[25:03]Il s'assoit, il allume la télé, bon voilà, sa soirée commence et vous si vous rentrez à la maison, vous vous asseyez, vous remettez la télé, vous dites bah alors, qu'est-ce qu'on mange et tout ? Je peux vous assurer que ça met un ça met un blanc, maman, mais qu'est-ce que tu fais pourquoi tu es pas à la cuisine en train de me faire mon dîner et mon bain et il est rangé où le pyjama, voilà.
[25:23]Donc ça, ça, je pense que c'est des choses très concrètes, très basiques, mais qui pour des femmes quand elles construisent leur vie professionnelle, quand elles construisent leur vie individuelle, et ben euh voilà, entraîne de la souffrance parce que il y a beaucoup de petites choses, culpabilisantes, au fil de de votre quotidien, dans le discours que la maîtresse va avoir, dans le discours que vos parents vont avoir, que votre entourage va avoir, et où c'est finalement toujours vous qui portez le poids du délaissement euh de de la souffrance que vous pourriez induire par vos absences sur vos enfants et cetera, alors que les les les maris ou les hommes d'une certaine façon, c'est normal, c'est logique qu'ils aient une vie à l'extérieur et au contraire, il faudrait les féliciter et les valoriser d'accepter d'avoir une vie euh au foyer, une vie à l'intérieur.
[26:11]Donc je pense que voilà, cette asymétrie, c'est ça que j'avais envie de raconter.
[26:17]Je pense pas que ça rende forcément fou parce que je pense qu'il faut se battre et qu'il faut dire non et qu'il faut taper du point sur la table et résister d'une certaine façon à tous ces conditionnements, mais d'autres on ne mesure pas à quel point ce sont des conditionnements vieux comme le monde.
[26:33]Et et les femmes mettront très très longtemps à se défaire de de ça parce que ça fait des siècles qu'on nous met ça dans la tête, mais je relisais des des des papiers de d'Élisabeth Badinter qui expliquait comment par exemple, il y a un siècle, on on a construit la question de l'instant maternel en expliquant finalement les des espèces de psychologue de l'époque expliquer que si l'instant maternel, il était évident que ça n'existait pas, qu'il le savait, mais qu'il faisait ça pour le bien-être des enfants et pour protéger les enfants contre une éventuelle violence ou ou contre l'infanticide des femmes qui pourrait justement devenir folle et si on ne leur dit pas que elles sont liées biologiquement à leurs enfants et qu'elles doivent les aimer, que c'est de leur devoir de les aimer, que finalement la société ne peut pas ne peut pas tenir.
[27:16]Donc voilà, je pense que ces ces constructions culturelles, c'est intéressant de les mettre en scène dans dans un roman, parce que les femmes souvent elles n'osent pas formuler ces ces tristesses là, ces chagrins là qui sont petits, qui sont des petites choses, mais qui à force de s'accumuler, je trouve voilà, donne le cœur lourd parfois.
[27:36]Parce que ce qui est naturel, c'est qu'une chanson douce soit chantée par la maman.
[27:42]Bah, une chanson douce que me chantait ma maman, hein, dans la chanson, il dit pas une chanson douce que me chantait mon papa.
[27:46]Donc voilà.
[27:50]Et le papa est décrit page 118, je disais que les hommes étaient absent, mais il y a quand même deux pages terribles sur Paul.
[27:55]Donc euh pour Paul et Miriam, l'hiver file à toute vitesse. Je saute des lignes.
[28:00]La vie est devenue une succession de tâches, d'engagement à remplir, de rendez-vous à ne pas manquer. Miriam et Paul sont débordés, ils ils aiment à le répéter comme si cet épuisement était le signe avant-coureur de la réussite.
[28:10]Donc Miriam laisse énormément de listes, on pourrait appeler ça des charges mentales, pharmacie, raconter à Mila l'histoire de Nills, réservé pour la Grèce, rappeler M, relire toutes mes notes, retourner voir cette vitrine, acheter la robe, relire mot passant, lui faire une surprise.
[28:24]Donc elle, elle est une somme de de charge mentale et lui, Paul est heureux. Sa vie pour une fois lui semble à la hauteur de son appétit, de son énergie folle, de sa joie de vivre.
[28:32]Lui, le garçon qui a poussé au grand air, peut enfin se déployer.
[28:36]En quelques mois, sa carrière a connu un véritable tournant et pour la première fois de sa vie, il fait exactement ce qui lui plaît.
[28:43]Il ne passe plus ses journées au service des autres, à obéir et à se taire, face à un producteur hystérique, à des chanteurs enfantins.
[28:50]Oublier les journées à attendre des groupes qui ne préviennent pas qu'ils auront 6h de retard, oublier les séances d'enregistrement avec les chanteurs de variété sur le retour ou ceux qui ont besoin de litres d'alcool et de dizaines de rails avant d'enchaîner une note.
[29:02]Paul passe ses nuits au studio, affamé de musique, d'idées nouvelles, de fou rire, il ne laisse rien au hasard, corrige pendant des heures le son d'une caisse claire, un arrangement de batterie.
[29:10]Louise est là, répète-t-il à sa femme quand elle s'inquiète de leurs absences.
[29:14]Quand Miriam est tombé enceinte, il était fou de joie, mais il prévenait ses amis qu'il ne voulait pas que sa vie change.
[29:20]Miriam s'est dit qu'il avait raison et elle a regardé son homme, si sportif, si beau, si indépendant, avec plus d'admiration encore.
[29:26]Il lui avait promis de veiller à ce que leur vie reste lumineuse, à ce qu'elle continue à leur réserver des surprises.
[29:32]Nous ferons des voyages, nous prendrons le petit sous le bras, tu deviendras un grand avocat, je produirai des artistes adullés, rien ne changera.
[29:38]Ils ont fait semblant, ils ont lutté.
[29:41]Dans les mois qui ont suivi la naissance de Mila, la vie était devenue une comédie un peu pathétique.
[29:46]Miriam cachait ses cernes et sa mélancolie, elle avait peur de reconnaître qu'elle avait tout le temps sommeil.
[29:51]À cette époque, Paul s'est mis à lui demander à quoi tu penses, et à chaque fois, elle avait envie de pleurer.
[29:57]Ils invitaient des amis chez eux et Miriam devait se retenir de les mettre dehors, de remercier la table, de s'enfermer à clé dans sa chambre.
[30:03]Les copains riaient, ils levaient leurs verres, Paul les resservait, ils débattaient et Miriam craignait pour le sommeil de sa fille, elle en aurait hurlé de fatigue.
[30:11]À la naissance d'Adam, ça a été pire encore. La nuit où ils sont rentrés de la maternité, Miriam s'est endormi dans la chambre, le berceau transparent à côté d'elle.
[30:21]Paul ne trouvait pas le sommeil, il lui semblait qu'une odeur étrange régnait dans l'appartement, la même odeur que dans les magasins d'animaux sur les quais, où ils emmenaient parfois Mila le weekend.
[30:30]Une odeur de sécrétion et d'enfermement, de pisse séché dans une litière, cette odeur l'écœurait.
[30:37]Je trouve que c'est un portrait de la partie de la paternité qui est assez décrépite.
[30:42]Non là, c'est pas un portrait de la paternité, là, c'est euh non, c'est pas un portrait de la paternité parce que ça c'est vraiment le caractère particulier de Paul aussi, qui a une peur terrible de l'enfermement, qui a une peur terrible de de la vie répétitive, une très grande peur du quotidien.
[31:00]Euh voilà, lui, il a aussi ses pathologies qui sont propres, liées à sa personnalité, pas liées au fait qu'il est qu'il est un homme.
[31:07]Euh je pense qu'il y a des hommes pour qui la paternité est très évidente, des femmes pour qui la maternité ne l'est pas, enfin voilà, je ne crois ni à l'instant ni d'un côté ni ni de l'autre, hein, je pense pas du tout qu'on soit conditionné, mais voilà, Paul dans son caractère, c'est quelqu'un qui est épris d'une forme de de liberté, de spontanéité, mais un peu factiste qui refuse d'une certaine façon de vieillir, qui refuse d'avoir des responsabilités, qui refuse que la vie parfois ne corresponde pas aux principes de de plaisir, il a il y a quelque chose de très enfantin chez chez lui.
[31:38]Et vous ne pensez pas que c'est une figure un peu moderne de une figure de l'homme moderne ?
[31:43]Bah, de l'homme ou de la femme, d'ailleurs, c'est une figure, enfin je veux dire là, ça correspond aux bobos, qu'il soit masculin ou féminin.
[31:50]J'ai connu euh enfin, j'ai connu, je connais dans mon entourage des gens comme ça qui refusent cette idée que bah qu'on vieillit, qu'on devient des adultes, que euh oui, que parfois on devient un peu chiant, un peu ringar, qu'on n'est pas obligé d'être toujours débordé à la pointe de tout, euh mais ça, c'est oui, c'est plus générationnel, je dirais que que lié à un sexe ou un genre.
[32:13]En tout cas, on a on a beaucoup raconté ce Prix Goncourt comme étant euh l'histoire d'une d'une folie, d'une nounou, mais il y a donc ces deux personnages de parents, il y a ces enfants, il y a les amis, il y a les autres nounous, c'est vraiment une une fresque sociale que vous nous avez euh offerte.
[32:30]Ben merci à vous, merci à vous d'être venus si nombreux. Merci beaucoup.



