[0:34]Je prends le temps de t'écrire, enfin, en fin. Je ne peux feinter mon absence ni feindre ton existence, je tente ma chance. Dans l'errance nonchante d'un temps flottant, d'un nid d'hirondelle à celui d'une pie. Et j'en passe. Je repasse. Je trépasse, je repense à toi et notre impasse, un pas sans l'autre et tout s'en va. Et tout s'envole, dans une farandole débraillée, déraillée, atterrée. Outré de mon impuissance devant les événements, je fatalise mon errance.
[1:30]Je panse mes plaies de nouveaux pansements, de nouvelles rustines sur ma chambre à air, comprimée, pleine de bosses et d'excroissance, je bosse. Ah je bosse, elle se cabosse. Je lui insuffle une bise légère, je la rapièce, elle se reperce, qu'elle me gonfle. Je suis crevé. Vais-je me dégonfler encore longtemps et rester bras ballants ? Non. Non. Non, alors je me regonfle. Un peu, enfin j'essaie. Ça me pompe. Comment permettre un nouveau souffle quand l'embouchure est bouchée ? Je m'obstine, je pompe frénétiquement, mais sous la pression, l'embout s'échappe de sa base et me fissure le tendon. Achille. J'ai mal. Tiens donc, tiens bon me répond-il. Ça c'est moi qui le crois, on croit bien ce qu'on veut. Merde alors.
[2:45]J'appose de l'argile sur mes plaies saillantes. Comment les recoudre ? Je ne suis pas chirurgien ni infirmier. Plutôt infirme, ça je l'affirme. Alors je fais comme je peux avec ce que je trouve et ceux qui m'entourent. Pour apaiser ma peine. S'il vous plaît ou qu'il vous en déplaise d'ailleurs, ne m'en donnez pas trop d'autres. S'en est déjà beaucoup pour ma simple ossature. D'apparence robuste, elle ne peut contenir toutes les peines du monde. Même si je ne sais comment les tenir hors de moi, hors de moi. Les ténors du monde ont peut-être la clé. Moi je ne la trouve pas. Et même si je l'avais, de toutes les façons, il y a trop de serrures, trop de contrefaçons et trop de clefs rouillées pour qu'une seule suffise. S'efface donc en moi l'illusion passagère qu'une seule chose pourrait venir me défaire de cet omnipotent fardeau. Un aveu d'impuissance ? Sûrement non, assurément, le probable menteur. Il a probablement tort, assurément, évidemment. Envie d'amant(s) ?
[4:30]Je ne sais plus. Je m'y perds, je nous perds de vue.
[4:41]Moi qui n'ai pas de longue vue pour combler la distance, mais de simples lunettes sur lesquelles j'applique tellement de filtres que je n'y vois plus bien. La lumière est trompeuse, elle me détrompe l'œil, quand des trompe-l'œil en rajoutent à l'opaque. Alors que faire ? Alors que faire ? Changer de monture, changer d'angle de vue, ou devrais-je me résoudre admettant ma myopie ? L'objectif reste flou. Je le règle, mais avec quelle règle, quelle mesure, quel étalon ? Sûrement pas moi, je n'en suis pas un, je n'y arrive pas seul du moins. J'essaie, j'essaie, j'essaie. Qu'en serait-il à deux ? A dos d'âne bâté ou d'équidé arabe ? Peut-être entre les deux, il y a de la place. Un talon sur chaque tel un acrobate. Que je ne suis pas. Quel cirque je mène ? Où ce cirque m'emmène ? J'ai peur que mes jambières se déchirent en deux laissant un trou béant. Exposant au grand air mon artère phallique. Fatalité heureuse ou triste coup du sort ? Pourrais-je tirer au sort l'as au creux de la pile ? Je m'en sors là, de ce jeu éreintant. Pour combien de temps encore ? Seul avec mon corps ou étreignant nos corps de pointillés en trait d'union ? J'en veux encore. Par tous les temps, mais pas tout le temps. Je ne suis plus raccord, ni raccordé à la source de moi-même qui se tarit.
[6:39]Je ne suis pas un puits sans fond ni une corne d'abondance dans laquelle on pourrait puiser infiniment sa subsistance pour assurer son existence.
[6:53]Je ne veux plus, je n'en peux plus qu'on ne m'y reprenne plus. Est-ce un vœu pieux ou une partie de langue en l'air dans un vieux pieux ? Trop peu ou bien assez, s'en est assez. J'arrête.
[7:14]Je me retrousse le manche et retiens ma substance qui manque de contenance. Je reprends mon contenu, comme un con ne tenant qu'à lui-même. J'en renforce le contenant et affine le conduit qui y mène. Serait-ce moi qui mène la danse ou elle qui m'emmène en transe ? Ferais-je cavalier seul ou amant en cavale ? A quoi cela nous mène ? Crois-tu que l'on y gagne ? Je me malmène, te malmenais-je aussi dans mon manège ?
[8:03]Il neige. Je ne suis pas très bien chaussé. Alors j'ajuste ma conduite pas trop adroite, pas vraiment maladroite ni malhonnête. Y a-t-il un mal honnête ou un mâle honnête ? Oui je le crois, je pense en être en être terrestre lié au Ciel et à la Terre. Tenant debout malgré tout, malgré nous, moi, toi ou elle(s) ? Et le(s) légère(s) et gracieuse(s), elle(s) brûlée(s) et crasseuse(s) et crasseuse(s) de quoi ? Écraseuse(s) de moi ? Je ne le crois pas, je ne le crois pas. Elles croient en moi, elles, et je crois en elles, elles poussent en moi, ailes et je m'épouse en elles. Je fais de la place en moi, elles s'y logent et m'en déloge.
[10:06]Je ne taris pas d'éloges à leur égard et je m'y vois dans leurs regards. Mais je ne m'y reconnais plus. Le reflet pourtant est tenace, mais c'est sans l'ombre d'une menace que je laisse ma place à d'autres.
[10:27]Je m'enfuis à la marge où j'y entrevois un espace hors de ce qui m'inonde entre moi et ce monde.
[10:39]J'inspire profondément. Expire lourdement. Et dignement, je me barre, sans honte, simplement. Je nous pare, par contre, péniblement de parenthèses.
[11:13]Et je m'étonne toujours de voir comme certain.es peuvent nous barrer d'une rature ou d'un passage de gomme. S'empressant à la place ou bien juste à côté d'y mettre un autre nom pour y combler le vide. Mais la vie continue, je ne veux plus l'attendre. En vaillant moussaillon, je reprends la barre de ma petite barque. Quitte l'embarcadère de mes ports d'attache, je m'en détache, je me raccorde. J'embarque à bord un air nouveau. Hisse les voiles quand vient le vent, sors les pagaies gaiement quand il s'arrête. Suivant le ciel et les marées, quitte à ramer autant aller vers le soleil. Je navigue tranquille, contemplant l'horizon coloré de nuages, dessinant des visages paisibles. Pourquoi me hâterais-je à m'épuiser en vain ? Il n'y a pas le feu au lac. J'ai déjà pu l'avoir au cul puisqu'il brûle en moi. Mais là, rien ne me presse, rien ne m'oppresse.
[12:33]Non, en déplaise à Cortés et à tous les conquérant.es que j'emmerde au passage, profondément. A la surface, je jette l'épuisette de temps à autres, je n'attends pas la bonne prise, je lâche prise. Je me laisse dériver au gré du temps et des courants. J'accepte mon errance. Si je ne sais où je vais, je suis bien avisé de me contenter de là où j'en suis. Bien sûr ce n'est pas évident, la barque tangue et moi avec. Parfois les flots sont apaisés, parfois les vents sont déchaînés. L'eau peut être claire et limpide ou bien remuée et troublante.
[13:23]C'est le cours de la vie où la vie fait son cours. Elle m'enseigne, je m'en élève. Elle n'est pas toujours commode, ça je vous l'accorde, mais devrais-je la ranger sur une commode ou à l'abri dans une vitrine pour éviter qu'elle ne s'exprime ? Non. Alors je m'en accommode. Et puis voilà qu'un jour, fort de mon expérience et le corps ravigotté par les embruns marins, je me prends à rêver à faire la Route du Rhum et même le Vendée Globe. Je serai meilleur que Tabarly et je détrônerai Arthaud. J'ai le vent en poupe, les conditions sont excellentes. J'accélère, je fonce, j'exulte.
[14:16]Lancé à pleine vitesse dans ma course débridée, c'est là que je percute violemment un récif. Le choc en est brutal et me projette dans l'eau.
[14:35]Je ne sais pas nager, je ne l'ai pas appris. Je panique.
[14:45]Me débat(s) en tout bord, essayant à la fois de garder la tête haute et de remonter à bord d'un bateau qui n'est plus qu'un amas de lambeaux, partant à la dérive. Je m'agite sans cesse dans toutes les directions. Attrape un bout de bois qui s'enfonce sous mon poids, en agrippe un autre sur lequel je glisse et me fracasse le dos sur celui de derrière que je n'avais pas vu.
[15:13]Mes pensées partent en vrille, comme un disque rayé, se répétant en boucle, tournant sur lui-même à une vitesse folle et jouant tellement fort qu'il en est inaudible. Il me broie le cerveau, je ne peux l'arrêter. Après des jours et des jours et des nuits ainsi, les muscles atrophiés et l'esprit ravagé, j'abandonne mon sauvetage.
[16:16]Je l'ai provoqué tout seul, comme un grand.
[16:25]Ils seront abattus de ma mort incongrue.
[16:32]Je le sais.
[16:37]Certains proches ne se rétabliront peut-être jamais.
[16:47]Ces pensées m'horrifient et les dernières larmes que mon corps peut produire leur sont offertes à eux.
[16:59]Mais toute ma souffrance, ils ne peuvent la prendre et moi je ne peux plus vivre avec elle à l'intérieur de moi qui me dévore l'âme. Quand le cadeau de la Vie devient le fardeau de la vie, je peux le refuser et m'en délester.
[17:28]Cet acte, comme mon corps, m'appartient.
[17:38]Et une dernière fois, je repense alors à mon Grand Amour d'antan qui entre-temps a pu s'amouracher d'un autre.
[17:55]Et cette pensée-là me crucifie le cœur, tellement violemment que j'en vomirai du sang.
[19:04]Et puisque marcher c'est apprendre à tomber, je trébucherai encore, donnant les larmes à l'œil que celles-ci t'irriguent, qu'elles soient tristes ou heureuses. Heureusement que toi tu es toujours là pour éponger mes peines ce malgré toutes celles qu'on t'inflige déjà.
[47:26]C'est ma condition même qui repose sur Toi et mon amour pour Toi est inconditionnel. J'espère qu'il sera aussi fidèle que Toi tu l'as été avec moi jusqu'à présent. Je vis en Toi, Tu vis en moi, je suis Toi, tu es moi, je t'aime, je m'aime. Je nous aime ensemble.
[47:59]Mère, merci. Mère, merci.



