[0:19]Ravi de vous retrouver pour ce nouveau numéro du dessous des cartes. Notre photo du jour nous emmène à Malte dans le célèbre port de Lavalette en juin 2018. Voici le Lifeline, un bateau transportant 233 migrants qui à l'époque avait déclenché une crise européenne sur la question ultra sensible de la gestion partagée des flux migratoires. Immigrer, voilà un mot qui par les temps qui court semble toujours synonyme de problème, problème d'intégration voir rhétorique de l'invasion chez certains leaders politiques qui en ont fait leur sujet numéro 1. Il n'est pas courant d'entendre parler de l'immigration comme d'une chance, voir comme d'une nécessité démographique et économique, notamment pour certains pays vieillissant. Alors nous avons voulu nous inscrire dans le temps long. Regardez comment les flux migratoires sont constitutifs de l'histoire particulièrement de notre histoire européenne. Quant aux peurs de submersion du sud vers le nord avec notamment la thèse selon laquelle la croissance démographique du continent africain va entraîner des migrations massives vers notre continent. Ces peurs nous allons les regarder bien en face avec des cartes et avec des chiffres. Mais avant cela, commençons par un voyage dans le temps. En 1945, la défaite du Reich Nazi devant les troupes alliées entraîne de nombreux mouvements de population. Il y a tout d'abord les rescapés des camps nazis. Certains rentrent dans leur pays d'origine, notamment pour les populations juives en Ukraine, en Hongrie, en Roumanie ou en France pour les groupes les plus nombreux. D'autres, comme les réfugiés espagnols de Mathausen, qui avaient fui le régime de Franco vers la France, reviennent dans leur pays d'accueil. Certains, enfin, choisissent d'immigrer en Palestine, aux États-Unis ou au Canada. À cela s'ajoute la population allemande installée dans les territoires contrôlés par l'Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, entre 1945 et 1951, ce sont près de 14 millions d'Allemands qui vont être renvoyés vers l'Ouest. Depuis les Pays Baltes, la Russie, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Yougoslavie, principalement dans les zones contrôlées par les Américains, les Britanniques et les Soviétiques. À ces mouvements de la population allemande s'ajoutent d'autres déplacements de populations liés à la fin de la guerre. Entre la Hongrie, l'Ukraine, la Tchécoslovaquie et la Pologne, entre l'Italie et la Yougoslavie. Près de 1 million de personnes ont été déplacées au total. Il faut encore ajouter à cela le retour de près de 12 millions de prisonniers de guerre vers les pays vainqueurs, en Angleterre, France, URSS, mais aussi des vaincus vers l'Allemagne, l'Autriche, l'Italie, la Roumanie ou la Hongrie. Certains d'entre eux, employés au champ et dans les mines, resteront dans les pays où ils sont prisonniers jusqu'en 1955. La guerre a fait autour de 37 millions de morts en Europe et l'on manque de bras. C'est pour la même raison que dès 1946, la France, la Belgique, les Pays-Bas et le Royaume-Uni font aussi appel à de la main d'œuvre italienne en signant des accords bilatéraux avec Rome. Ils seront suivis par l'Allemagne en 1955, le Luxembourg en 1957 et la Suisse en 1964. Déjà pourvoyeuse de main d'œuvre avant la Seconde Guerre mondiale en Europe et aux États-Unis, l'Italie est le dernier pays industrialisé d'Europe à ne pas avoir achevé sa transition démographique et dispose d'une population importante, près de 45 millions de personnes avec un fort taux de chômage. Ces migrations italiennes qui entraînent parfois du ressentiment dans les pays d'accueil, sont particulièrement marquées en Belgique où au début des années 1960, les 200 000 italiens installés représentent 2,2 % de la population. Quant à la France, elle recense de son côté 570 000 italiens, soit 1,2 % de sa population totale.
[4:26]Aux Italiens succéderont les Portugais, les Espagnols, les Grecs, les Yougoslaves et les Turcs, principalement en Allemagne de l'Ouest, privée de sa main d'œuvre est-allemande après la construction du mur de Berlin en 1961. Ces flux migratoires en provenance de pays économiquement faibles du sud de l'Europe et de la Turquie, feront l'objet d'accords bilatéraux, une immigration clandestine s'ajoutant au flux contrôlé. À de nombreuses reprises, des étrangers seront régularisés comme une grande partie des 350 000 Portugais ayant fuit le régime de Salazar entre 1969 et 1971. Ces régularisations interviennent parfois dès le passage de la frontière à l'arrivée en France à Handaï. À ces mouvements intra-européens vont s'ajouter des mouvements externes liés au processus de décolonisation des empires amorcé après la Seconde Guerre mondiale. Avec l'indépendance de ces pays, ce sont notamment 230 000 néerlandais qui arrivent d'Indonésie auxquels s'ajoute 13 000 personnes originaires de l'île d'Ambon. 383 000 Belges qui quittent l'actuelle RDC, le Rwanda et le Burundi, et près de 1 million de Français d'Algérie qui arrivent en métropole, auquel s'ajoute près de 40 000 Harquis, ces soldats algériens ayant lutté au côté de l'armée française. Voilà et au fur et à mesure que les migrations augmentent pour satisfaire les besoins des industries et du bâtiment, se mettent en place une rhétorique anti-immigrée déjà un peu présente avant-guerre. Le choc pétrolier de 1973 et la crise économique qui s'en suit vont fournir un argument clé aux responsables politiques pour pousser un durcissement des politiques migratoires. En 1974, l'Allemagne, la Belgique et la France annoncent fermer leur portes et ne plus accepter de nouveaux migrants, dans l'effet bien sûr de nombreuses dérogations vont être accordées, mais l'idée d'une menace migratoires notamment sur l'emploi, va s'installer durablement. Ce fantasme d'une vague migratoire déferlant vers l'Union européenne alors que les immigrés ne représentent que 6 % en moyenne de la population des pays membres en 1990, va s'accompagner de nombreuses mesures pour freiner les flux migratoires. Des mesures nationales, puis européennes seront prises après la constitution de l'espace Schengen. Non-renouvellement de titres de séjour, élargissement de l'obligation de visa pour un grand nombre de ressortissants étrangers, diminution du taux d'octroi du statut de réfugié, renforcement des contrôles d'identité et détention administrative dans des camps, expulsion avec signature d'accords multilatéraux avec les pays d'origine de certains migrants. En 2004, l'Union européenne se dote aussi de l'agence Frontex pour assurer la sécurité de ses frontières extérieures. L'agence assure une mission de surveillance, d'analyse, mais aussi de répression avec des agents sur le terrain, des navires et des avions, tous détachés des États membres. Et pour renforcer un peu plus encore l'étanchéité de ses frontières, l'Union va même mettre en place des accords avec des pays voisins comme l'Ukraine, la Géorgie ou la Moldavie, ou encore avec la Turquie et le Maroc, pour servir de ce qu'on appelle de zone tampon et retenir sur leur sol des candidats à l'immigration en Europe. Parmi ses postulants à l'entrée dans l'Union européenne, on trouve de nombreux ressortissants de pays en proie aux nombreuses crises politiques et guerres civiles qui secoue la planète, le long d'un arc qui va de la Mauritanie à l'Inde. Dans les faits, le nombre de réfugiés et demandeurs d'asile enregistrés au sein des pays de l'Union européenne a bien augmenté ces dernières années. On est passé de 235 000 demandes d'asile politique en 2010 à 608 000 en 2018, après un pic à 1 282 000 en 2015, dû au conflit simultané en Irak, en Syrie, en Libye et en Éritrée. Sur ces demandes d'asile, on est passé de 98 000 réponses positives en 2010 à 308 000 en 2018, un pourcentage sensiblement équivalent sur les 10 ans. En même temps, il faut avoir conscience qu'au regard des 513,5 millions d'habitants de l'Union européenne, les 3,6 millions de réfugiés, demandeurs d'asile et à Patrice, qui sont présents sur le sol européen et sont souvent montrés du doigt, ne représentent que 0,6 % de la population européenne. C'est bien peu comparé aux 3,1 millions présents en Turquie qui représente presque 4 % de sa population. Enfin précisons qu'on ne quitte pas toujours son pays pour le fuir et demander l'asile. Les réfugiés dont on parle beaucoup, ne sont qu'une des composantes de ceux qui migrent vers l'Europe, parfois pour les études ou le travail et à la demande de certains pays d'accueil. Considéré dans leur ensemble, ces immigrés sont au nombre de 35 millions qui, si on les ramène aux 513,5 millions d'Européens, représente un peu moins de 7 % de la population de l'Union.
[9:59]Sur ces 35 millions d'immigrés, 23 millions sont issus d'un pays non-européen, soit moins de 5 % de la population. Les pays européens qui accueillent le plus de résidents non-européens en pourcentage de population ne sont d'ailleurs pas nécessairement ceux auxquels on pense. Ainsi, c'est la Lettonie qui se classe en tête avec 13,8 % de sa population d'immigrés extra-européens majoritairement russes. L'Allemagne arrive en 5e position avec 6,6 %, la France en 13e position seulement avec moins de 5 %. L'immigration extra-européenne vers l'Union est donc minoritaire, notamment pour celle venue d'Afrique subsaharienne. Rappelons d'ailleurs qu'en Afrique, les flux migratoires s'effectuent à 80 % à l'intérieur du continent. En juin 2020, la Commission européenne présidée par Ursula Von der Leyen a publié un état des lieux du déclin et du vieillissement enregistré depuis 30 ans par la population des pays de l'Est, Allemagne notamment, ainsi que par celle de l'Italie, de la Grèce et de l'Espagne, une évolution démographique aux lourdes conséquences économiques, sociales et politiques et qui devrait pourrait amener les européens à considérer différemment la question de leur politique migratoire. Et nous avons préparé cette émission avec le chercheur Olivier Clochard et son Atlas des migrants en Europe, une approche critique des politiques migratoires chez Armand Colin. Et nous vous conseillons d'aller visiter le site internet du musée de l'histoire de l'immigration avec des ressources historiques très précieuses. Ainsi s'achève ce nouveau numéro du dessous des cartes, rendez-vous bien sûr la semaine prochaine. même endroit, même heure et d'ici là, n'oubliez pas notre site internet Arte.tv sur lequel vous retrouverez notamment nos leçons de géopolitique. À bientôt.



