Thumbnail for L'antiquaire ~ Livre Audio Fantastique (épisode 1/3) by Rafadam

L'antiquaire ~ Livre Audio Fantastique (épisode 1/3)

Rafadam

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[0:00]Son verrou rouillé tenait encore bon, mais quiconque se serait muni d'un pied de biche l'aurait fait sauter sans effort.
[0:00]Il faisait partie des monuments désormais au même titre que l'ange de pierre sur la grande place.
[0:00]Alors, quand il a trouvé un nouveau propriétaire, ce local, les villageois ont tous ressenti un peu de désagrément.
[0:00]C'était le cas de monsieur Chambiche, le vendeur de légumes qui a sa boutique juste en face.
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[0:00]L'antiquaire écrit et conté par Rafadam. Dans le village de Fauteuil, il y avait un local désaffecté. La peinture verte de la porte s'effritait. Elle était incrustée dans un portail plus grand, lui aussi pas en vert. Son verrou rouillé tenait encore bon, mais quiconque se serait muni d'un pied de biche l'aurait fait sauter sans effort. L'endroit était à l'abandon depuis des années. Il faisait partie des monuments désormais au même titre que l'ange de pierre sur la grande place. Alors, quand il a trouvé un nouveau propriétaire, ce local, les villageois ont tous ressenti un peu de désagrément. Et pour certains, ce changement était carrément insoutenable. C'était le cas de monsieur Chambiche, le vendeur de légumes qui a sa boutique juste en face. La première fois qu'ils l'ont vu, Isma a acheté des pommes à monsieur Chambiche. L'étranger est arrivé sur un chariot hippomobile. Son cheval noir avait des chevies recouvertes d'épée, poils noirs. On ne voyait pas les yeux de l'animal qui dégageait une abondante fumée de ses naseaux, mais aussi au travers de sa peau. Il paraissait harassé bien que robuste. Le cocher lui, portait un jean noir, une redingote noire et un chapeau large qui recouvrait son visage et qui lui aussi était noir. Isma a eu un léger frisson en le voyant. Monsieur Chambiche le regardait du coin de l'œil, les pommes encore sur la balance. L'imposant chargement était recouvert d'une bâche beige et sale. Il est descendu pour s'étirer le dos presque sans gêne, comme si c'était son village depuis toujours. Le vieux Lebrun a écarté son rideau pour voir. Des joueurs de pétanque un peu plus loin parlaient déjà moins fort. Ils se sont mis à chuchoter. Il y avait aussi Madeleine qui jouait au bourraco avec sa cousine et amie Olga sur une petite table ronde. Elles aussi cessèrent toute activité. Personne n'a cherché à détourner leur regard. C'était indécent, on ne regarde pas les gens comme ça, fussent-ils inconnus. Il a retiré son chapeau et relevé son visage. Cette fois, certains ont détourné les yeux et chuchotaient de plus belle. Il portait une bosse au-dessus de chaque œil, ce qui déformait ses sourcils épais et lui donnait un air sévère. Ses joues semblaient avoir été creusées par quelques maladies de la peau. Ses lèvres généreuses étaient excessivement humides. Quant à son regard, quelque chose n'allait pas. Ses pupilles étaient si dilatées qu'on en devinait plus l'iris. On peut vous aider? A lancé Chambiche, de toute évidence irrité. L'homme n'a pas répondu. Il a commencé par ôter les cordes qui maintenaient la bâche en place. De grosses cordes pareilles à des amars. Un vent léger a charrié l'odeur jusqu'à Isma et monsieur Chambiche. Ça sentait la mer, mais une odeur plus discrète dérangeait, une odeur d'éternelle enfermée, pensait-on de prime à bord. Chambiche n'a pas pu se contenir. Vous pourriez dire bonjour en retour. C'est comme ça qu'on fait chez nous. Du calme, a dit Isma, en prenant les pommes que Chambiche lui tendait. Laisse le défaire ses affaires. La réponse d'Isma ne fit qu'énerver davantage monsieur Chambiche qui alla dans l'arrière-boutique se servir un digestif. Ces temps-ci, il était de plus en plus irascible et il avait pris l'habitude de se soulager à la liqueur de prune. Isma n'osait pas ressortir avec ses pommes, il a attendu, près de l'étal d'artichaut. L'étranger a détourné sa tête pour lui sourire. Un sourire fourbe. Isma avait envie de lui dire, qui êtes-vous? Et pourquoi pas quelles sont vos intentions? Sont-elles bonnes? Mais l'homme n'avait pas même dit bonjour, de toute évidence, faire bonne figure ou profil bas, ne le préoccupait guère. Il a soulevé une partie de la bâche. Isma sentit la sueur le gagner, Madeleine, sa sœur, a bien senti que ça n'allait pas. Elle a délaissé son jeu de cartes pour aller voir. Elle a toujours été du genre curieuse et téméraire. Pourtant, elle s'est arrêtée en pleine rue quand il a retiré tout à fait la bâche. Les joueurs de pétanque attendaient en ligne, la bouche entrouverte. Lebrun est sorti sur le seuil, le seuil de sa porte. Son chat a passé une tête entre ses jambes pour rentrer aussitôt. Là, sur le chariot, avait été imbriqué soigneusement des coffres, des statuettes, des amulettes et objets divers. Il a commencé par décharger un objet imposant, enveloppé d'un simple drap tenu par une corde. Sans doute un miroir, pensa Isma. C'est sans doute un antiquaire. En un sens, c'était rassurant de penser ça. Et puis Isma avait toujours éprouvé de la curiosité pour les choses du passé. L'étranger a déposé le miroir contre le mur de pierre et sorti une petite clé. Putain Édouard, pensa Chambiche, l'œsophage en feu à cause de sa liqueur. Édouard du Pré, c'était le maire de Fauteuil et de trois autres villages, tous trop petits pour avoir leur propre mairie. Trop content de trouver un acheteur, le maire avait cédé le local de feu Martine, en ignorant tout de l'homme à qui il le vendait. Et quelles seraient les conséquences de cette vente? Le nouveau propriétaire a retiré le verrou et laisser tomber la chaîne au sol. Son bruit métallique sonna comme un gla. Isma aussi a ressenti cette pic au cœur. Le père Perrault est sorti sur le parvis de son église, sans doute l'intuition divine. Il a descendu les marches de pierre jonchées d'épine de pain. Sa longue toge traînait par terre et soulevait un peu la poussière. Des joueurs debout l'ont regardé avec un mélange d'appréhension et d'approbation. Il fallait bien que quelqu'un parle avec cet homme pour savoir d'où il venait. En somme, fallait qu'on se rassure, qu'on puisse se rattacher à quelque chose, le considérer comme l'un des nôtres. Mais plus le prêtre s'avançait et plus ses pas se faisaient lourds et hésitants. Son buste bien droit et son air solennel disparaissait à vue d'œil. Il a ralenti le pas pour finir par s'arrêter net, comme pris d'une révélation. Il ne tenait plus sa Bible contre son torse, sinon à bout de bras. Il a froncé les sourcils et dégluti. Il se savait observé, notamment par monsieur Chambiche et Isma. Mais le devoir l'emporta sur la peur. Le père Perrault s'est approché au plus près du local. Il a attendu dehors, les yeux rivés sur l'embrasure de la porte. Elle était plongée dans l'obscurité. Impossible de voir quoi que ce soit à l'intérieur. Il a attendu. Ils ont tous attendu sous le soleil ardent. L'homme est ressorti. Il avait remis son chapeau. Il est passé devant le prêtre sans lui adresser la parole, puis il est revenu sur ses pas pour le jauger. Il a observé la corde qui lui servait de ceinture, ses sandales en cuir craquelé, puis il a porté son regard sur le long collier au bout duquel pendait une croix. Il a relevé la tête pour dévisager l'homme d'église. Le père Perrault n'a pas franchi, mais sa poitrine se soulevait et se rabaissait généreusement. L'homme sinistre a expulsé l'air par ses narines, bruyamment, volontairement, tout en souriant. C'était plus que du mépris, c'était menaçant. Oh putain, a dit Chambiche qui a voulu intervenir. Mais par réflexe, Isma l'a retenu par le col comme on retiendrait un chiot, d'une main ferme. Et Chambiche ne s'en est pas offusqué. La poigne d'Isma était d'autant plus surprenante qu'il était plutôt d'un tempérament calme et tendre. Chambiche sentait qu'il avait sans doute une bonne raison. Sa colère est redescendue, remplacée par une forme de peur. Après tout, il ne connaissait pas cet homme. Peut-être était-il dangereux. Peut-être fallait-il éviter de faire le fanfaron ou de l'affronter brutalement comme ça, de but en blanc. Le père Perrault est resté là sans rien dire. Il regardait l'inconnu passer devant lui et ce qu'il portait, une somme sans fin d'objets païens et impropres à la vie chrétienne qu'il tentait de préserver depuis deux décennies déjà. Peut-être as-tu besoin d'aide, mon fils? Mais là encore, l'inconnu s'est contenté de décharger son chariot. À chaque fois, elle disparaissait dans l'embrasure pour réapparaître l'instant d'après. Et quand il a fini ses allées et venues, il a relevé le verrou à baïonnette pour ouvrir le portail en grand. La lumière naturelle est entrée pour révéler un hangar poussiéreux, une allée au centre et de part et d'autre, ses objets exposés et alignés. Les plus petits devant, les plus imposants dans le fond du local. L'homme s'est installé tout au bout de l'allée centrale, une simple chaise et une table qu'il dépoussière d'un revers de manche. La poussière est montée dans le hangar sombre, puis il a déposé un registre proéminent sur la table et l'a ouvert en son centre. Quel affront, mon père! C'était ce qu'a réclamé Chambiche. Le père Perrault s'est retourné pour poser une main amicale sur son épaule. Oh! Qui se venge d'un petit affront, cherche à en recevoir de plus grands. Pas convaincu du tout, Chambiche déclara net. Cet homme ne me dit rien qui vaille. Moi non plus, ajouta Isma à voix basse. Isma allait développer sa pensée, quand on vit le vieux Lebrun s'avançait d'un pas laborieux, le dos courbé et sa main fripée sur le manche de sa canne à tête de canard. Il était du genre coquet et si son vieil âge l'avait en partie guéri de ses achats compulsifs, il n'en restait pas moins un amateur d'objets rares. Qu'est-ce que tu fais, Lebrun? dit Chambiche. Je vais voir ce que cet homme a à offrir. Ne fais pas ça. Occupe-toi donc de tes étals, toi. Tu ne vas pas dire à un vieil homme ce qu'il doit faire. Mon père, dites quelque chose. Mais le père Perrault ne vint pas en aide à Chambiche, et on vit le vieil homme pénétrer le local. On ne devrait pas faire ça, dit Madeleine en se rapprochant. Faire quoi? dit Isma. Bah, rester là, jauger et surveiller l'antiquaire. C'est pas des choses à faire. Madeleine a raison, intervint le père Perrault. Je m'en vais préparer la messe, je vous vois tout à l'heure. Ils regardèrent le père s'éloigner. Comment faisait-il pour ne pas s'offenser? L'inconnu ne l'avait-il pas traité de la pire des manières? Un nouveau venu ne devrait-il pas faire profil bas pour être accepté? Au cours de la messe, le père Perrault ne revint pas sur l'affaire et finit de faire comme si tout allait bien. Peu à peu, la foule se dispersa. Sauf Isma qui mangeait une pomme sur les marches et monsieur Chambiche qui faisait semblant de ranger sa paperasse. Ils attendirent. Et virent ressortir Lebrun, trois quarts d'heure plus tard. L'antiquaire le suivait en silence. Il portait un objet lourd recouvert par un drap. Qu'est-ce que tu as acheté? a demandé Isma incapable de contenir sa curiosité. Un miroir. Et combien ça t'a coûté? Rien du tout. Comment ça, rien du tout? Tu poses trop de questions Isma. Va plutôt aider ta sœur. Le vieux désignait Madeleine qui tentait de faire fi des avances de Fred. Fred, c'était le caillou du village, celui qui volait des œufs dans les fermes pour les lancer contre un mur ou sur quelqu'un. Celui qui était trop sûr de ses charmes, celui qui jurait et provoquait des bagarres au quart de tour. Bref, l'âme perdue que même le père Perrault avait renoncé à sermonner. Un vrai salopard. Isma oublia soudain l'antiquaire qui entrait déjà chez Lebrun. Madeleine jetait des regards complices à sa cousine Olga, histoire de dire, putain, quelle lourdeau. Revenait à son jeu de cartes, mais rien à faire. Fred était là, les deux mains sur la table à sourire niaisement. Il a mis une main dans ses cheveux, elle l'a repoussé. Isma d'abord hésitant s'est levé pour aller voir. Sa sœur n'aimait pas trop qu'il s'en mêle, elle pouvait se débrouiller seule. Lui avait-elle dit maintes fois. Coupe Fred, tu es gentil, lui dit-elle tout en soutenant leur regard. Mais tu es pas mon genre. Et puis je sors avec Gérado, au cas où tu ne serais pas au courant. Et contre toute attente, Fred n'a pas insisté. Il s'est éloigné, a jeté un regard moqueur à Isma, accompagné d'un furtif battement de sourcils. Puis son visage s'est métamorphosé à la vue de l'inconnu qui ressortait de chez Lebrun. C'est qui lui? dit-il, à qui voulut bien l'entendre. C'est l'antiquaire, dit Olga. L'antique quoi? Le nouveau proprio du local. Il vend quoi? Tu as qu'à aller le voir. Comme ça, tu sauras et tu nous ficheras la paix. Du calme, Olga. Fais pas ta belle, hein, n'oublie pas que tu es dégueulasse. Fred est allé voir, tandis qu'Olga essayait de dissimuler sa vexation. N'écoute pas, dit Madeleine. C'est qu'un con. Mais même venant d'un con, l'oppresse. Allez, viens, on va se promener. Il y en a qu'ont le don de faire chier le monde. Madeleine ramassa les cartes à la va-vite et rejoignit Olga qui s'éloignait déjà. Un peu plus loin, Fred, d'humeur caustique, dévisageait Isma. Tu veux qu'on remette ça? lui dit-il. Tu es plutôt costaud, mais tu es lent comme le vieux Lebrun. Isma avait envie de lui dire bien des choses, à commencer par le fait qu'il avait intérêt à ne pas approcher sa sœur, sinon Gérado et lui iraient lui donner le son. Que c'était moche de parler comme ça à Olga, ou encore qu'il devrait éviter l'antiquaire. Mais Isma s'éloigna pour rejoindre sa sœur et sa cousine. Les fiottes, les fiottes, dit Fred, tout en s'approchant du local. Il posa un regard inepte sur les premiers objets entreposés et vit une silhouette s'éloigner dans l'allée. Vous êtes le nouveau? Pas de réponse. Eh, je te cause, pecno. Mais l'étranger était affairé à remplacer le vide laissé par l'achat de monsieur Lebrun. En l'occurrence, un présentoir sur lequel reposait un boîtier ouvert et rembourré. Dedans, il y avait un bracelet d'or. À côté, une lampe à huile allumée. On dirait que tu es sourd, le con là. Eh! Mais l'inconnu n'avait d'attention que pour le bracelet. D'un geste furtif, Fred a renversé des couverts en argent qu'il y avait là. Le sol poussiéreux était jonché de fourchettes et de couteaux récemment nettoyés. Bah, tu vas quand tu veux. Mais au lieu de s'offenser, de se ruer vers son argenterie ou de gifler le jeune effronté, l'antiquaire lui sourit et d'un geste de l'index, l'invita à approcher. Surpris et un peu désappointé, Fred fronça les sourcils. L'homme écrivait quelque chose sur un calepin. Arrivé à sa hauteur, le jeune effronté pu lire ceci. Pour Madeleine. Tu ne peux pas parler en fait. Tu es un putain de muet. Mais Fred cessa ses moqueries à la vue du bracelet en or massif. Nul besoin d'être fin connaisseur pour sentir que l'objet était précieux. Bah ouais monsieur breloque, tu crois que j'ai la thune pour acheter ça? L'homme sorti le bracelet de son boîtier. On pouvait y lire du grec ancien gravé autour de deux flèches entremêlées. Pour moi? demanda Fred surpris. L'homme prit sa main et y déposa le bijou précieux. Il a écrit quoi? L'antiquaire écrivait à la va vite et montra son calepin. Que vienne à moi l'amour inconditionnel de l'être désiré. Je sais pas trop ce que ça veut dire, monsieur. Mais ça va sans doute plaire à Madeleine. Fred est allé repartir quand le vendeur le retint par la manche et désigna le grand registre sur la table en bois. Il tourna le registre vers Fred et lui tendit un stylo. Sur chaque ligne était écrit le nom de l'objet vendu, la date, le nom et prénom de l'acheteur, ainsi que sa signature. Fred se pencha pour mieux voir. Il a reconnu le prénom et le nom de Jean Lebrun. C'est quoi ton truc? Une sorte d'empreinte? L'homme écrivit sur son calepin. Signe et le cœur de Madeleine sera à toi. Putain, tu es un malade toi. Je veux pas signer. C'est louche d'ailleurs, ton histoire. Il n'y a pas un prix dans ta putain de boutique. C'est quoi l'arnaque? L'homme lui arracha le bracelet des mains. Avec une telle rapidité et une telle force que Fred en eut la chair de poule. Eh, calme-toi, je suis pas ton pote. Le vendeur venait de déposer le bracelet sur le registre. Il pointait du doigt la ligne correspondante. Bracelet d'Aphrodite, avec la date du jour. Si je signe le bracelet, il est à moi? L'homme acquiesça de la tête. Fred hésita, tenta de réunir ses idées, de peser le pour et le contre. Mais c'était l'occasion d'amadouer Madeleine, lui qui n'avait pas le sou et encore moins le bon goût ou l'idée d'offrir quoi que ce soit d'autre. Ou simplement de renoncer à elle. OK, je vais signer tebé. Mais tu n'as pas intérêt à venir me le réclamer, donné, c'est donné. Il écrivit, Fred Donard. Se félicitant en son fort intérieur de ne pas avoir fait de faute cette fois-ci, et signa maladroitement. À côté du registre, une corbeille en osier dans laquelle Lebrun avait laissé un billet de 50 €. Mal à l'aise à l'idée d'emporter quelque chose gratuitement. Si tu ne demandes pas d'argent en retour, tu en as pas besoin, pas vrai? Le jeune homme crut voir des dents noires derrière le sourire sordide de l'antiquaire. Fred prit le billet de 50 qu'il lui tendit et sorti. Il avait fait l'affaire du siècle, 50 balles et un bracelet d'or dont il ne concevait pas la valeur marchande. Mais il était sûr de son coup en cet instant. Il partit à la recherche de Madeleine. Fin de la première partie. En fin de journée, Jean Lebrun avait rendu visite à sa femme, Hélène Lebrun, enterrée au cimetière même du village. Il avait déplié sa petite chaise en toile bleue et était resté un long moment à discuter appuyé sur sa canne, la casquette sur son genou, tandis que les hirondelles voltigeaient dans les dernières lueurs du jour. J'ai acheté un beau miroir aujourd'hui, un antiquaire qui a repris le local de Martine. Per à son âme. Il avait jeté un furtif regard vers une tombe rongée par les mousses et les mauvaises herbes. Personne ne venait plus se recueillir sur la tombe de Martine la bouchère. Lebrun en était conscient, aussi s'efforçait-il d'enlever quelques mauvaises herbes ou d'arroser la pierre tombale de temps à autre. Un regain d'émotion l'avait gagné et il avait essuyé une larme avant qu'elle ne s'échappe. Il était vieux et fatigué, plein de nostalgie et de tristesse. Ses amis n'étaient plus, la mort tardait à l'emporter et sa femme lui manquait terriblement. Il était retourné chez lui juste avant la nuit, avait fait réchauffer les pâtes de l'avant-veille, lu un polar tout à fait inutile, posait un dernier regard sur le miroir qu'il avait fait installer, puis éteint sa lampe de chevet. Son sommeil fut agité, aussi se leva-t-il en pleine nuit, pris de miction. Il se traîna péniblement jusqu'à la salle de bain, plissa les yeux à cause d'une néon trop lumineux et tenta de viser juste. Oups, tant pis, je l'aurais demain. Il se regarda dans le miroir et cru voir quelqu'un dans la chambre. Il se retourna. Ce n'était personne, sinon son reflet dans le grand miroir. Encore qu'il était différent. Il prit ses lunettes sur le rebord de l'évier et son cœur s'emballa à la vue d'un jeune homme familier certes, mais un étranger tout de même. Il voulu dire, qui êtes-vous? Mais sa gorge resta nouée. Il déglutit, les mains appuyées sur le rebord de l'évier, il n'osait pas dévier le regard du reflet pourtant. Il leva son bras flasque et le reflet fit de même. C'était bien son reflet. Il avança encore et constata que c'était bien lui avec 60 ans de moins. Il ouvrit la bouche, l'autre fit de même. Alors Jean Lebrun chercha dans le cadre et derrière le miroir, une indication ou une explication. Sans doute une innovation, pensa-t-il. Après tout, il avait vu les plus jeunes générer des filtres rajeunissants ou vieillissants sur leurs photos. Ce miroir devait avoir une application pour ça, à la manière des smartphones. Mais il ne trouva rien, si ce n'est gravé à même le cadre en bois, une femme aux cheveux longs tenant un panier de pommes. Il redressa le buste et poussa un cri d'épouvante qui le fit basculer en arrière. À terre, il recula une main en avant pour se protéger. Son cri réveilla Isma qui était son voisin de palier. Il sursauta, tomba presque de son lit et resta les yeux grands ouverts, l'oreille alerte. Il hésita, puis alluma sa lampe de chevet. Il aurait juré avoir entendu crier. Il ouvrit sa porte, dans le couloir, sa sœur était là. Tu as entendu ça? dit-elle. Ouais, ça vient de chez Jean. Faut qu'on aille voir. Madeleine alla enfiler un manteau. Isma fit de même. Ils passèrent devant la chambre des parents. Le père ronflait fort, la mère, elle, avait des boules caisses. Ils sortirent dans la rue déserte. Madeleine désigna le local toujours ouvert. Une lampe à huile reposait sur une table. La lueur éclairait tout juste quelques en forts et le début de l'allée centrale. Il est encore ouvert, on dirait. Isma ne dit rien, mais ça ne faisait qu'accroître la suspicion et la répulsion qu'il éprouvait pour l'étranger. Un vent frais est amené à leurs préoccupations premières. Isma frappa quatre coups secs à la porte. Ils attendirent. Pas de mouvement à l'intérieur. Madeleine pressa le bouton et la sonnette résonna dans la nuit. Cette fois, on entendit quelqu'un descendre les marches. Qui c'est? dit Lebrun sans toutefois ouvrir la porte. C'est Madeleine et Isma. On a entendu crier et on voulait savoir si tout allait bien. Oui oui, j'ai fait un cauchemar, c'est tout. Merci de vous en inquiéter. Vous êtes sûr? insista Isma. Sûr de sûr, Isma, bonne nuit. On se croisera sans doute demain au marché. Allez, au revoir, merci. Ils n'insistèrent pas. Isma, qu'est-ce que tu fais? 2 secondes. Je vais voir s'il y a quelqu'un. Il s'approcha du local grand ouvert. Au-delà de deux ou trois mètres, les ténèbres. Isma, qu'est-ce que tu fous? Allez, on rentre. Mais la curiosité était trop forte. Sa poitrine se souleva généreusement. Il avait un peu de sueur au front. Il prit la lampe à huile pour la diriger à l'intérieur. On ne voyait qu'un bout d'allée supplémentaire, avec des objets de part et d'autre. Isma, je vais me coucher. Vas-y, je te rejoins. Putain mais tu me saoules. Elle resta là, les bras croisés, grelottante. Elle n'était pas prête à le rejoindre, mais elle n'avait pas envie de le laisser pour autant. Elle vit son buste s'avancer dans l'allée. On lui dit qu'il flottait dans le néant. Il avançait le bras tendu, mais la lampe éclairait fort peu. Il s'est avancé et il l'a vu, assis à sa table son registre devant lui. Isma a manqué de faire tomber la lampe. Qu'est-ce que qu'est-ce que vous faites encore debout? dit-il. Mais l'homme ne dit rien. L'étranger s'est relevé. Isma a reculé d'un bon mètre si bien qu'il ne le voyait plus. Soudain, il le vit dans la faible lueur de la lampe, les yeux écarquillés. Isma vit son menton lacéré, ses joues creuses et toujours ce sourire tantôt aimable, tantôt menaçant. L'antiquaire lui a tendu un livre orné d'un chaîne. Isma a pris l'objet sans toutefois quitter le vendeur des yeux, après quoi l'antiquaire l'a invité d'un geste cordial à signer un registre. D'abord hésitant, Isma est allé voir. Et à la faveur de la lampe, il vit que Fred Donard et Jean Lebrun avaient déjà signé. L'homme lui tendit un calepin sur lequel il venait d'écrire furtivement ses mots. Signe et le livre de la connaissance sera à toi. Ça n'en était trop. Il a reposé le livre tranquillement, l'a remercié d'un sourire cordial et tout à fait maladroit, puis s'est éloigné à reculons. Au milieu de l'allée, Isma s'est retourné, après ses le pas jusqu'à la sortie et laisser la lampe à huile où il l'avait prise. Qu'est-ce que tu as vu? lui dit sa sœur. Il est toujours dedans? On rentre, dit-il en lui prenant le bras. Elle n'insista pas. Isma avait la main moite. Cette nuit-là, impossible de se rendormir. Dans la cuisine éclairée par une simple ampoule qui pendait au bout d'un fil, Isma tentait de réunir ses idées. Le type débarque du jour au lendemain. OK, il semble muet, mais il n'a même pas fait un geste cordial en arrivant. Tu as bien vu comment il s'est comporté devant le père Perrault? Et comme ça, en un claquement de doigt, il arrive à vendre un objet à Lebrun. Je sais que le vieux, il est friand de ces choses-là, mais c'est étonnant. Et surtout, il ne ferme pas sa boutique la nuit venue. Il était à la caisse, je te jure, les yeux grands ouverts et il attendait, il ne faisait rien. Il a essayé de me vendre un livre. Madeleine tentait de suivre avec attention, mais elle avait l'esprit un peu ailleurs. Elle repensait au bracelet que lui avait donné Fred en fin d'après-midi. Il avait tant insisté qu'elle avait dû accepter. En fait, le seul truc qu'il m'a demandé en échange, c'est de signer son registre. Non, franchement, ce type est plus que bizarre. Ces objets n'ont pas de prix, et je crois pas un seul instant qu'on puisse vendre quelque chose sans rien en attendre en retour. Isma venait de relever la tête. Il connaissait sa sœur autant qu'elle le connaissait. Quoi, qu'est-ce qui va pas? Rien, rien. Arrête un peu, tu me caches quelque chose. Elle soupira. C'est Fred. Encore? Putain, mais quel lourdaud lui. Je m'en occupe, si tu veux. Il m'a offert un bracelet. Je pense qu'il l'a acheté à l'antiquaire. Isma sentit son pouls s'emballer. Oh, il était tellement chiant. Il a insisté pour que j'enfile le bracelet sous ses yeux. Et tu l'as fait? Non non, il est dans ma chambre. Si Gérado l'apprend, tu sais ce qu'il va se passer. Tu me prends pour une débile ou quoi? Non non, bien sûr que non. Elle s'adosse contre le dossier de la chaise en bois. Donne-le-moi. dit Isma. Et j'irai le rendre à l'antiquaire demain. Ni vu ni connu. Non, j'irai moi. Ouais, mais bon, je t'accompagne. On pourrait y aller tout de suite sinon. Comme ça, c'est fait. Isma n'était pas très emballée par l'idée. Non non, allons au lit, on fera ça demain. Ouais, mais Gérado arrive demain matin. Bah on se lèvera tôt et puis on ira demain matin, le plus tôt possible. Bon, OK. Ils remontèrent dans leur chambre respective et tentèrent de dormir jusqu'au petit matin. Ils ne réussirent à s'endormir qu'aux premières lueurs.

[27:27]Leur mère vint les réveiller. Elle toqua trois petits coups à la porte d'Isma, puis s'éloigna dans le couloir pour réveiller sa fille. On se lève, il est déjà 9h. 9h, pensa Isma. Merde! Il s'habilla en vitesse et trouva sa sœur dans le couloir, les cheveux en bataille et l'air tout à fait ensucqué. Qui veut un petit jus d'orange? dit leur mère tout en redescendant les marches en bois. Tu as le bracelet? dit Isma à sa sœur. Elle a acquiescé, puis les voilà partis. Leur mère les vit passer dans l'embrasure de la cuisine. Eh, eh, eh! Vous allez où comme ça? C'est Bobonne qui va tout nettoyer là? Faut qu'on fasse une enquête! dit Madeleine. On revient dans 2 minutes. Oui, bien sûr, Gérado va pas tarder et il n'y a encore rien de fait. Je te rappelle que c'est moi qui ai préparé la chambre d'invités. On nettoiera le reste, promis, promis. La mère ne paraissait pas convaincue, pas du tout. Elle les regardait le sourire aux lèvres et le sourcil gauche relevé. Papa nous filera un coup de main. Le père, assis devant son café, abaissa son journal, regarda ses fils d'un air blasé, puis sa femme. Votre père est un cas désespéré, donc vous ne pourrez compter que sur vos petites mains. Allez, filez et revenez au plus vite. Ils se ruèrent dans le hall d'entrée, marchèrent à la va vite dans la rue mal pavé et firent demi-tour en entendant klaxonner. C'était Gérado et sa Citroën rouge.

[28:54]Il les vit, klaxonna à nouveau et passa une tête par la fenêtre. Hello. Isma contracta sa mâchoire. Madeleine rangea furtivement le bracelet dans sa poche arrière de jean, elle pris une grande inspiration et se retourna. Elle oublia un peu ses ennuis à la vue de son premier amour, un jeune homme aux sourcils épais, aux lèvres sensuelles, toujours en joué, très bien élevé, encore qu'un peu jaloux. Lui aussi était éperdument amoureux de Madeleine, avec qui il avait perdu son pucelage un été, sur une vieille couverture à carreaux, à même le champ de tournesol. Elle pris son visage à deux mains et l'embrassa langoureusement. Ses mains dans les poches, Isma détourna le regard. Il salua monsieur Chambiche d'un hochement de tête. Le vendeur de fruits et légumes, sujet aux insomnies et aux ardeurs d'estomac, avait une mine épouvantable. Eh! s'exclama Gérado qui sortit de sa voiture. Isma lui fit la colade. Il aimait bien Gérado, bien qu'il aimait surtout sa sœur. À vrai dire, il avait encore beaucoup de mal à laisser son instinct protecteur de côté. De toute manière, pas le choix. Sa sœur le lui avait bien fait comprendre. Gérado en était conscient. Il avait toujours eu pour Isma quelques attentions. En somme, il faisait tout pour qu'il l'accepte comme un ami sur qui comptait. Isma en retour, avait bien vu que Gérado était complètement aveuglé par l'amour. Mais d'un geste furtif, Gérado posa ses mains sur les hanches de Madeleine. Il l'embrassa et balada sa main gauche.

[30:28]Mais au lieu de sentir les courbes lisses de Madeleine, il sentit un objet et releva la tête. Qu'est-ce que tu as dans ta poche? Elle essaya de se défaire de son étreinte. Le regard baissé, sa gêne ne passa pas inaperçue. Oh, elle avait espéré mentir. Mais impossible de mentir à Gérado. Il s'était même promis de ne rien se cacher. Isma voulut la secourir, mais il se contenta de passer une main dans ses cheveux. Très mal à l'aise. Quoi, qu'est-ce qu'il y a? Tu me promets de pas t'énerver? Le sourire de Gérado s'effaça. C'est Fred, il a il a acheté un bracelet à la boutique que tu vois là-bas. Il s'est retourné et vit le local. Juste avant d'entamer sa montée, il avait croisé un cheval noir qui broutait dans un prêt, à côté d'un chariot, et s'était demandé à qui il appartenait. Il avait aussi remarqué que les autres chevaux broutaient dans le coin opposé comme un paria qu'on éviterait. Il a voulu il a voulu me l'offrir, mais j'allais justement le rendre à l'antiquaire. J'en veux pas de son bracelet, c'est toi que je veux, tu le sais. Mais Gérado écoutait à peine. Il était attentif au son de tambour qui frappait dans sa poitrine. La mâchoire contractée, il regardait au loin près du terrain de pétanque, il cherchait Fred du regard. Donne-le-moi, dit-il soudain. Je vais le rendre à Fred. Non, laisse tomber. Je vais le rendre au vendeur et toi, tu vas aller te garer. Ma mère va préparer un couscous comme tu les aimes. Et avec Isma, on a pensé passer l'après-midi dans les gorges. Hein, pas vrai Isma? Elle chercha du renfort auprès de son frère. Oui oui oui, dit-il. J'ai trouvé un nouveau chemin, on prendra le jeu de cartes, on va se mettre bien. Gérado tenta de sourire et fera taire. Je vais me garer. À tout de suite. Eh! intervint Madeleine. Allez, embrasse-moi. Il l'embrassa sans envie et repris le volant. Il s'éloigna à faible allure, tout en les observant dans son rétroviseur. Il les vit marcher à vive allure en direction du local, puis chercha Fred du regard à nouveau. Mais à cette heure matinale, il ne vit que quelques vieux sur le terrain de pétanque, dont le père Perrault. Il alla se garer dans une rue en pente. Il savait qu'il était sur le point de faire une connerie. Mais la jalousie était trop forte. D'autant plus forte qu'elle gâchait ses retrouvailles avec Madeleine. Ça faisait bien 2 semaines qu'il ne s'était pas vu, une éternité. Alors, elle se contenta de lui assainir des regards de haine, mêlée de souffrance et de larmes. Isma le vit. Il sentit la douleur profonde de sa sœur en lui. D'un geste brusque, il repoussa Chambiche qui l'a chaprise et s'élança sur le fauteuil de trouble. Non! cria Chambiche avant de courir à son tour. D'autres suivirent sans qu'on sache bien si c'était pour retenir Isma ou se joindre à lui. Par instinct de survie, Fred battit en retraite, d'abord lentement, à cause de l'orgueil, puis à toute vitesse. On le vit dévaler la pente et sortir du village là où se trouvait le panneau fauteuil et le début des champs. Isma ralenti sa course, puis finit par s'arrêter. Il avait peur de ce dont il était capable. Qu'aurait-il fait d'irréparable? Il regarda Fred s'éloigner vers la ferme qu'on voyait au loin. C'est là que Fred vivait, avec sa mère, veuve et complètement dépassée par l'attitude de son fils. Madeleine s'impatientait. Il faut qu'on l'emmène. Maman, va chercher la voiture. Mais le père Perrault insista pour qu'on attende l'ambulance et qu'on les laisse faire. On entendit bientôt des sirènes au loin. Puis on la vit sur la route valonnée et bordée par les champs. On s'écarta pour que les ambulanciers puissent intervenir. Madeleine insista pour monter à bord, mais on lui fit savoir qu'elle pouvait tout au plus prendre sa voiture et les suivre jusqu'à l'hôpital. Ce qu'elle fit, accompagné par Isma et ses parents.

[34:37]Après presque deux heures d'attente, un infirmier vint les voir dans la salle d'attente au néon jaune. Bonjour, nous avons placé Gérado en soins intensifs. Le choc a fracturé l'arrière de son crâne. Notre neurochirurgien est en train de l'opérer. Madeleine pris la main de son frère. Elle était sur le point de s'évanouir. Gérado est à présent dans le coma, mais il respire sans assistance. C'est un coma superficiel. La bonne nouvelle, c'est que du fait de son jeune âge et de son état de santé, il a de grandes chances de s'en sortir. Vous devriez rentrer chez vous. Nous vous appellerons dès qu'il y aura une amélioration significative. L'infirmier paraissait confiant, ce qui contrastait avec le diagnostic.

[35:21]Gérado était entre les mains des médecins à présent et il fallait annoncer ça à ses parents. Le père d'Isma s'en chargea personnellement.

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