[0:00]Il y a quelques mois, le télescope spatial James Webb a pointé ses miroirs dorés vers une région du ciel apparemment vide.
[0:08]Une zone si petite qu'elle représentait à peine un 600e de la pleine lune, une obscurité totale.
[0:15]Rien, du moins, c'est ce que tout le monde pensait et puis, les données sont arrivées.
[0:22]Et ce que les scientifiques ont découvert dans ce minuscule point d'obscurité a littéralement coupé le souffle des astronomes les plus chevronnés de la planète.
[0:30]Pas une étoile, pas deux, pas une galaxie, des milliers, des dizaines de milliers de galaxies, chacune contenant des centaines de milliards d'étoiles, entassées dans un espace si infime que votre cerveau refuse d'abord de l'accepter.
[0:44]Mais ce n'est pas encore la partie qui fait vraiment peur, la partie terrifiante, c'est ce que ça implique sur la véritable taille de l'univers.
[0:53]Et quand les astronomes ont finalement compris ce qu'ils observaient, tout a changé.
[0:58]Vous vous êtes déjà réveillé la nuit, regarder le ciel étoilé et ressenti quelque chose d'étrange, ce mélange de fascination et de vertige que les Allemands appellent Welchmerz, cette douleur cosmique.
[1:10]Ce sentiment que quelque chose là-haut vous dépasse totalement. Si oui, alors ce que vous allez découvrir dans les prochaines minutes va amplifier ce sentiment de manière exponentiellement troublante.
[1:21]Parce que la question que les scientifiques se posent depuis des décennies, celle qui hante les cosmologues, les physiciens théoriciens et les philosophes des sciences, ce n'est pas simplement quelle est la taille de l'univers.
[1:33]La vraie question, celle qu'on ose à peine formuler à voix haute dans les couloirs des grandes universités, c'est et si ce que nous voyons n'était qu'une fraction infinitésimale de ce qui existe réellement ?
[1:45]Et si l'univers observable, ce vaste espace de 93 milliards d'années-lumière de diamètre que nous considérons déjà comme incompréhensiblement grand, n'était en réalité qu'un grain de sable posé sur une plage qui s'étend à l'infini ?
[2:00]Voici un fait scientifique qui va poser les bases de tout ce qui suit et je vous demande de vraiment prendre le temps de l'absorber.
[2:07]La lumière voyage à environ 300 000 kilomètres par seconde. C'est la vitesse maximale autorisée par les lois de la physique telles que nous les connaissons.
[2:16]À cette vitesse, en une seule seconde, vous pourriez faire le tour de la Terre sept fois et demie.
[2:21]En 8 minutes, vous atteindriez le Soleil. En 4 ans et quelques mois, vous arriveriez à l'étoile la plus proche de nous, Proxima Centauri.
[2:30]Et en 100 000 ans, vous traverseriez notre seule galaxie, la Voie lactée d'un bout à l'autre.
[2:37]100 000 ans à la vitesse de la lumière pour traverser une seule galaxie et l'univers observable en contient environ 2000 milliards.
[2:44]2000 milliards de galaxies, chacune avec en moyenne entre 100 milliards et 1 billion d'étoiles.
[2:50]Maintenant, multipliez, je vous laisse faire le calcul dans votre tête et pendant que vous essayez, souvenez-vous d'une chose.
[2:57]Ce chiffre astronomique, ce nombre qui dépasse toute compréhension humaine, représente uniquement ce que nous pouvons voir.
[3:04]L'univers réel, lui, nous n'avons aucune idée de sa taille.
[3:08]Mais pour vraiment comprendre pourquoi les révélations récentes du James Webb sont si troublantes, nous devons d'abord remonter aux origines.
[3:15]Pas les origines de la vie, pas les origines de notre planète, les origines de tout.
[3:20]Il y a environ 13,8 milliards d'années, l'univers entier était contenu dans un espace plus petit qu'un proton.
[3:26]Toute la matière, toute l'énergie, tout l'espace lui-même, compressé dans un point d'une densité incompréhensible.
[3:33]Et puis, en un instant, tout a explosé. Non, rectifions, l'espace lui-même a commencé à s'étendre.
[3:39]Le Big Bang n'a pas été une explosion dans l'espace, ce fut une explosion de l'espace, une distinction cruciale.
[3:47]Dans les premières fractions de seconde, une période que les physiciens appellent l'inflation cosmique, l'univers s'est étendu de manière quasi instantanée, passant d'une taille subatomique à une taille qui dépasse déjà l'entendement.
[4:00]Et ce en moins d'une fraction de milliardième de milliardième de seconde.
[4:04]Cette expansion était tellement rapide qu'elle surpassait de loin la vitesse de la lumière.
[4:08]Et c'est ici que les choses deviennent vraiment étranges, parce que cette expansion ne s'est jamais vraiment arrêtée.
[4:15]En 1929, un astronome américain du nom d'Edwin Hubble, fait une découverte qui va fondamentalement changer notre conception de l'univers.
[4:24]En observant des galaxies avec le télescope du Mont Wilson en Californie, il remarque quelque chose d'étrange dans la lumière qui en provient.
[4:32]Cette lumière est décalée vers le rouge, ce qu'on appelle le Red Shift, et ce décalage indique que ces galaxies s'éloignent de nous, toutes, dans toutes les directions.
[4:42]Hubble vient de démontrer que l'univers est en expansion. Mais voici ce que la plupart des gens ne réalisent pas pleinement.
[4:48]Si l'univers s'étend, cela signifie que plus une galaxie est lointaine, plus elle s'éloigne vite de nous.
[4:56]Et à une certaine distance, une galaxie s'éloigne de nous à une vitesse supérieure à celle de la lumière.
[5:02]Cela ne viole pas la physique d'Einstein, parce que ce n'est pas la galaxie qui se déplace dans l'espace, c'est l'espace lui-même qui s'étend.
[5:10]Mais le résultat pratique est terrifiant. La lumière émise par ces galaxies ne nous parviendra jamais.
[5:15]Ces galaxies sont pour toujours hors de notre portée observationnelle. Elles existent, nous ne pouvons tout simplement pas les voir, et il y en a potentiellement énormément, peut-être même infiniment.
[5:30]Et c'est exactement là que le télescope James Webb entre en scène avec des données qui ont forcé les scientifiques à revisiter certaines de leurs hypothèses les plus fondamentales.
[5:37]Lancé le 25 décembre 2020 et un depuis le Centre spatial guyanais en Guyane française, James Webb est la plus grande et la plus puissante infrastructure optique jamais envoyée dans l'espace.
[5:51]Son miroir principal mesure 6,5 mètres de diamètre, composé de 10 à 8 segments hexagonaux, recouvert d'une fine couche d'or.
[6:00]Il orbite autour du soleil à environ 1,5 million de kilomètres de la Terre, au point de Lagrange L2, une position stable qui lui permet de garder ses instruments toujours protégés du rayonnement solaire par un pare-soleil de la taille d'un court de tennis.
[6:17]Mais ce qui rend James Webb vraiment révolutionnaire, ce n'est pas sa taille. C'est sa capacité à observer dans l'infrarouge.
[6:24]La lumière des galaxies les plus lointaines, décalée vers le rouge par l'expansion de l'univers, est devenue infrarouge et est donc invisible à l'œil nu et même aux télescopes optiques traditionnels comme Hubble.
[6:36]James Webb, lui, peut la voir. Ce télescope peut littéralement regarder dans le passé de l'univers jusqu'à moins de 200 millions d'années après le Big Bang.
[6:44]Il peut voir des galaxies qui existaient quand l'univers n'avait qu'un peu plus d'1 % de son âge actuel.
[6:50]Et ce qu'il a trouvé a semé la confusion dans la communauté scientifique mondiale.
[6:54]Selon les modèles cosmologiques standard, les galaxies se forment progressivement. Au début de l'univers, juste après le Big Bang, tout était homogène et diffus.
[7:05]La matière a commencé à se regrouper sous l'effet de la gravité, formant d'abord de petites structures, puis des galaxies de plus en plus grandes, de plus en plus complexes sur des milliards d'années.
[7:18]C'est ce que nous appelons la formation hiérarchique des structures et cette théorie est bien établie, soutenue par des décennies d'observation.
[7:24]Sauf que James Webb vient de trouver des galaxies massives, structurées, matures dans les premiers instants de l'univers.
[7:31]Des galaxies qui, selon notre modèle, n'auraient simplement pas dû exister aussi tôt. En juillet 2022, l'équipe scientifique derrière Webb annonce la découverte de plusieurs galaxies candidates datant de moins de 350 millions d'années après le Big Bang.
[7:45]Parmi elles, l'une portant le nom de code Ceers 93316, semblait dater d'à peine 230 millions d'années post-Big Bang.
[7:56]Son existence posait un problème majeur. Elle était trop grande, trop brillante, trop structurée pour être aussi ancienne.
[8:03]Comme si vous trouviez un gratte-ciel parfaitement construit dans une région qui, selon toutes les cartes historiques, n'avait été qu'une forêt vierge il y a à peine quelques dizaines d'années.
[8:13]Mais ces premières découvertes n'étaient que le début. En 2023, une étude publiée dans la revue scientifique Nature Astronomy par une équipe internationale de chercheurs, dont des membres de l'Université de Genève et du Massachusetts Institute of Technology, allait encore plus loin.
[8:30]Après analyse approfondie des données de Web, les chercheurs ont identifié six galaxies massives datant des 600 premiers millions d'années de l'univers, chacune contenant des dizaines de milliards de masses solaires en étoiles.
[8:42]L'une d'entre elles était comparable, en terme de masse stellaire, à notre propre Voie lactée. Vous réalisez ce que ça signifie ?
[8:48]La Voie lactée a mis environ 10 milliards d'années à atteindre sa masse actuelle. Cette galaxie primordiale y était parvenue en moins d'un milliard d'années.
[8:56]L'autrice principale de l'étude, Ivo Labbé, de l'Université de Swinburne en Australie, a déclaré dans un communiqué que si ces observations s'avéraient exactes, elles remettraient fondamentalement en question notre compréhension de la formation des galaxies.
[9:10]Ce n'est pas une déclaration anodine quand elle vient d'une cosmologiste de ce calibre. Et cette observation soulève une question vertigineuse.
[9:18]Si des galaxies aussi massives peuvent se former en un temps aussi court, qu'est-ce que cela nous dit sur les conditions réelles de l'univers primitif ?
[9:27]Avait-il une densité de matière bien plus élevée que nous le pensions ? Y avait-il une composante de matière noire dont nous n'avons pas tenu compte ?
[9:34]Ou, possibilité bien plus dérangeante, notre modèle cosmologique standard, le fameux modèle Lambda-CDM, qui repose sur la matière noire froide et la constante cosmologique, est-il tout simplement incomplet ?
[9:47]Là, on commence à toucher à quelque chose de fondamental, parce que le modèle Lambda-CDM n'est pas juste une hypothèse parmi d'autres.
[9:56]C'est le cadre théorique sur lequel repose toute la cosmologie moderne. C'est le modèle qui prédit, avec une précision remarquable, la distribution des galaxies dans l'univers, le fond diffus cosmologique, la nucléosynthèse primordiale.
[10:10]Le remettre en question, c'est un peu comme remettre en question les fondements de la physique elle-même. Et pourtant, les données de Web semblent insister, quelque chose ne va pas.
[10:20]Mais laissez-moi vous parler d'un autre aspect des découvertes de Web, qui est tout aussi troublant, sinon plus. La structure à grande échelle de l'univers.
[10:27]Quand on zoome en arrière, très loin en arrière, jusqu'à des échelles de centaines de millions d'années-lumière, l'univers révèle une architecture fascinante et terrifiante.
[10:36]La matière n'est pas distribuée uniformément. Elle forme ce que les cosmologistes appellent la toile cosmique, d'immenses filaments de matière, de galaxies et d'amas de galaxies, interconnectés comme une toile d'araignée géante, séparées par des vides colossaux, des supervides, des régions presque totalement dépourvues de matière, qui peuvent s'étendre sur des centaines de millions d'années-lumière.
[11:00]L'un des plus grands vides connus, le supervide d'Eridanus, découvert en 2004, s'étend sur environ un milliard d'années-lumière.
[11:08]Pour mettre ça en perspective, si vous voyagiez à la vitesse de la lumière en ligne droite à travers ce vide, il vous faudrait un milliard d'années pour en sortir de l'autre côté.
[11:17]Et dans ce vide, il y aurait presque rien. Quelques galaxies éparses. Un froid quasi absolu, une solitude cosmique terrifiante.
[11:28]Et voici quelque chose que peu de gens savent, quelque chose qui devrait vous tenir éveillé la nuit. Ces filaments de la toile cosmique ressemblent de manière frappante à d'autres structures que nous connaissons bien.
[11:40]Les réseaux de neurones dans le cerveau humain, les réseaux de communication internet, les structures vasculaires dans les organismes vivants.
[11:48]C'est ce qu'on appelle l'autosimilitude scalaire. La nature semble se répéter à des échelles radicalement différentes.
[11:55]Les physiciens sont très prudents sur ce point. Il s'agit d'une ressemblance morphologique, pas d'une identité fonctionnelle.
[12:02]Mais cette observation a inspiré des théories fascinantes que nous aborderons dans quelques instants. D'abord, parlons du problème qui pose, peut-être, le plus grand défi à la cosmologie contemporaine, la tension de Hubble.
[12:15]La constante de Hubble, c'est un nombre fondamental en cosmologie. Il représente le taux d'expansion actuel de l'univers, exprimé en kilomètres par seconde par mégaparsec.
[12:24]Autrement dit, pour chaque mégaparsec de distance supplémentaire, une galaxie s'éloigne de nous environ 67 à 73 kilomètres par seconde plus vite.
[12:33]Le problème, selon la méthode de mesure utilisée, on n'obtient pas le même résultat.
[12:39]Quand on mesure la constante de Hubble en utilisant les données du fond diffus cosmologique, la lumière rémanente du Big Bang mesurée par le satellite Plank de l'Agence spatiale européenne, on obtient une valeur d'environ 67,4 kilomètres par seconde par mégaparsec.
[12:54]Mais quand on la mesure en utilisant des étoiles céphéides et des supernovæ de type IA dans l'univers local, la méthode de l'échelle des distances cosmiques, on obtient environ 73,2 kilomètres par seconde par mégaparsec.
[13:09]Une différence de près de 9 %. 9 %, ça peut sembler peu, mais dans le monde de la cosmologie, c'est une fracture gigantesque.
[13:19]Les deux méthodes de mesure sont indépendantes, soigneusement vérifiées et reproductibles. Elles ne peuvent pas toutes les deux avoir raison, ou alors, quelque chose dans notre compréhension de l'univers est profondément incomplet.
[13:30]James Webb a précisément été utilisé pour tenter de résoudre ce mystère. Et sa réponse, publiée en 2023 par une équipe dirigée par Adam Riess, prix Nobel de physique 2011, a été déconcertante.
[13:43]La tension est réelle. Ce n'est pas une erreur de mesure. Il y a vraiment quelque chose qui ne va pas dans notre modèle.
[13:51]Et si notre compréhension de l'univers était fondamentalement incomplète ? C'est exactement la question que se posent aujourd'hui certains des plus grands esprits de la physique théorique, parce que la tension de Hubble n'est pas le seul problème.
[14:04]Il y a aussi la nature de la matière noire. Nous savons qu'environ 27 % du contenu énergie-masse de l'univers est composé de cette mystérieuse matière noire, une substance qui n'émet ni n'absorbe de lumière et dont nous ne pouvons détecter la présence que par ses effets gravitationnels.
[14:21]Nous savons qu'elle existe, parce que sans elle, les galaxies ne pourraient pas tourner comme elles le font, elles se désintégreraient.
[14:29]Mais nous ne savons pas ce qu'elle est. Malgré des décennies d'expériences sophistiquées dans des laboratoires souterrains comme le Lux Zeplin dans le Dakota du Sud ou le Xénon 1T au Grand Sasso en Italie, aucune particule de matière noire n'a jamais été directement détectée.
[14:44]Et l'énergie noire, cette force mystérieuse qui représente environ 68 % du contenu total de l'univers et qui accélère son expansion, nous la connaissons encore moins.
[14:54]Einstein l'avait introduite comme constante cosmologique dans ses équations, puis l'avait retirée, la qualifiant de sa plus grande erreur. L'histoire a montré qu'il avait eu tort de la retirer.
[15:03]Mais nous ne savons toujours pas ce qu'elle est réellement. Pensez-y. 68 % de l'univers est constitué d'une chose que nous ne comprenons pas.
[15:13]27 % d'une autre chose que nous ne comprenons pas non plus, ce qui signifie que toute la physique, toute la chimie, tout ce que nous avons jamais étudié, tous les atomes de toutes les étoiles et toutes les planètes de toutes les galaxies, ne représentent que 5 % de ce qui existe.
[15:28]5 %, et James Webb vient de nous montrer que même ces 5 % se comportent différemment de ce que nous pensions.
[15:35]Certains scientifiques pensent avoir une réponse à tout cela, mais elle est encore plus troublante. Laissez-moi vous parler de quelques théories qui sont actuellement discutées dans les cercles scientifiques.
[15:46]La première est peut-être la plus radicale, est la théorie des univers multiples ou multivers, l'idée, soutenue notamment par des physiciens comme Max Tegmark du MIT et Brian Greene de l'Université Columbia, est que notre univers n'est peut-être qu'un parmi un nombre potentiellement infini d'univers.
[16:05]Chaque univers aurait ses propres constantes physiques, ses propres lois de la nature.
[16:10]Dans certains, les étoiles ne pourraient pas se former. Dans d'autres, la vie serait impossible.
[16:17]Nous nous trouverions dans le nôtre, tout simplement parce que ses propriétés permettent l'existence de la matière complexe et de la conscience.
[16:25]C'est ce qu'on appelle le principe anthropique. Cette théorie est controversée. Elle est difficile, voire impossible à tester directement avec les technologies actuelles, mais elle n'est pas pour autant une spéculation vide de sens.
[16:35]Elle découle naturellement de certaines versions de la théorie de l'inflation cosmique et de la théorie des cordes.
[16:40]Selon le modèle de l'inflation éternelle développé par Andre Linde de l'Université de Stanford, l'inflation cosmique qui a suivi le Big Bang ne se serait pas arrêtée uniformément.
[16:50]Elle aurait continué indéfiniment dans certaines régions de l'espace, créant perpétuellement de nouvelles bulles d'espace-temps, chacune avec ses propres propriétés physiques.
[17:01]Notre univers serait l'une de ces bulles, et au-delà de ses frontières, à une distance que nous ne pourrons jamais observer, d'autres bulles continueraient d'exister, totalement inaccessible, peut-être radicalement différente de la nôtre.
[17:14]La deuxième hypothèse, peut-être moins connue du grand public mais tout aussi vertigineuse, est celle des variations des constantes fondamentales.
[17:22]Que se passerait-il si les constantes physiques que nous considérons comme universelles et immuables, la constante gravitationnelle, la vitesse de la lumière, la constante de structure fine, n'étaient pas réellement constante, qu'elles variaient légèrement dans l'espace et dans le temps ?
[17:39]En 2001, une équipe de physiciens australiens de l'Université de Nouvelle-Galles du Sud, dirigée par John Webb, a trouvé des indices dans la lumière de quasars lointains, suggérant que la constante de structure fine, qui régit les interactions électromagnétiques, pourrait avoir été légèrement différente dans l'univers primitif.
[18:00]Ces résultats n'ont pas été définitivement confirmés ni infirmés, mais s'ils s'avéraient exacts, les implications seraient stupéfiantes.
[18:05]Cela signifierait que les lois de la physique elles-mêmes ne sont pas universelles, qu'elles peuvent être évoluées, que l'univers dans son lointain passé ou dans ses régions les plus reculées, fonctionnait différemment de la manière dont il fonctionne ici et maintenant.
[18:18]Et que nos théories, brillantes mais nécessairement limitées à notre coin de cosmos et à notre époque, ne sont peut-être que des approximations locales d'une réalité bien plus complexe.
[18:29]La troisième piste de recherche qui fascine les cosmologistes est celle de la topologie de l'univers.
[18:34]Quand on parle de la taille de l'univers, on distingue généralement deux concepts : l'univers observable, limité par l'horizon cosmologique, le point au-delà duquel la lumière n'a pas eu le temps de nous parvenir depuis le Big Bang, et l'univers total dont la taille est inconnue.
[18:50]Mais il y a une question encore plus subtile : la forme de l'univers.
[18:54]Est-il plat comme une immense feuille infinie, courbé positivement comme la surface d'une sphère, courbé négativement comme une selle de cheval hyperbolique ?
[19:03]Les données du satellite Plank suggèrent que l'univers est très proche de la platitude, mais très proche ne signifie pas parfaitement plat.
[19:11]Et la topologie de l'univers, sa forme globale, détermine si l'univers est infini ou fini. Un univers plat peut être soit infini, soit fini avec une topologie toroïdale, comme la surface d'un beignet dont les bords seraient recollés.
[19:25]Dans cette hypothèse, si vous voyagiez suffisamment loin dans une direction donnée, vous reviendriez à votre point de départ. Vous pourriez peut-être même voir des copies de vous-même dans des directions opposées du ciel, des images fantômes de la Terre telle qu'elle était il y a des milliards d'années.
[19:40]Des équipes comme celle de Jean-Pierre Luminet, cosmologiste à l'Observatoire de Paris, travaillent sur ces questions fascinantes.
[19:47]Et James Webb, avec sa capacité à observer des structures à des redshift extrêmes, pourrait fournir de nouveaux indices sur la topologie cosmique dans les années à venir.
[19:57]Parlons maintenant de ce que les prochaines années pourraient nous apporter, parce que James Webb n'est que le début.
[20:02]En 2025, l'observatoire Verac Rubin au Chili, anciennement connu sous le nom de LSST, Large Synoptic Survey Telescope, devrait commencer ses opérations scientifiques complètes.
[20:16]Cet observatoire possède la caméra photographique la plus grande jamais construite pour l'astronomie, 3 milliards 200 millions de pixels.
[20:25]Son objectif : photographier l'intégralité du ciel visible toutes les trois nuits pendant 10 ans.
[20:31]Il va produire une carte en quatre dimensions. Trois dimensions spatiales plus le temps de l'univers observable, permettant d'étudier l'évolution des structures cosmiques avec une précision sans précédent.
[20:42]Il devrait détecter des dizaines de milliards d'objets astronomiques, dont des millions de supernovæ, et nous donnera la mesure la plus précise jamais obtenue de l'énergie noire et de la matière noire.
[20:53]En parallèle, l'Extremely Large Telescope ou ELT, en cours de construction par l'Observatoire européen austral au Cerro Armazones au Chili, aura un miroir de 39 mètres de diamètre.
[21:05]39 mètres. Pour vous donner une idée, le miroir du célèbre télescope Keck à Hawaï mesure 10 mètres. Le ELT sera donc fondamentalement d'une toute autre puissance.
[21:16]Il permettra d'analyser l'atmosphère d'exoplanètes en orbite autour d'étoiles lointaines, à la recherche de biosignatures, des signes chimiques qui pourraient indiquer la présence de vie.
[21:27]Il permettra aussi d'observer des galaxies primordiales avec une résolution que James Webb lui-même ne peut pas atteindre. Et puis, il y a le Nancy Grace Roman Space Telescope de la NASA, dont le lancement est prévu autour de 2027.
[21:42]Surnommé parfois le Hubble sous stéroïdes, il aura un champ de vision 100 fois plus large que Hubble tout en maintenant la même résolution.
[21:50]Il sera spécifiquement conçu pour étudier l'énergie noire, détecter des exoplanètes par la méthode des microlentilles gravitationnelles et réaliser des relevés profonds de l'univers.
[22:00]Ce que ces instruments ont en commun, ils vont tous converger vers les mêmes questions fondamentales que James Webb a soulevées.
[22:06]Pourquoi les galaxies massives primitives existaient-elles si tôt dans l'histoire de l'univers ? Quelle est la vraie nature de l'énergie noire ?
[22:13]Pourquoi les deux mesures de la constante de Hubble ne concordent-elles pas ? Et peut-être, la question ultime : y a-t-il d'autres univers ? Et si oui, peut-on en trouver une trace, si infime soit-elle, dans nos données cosmologiques ?
[22:27]Les scientifiques espèrent que la combinaison de toutes ces nouvelles données va soit confirmer le modèle standard avec de nouveaux ajustements, soit révéler quelque chose d'entièrement nouveau et d'inattendu.
[22:38]Et si l'histoire des sciences nous a appris une chose, c'est que chaque fois que nous avons construit un nouvel outil suffisamment puissant pour regarder là où nous n'avions jamais regardé, nous avons trouvé quelque chose que nous n'attendions pas.
[22:50]Et maintenant, revenons à cette image qui a tout déclenché, ce petit carré de ciel apparemment vide dans lequel James Webb a pointé ses miroirs. Rappelons les faits bruts et cette fois, laissons-les faire leur plein effet.
[23:01]Dans cet espace équivalent à un grain de sable tenu à bout de bras face au ciel nocturne, James Webb a trouvé des milliers de galaxies. Si l'on extrapole ce résultat à l'ensemble du ciel, cela suggère que l'univers observable contient non pas les 200 milliards de galaxies que nous estimions avant Web, mais peut-être plus de 2000 milliards de galaxies, 10 fois plus.
[23:22]Et chacune de ces galaxies, chacune de ces taches de lumière minuscules sur l'image de Web est un univers en soi. Elle contient des centaines de milliards d'étoiles.
[23:32]Certaines de ces étoiles ont des planètes. Certaines de ces planètes se trouvent dans la zone habitable de leur étoile. Certaines de ces planètes pourraient avoir de l'eau liquide à leur surface. Certaines pourraient avoir des atmosphères.
[23:44]Et certaines, j'ose à peine le formuler, mais la probabilité mathématique le suggère fortement, certaines pourraient héberger la vie, peut-être même une vie intelligente, peut-être même une civilisation bien plus avancée que la nôtre, qui pointe en ce moment même ses propres télescopes vers l'espace, cherchant à comprendre un univers aussi mystérieux et effrayant pour eux qu'il l'est pour nous.
[24:10]Et peut-être que dans un minuscule grain de lumière sur leur image, il y a notre galaxie, notre étoile, notre Terre, nous. Voici l'implication peut-être la plus vertigineuse de toutes ces découvertes, celle que je vous ai promise au début de cette vidéo, et elle est encore plus troublante que tout ce que nous avons couvert jusqu'ici.
[24:27]Si l'univers est vraiment aussi vaste, si ses structures se forment différemment de ce que nos modèles prédisaient, si les galaxies massives peuvent exister dans les premiers instants cosmiques, si la constante de Hubble n'est pas une constante universelle parfaite, si les lois de la physique pourraient varier légèrement, alors peut-être que le phénomène le plus improbable que nous connaissons, la vie consciente, la capacité de l'univers à se regarder lui-même et à se questionner sur sa propre existence, n'est pas un accident rarissime dans un coin isolé du cosmos.
[25:00]Peut-être que ce phénomène est universel, peut-être même inévitable. Peut-être que dans des milliards de galaxies à des distances inimaginables, d'autres formes de conscience se posent exactement les mêmes questions que vous en regardant cette vidéo.
[25:13]Peut-être que l'univers, dans toute son immensité terrifiante, n'est pas vide de sens. Peut-être qu'il déborde de sens d'une manière que nous ne sommes pas encore équipés pour comprendre.
[25:24]Ce que nous savons avec certitude, c'est ceci : l'univers observable a un diamètre d'environ 93 milliards d'années-lumière. Il contient au moins 2 000 milliards de galaxies.
[25:39]Il a un âge d'environ 13,8 milliards d'années. Il est en expansion accélérée. Sa composition est à 95 % mystérieuse pour nous.
[25:46]Et James Webb, ce joyau d'ingéniosité humaine que nous avons envoyé dans le froid glacial de l'espace, nous a déjà montré que même le peu que nous pensions savoir sur ce 5 % restant était peut-être incomplet.
[26:00]Ce que nous ne savons pas, en revanche, c'est quelle est la taille réelle de l'univers au-delà de notre horizon cosmologique. Ce que nous ne savons pas, c'est si nous sommes seuls.
[26:09]Ce que nous ne savons pas, c'est si d'autres univers existent. Ce que nous ne savons pas, c'est pourquoi les lois de la physique sont exactement ce qu'elles sont, ni plus ni moins, avec précisément les valeurs qui permettent l'existence de la matière, des étoiles, des planètes et de la vie.
[26:30]Et peut-être que la découverte la plus importante que James Webb nous a offerte n'est pas une image, pas un chiffre, pas une galaxie. C'est une leçon d'humilité cosmique. La révélation que la frontière de notre ignorance est bien plus lointaine que la frontière de notre savoir.
[26:41]Que l'univers est bien plus étrange, bien plus vaste, bien plus complexe que tout ce que nous aurions pu imaginer et que nous commençons à peine, à peine à le comprendre.
[26:52]L'univers n'est pas seulement plus étrange que nous le supposons, il est plus étrange que nous pouvons le supposer.



