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Pourquoi les Français passent pour les champions de la grève

France Culture

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[0:00]Mais est-ce que les Français sont vraiment plus souvent en grève que les autres pays ?
[0:00]Sur les 20 dernières années, il y a toujours eu un pays européen avec plus de jours de grève que la France.
[0:00]Entre 2000 et 2009, en moyenne, l'Espagne et la Grèce ont cumulé plus de journées de grève que nous.
[0:00]Il est clair que la France est un pays où euh la politique au plus haut niveau s'est souvent jouée par et dans la rue.
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[0:00]Râleur, feignant et surtout toujours en grève. Mais est-ce que les Français sont vraiment plus souvent en grève que les autres pays ? Sur les 20 dernières années, il y a toujours eu un pays européen avec plus de jours de grève que la France. Entre 2000 et 2009, en moyenne, l'Espagne et la Grèce ont cumulé plus de journées de grève que nous. Et entre 2010 et 2019, c'est Chypre qui a explosé le record. Seulement, ces pays-là ne manifestent pas forcément les jours de grève. C'est ça qui rend en partie nos grèves plus visibles. Les Français sont plus souvent dans la rue, et ça, c'est historique. Il est clair que la France est un pays où euh la politique au plus haut niveau s'est souvent jouée par et dans la rue. Notre République, la première est née suite à la Révolution française et le 19e siècle a été un long siècle où euh les régimes se sont fait et défaits par et dans des journées révolutionnaires. D'après cette historienne, la manifestation s'est donc affirmée au cours des siècles comme une manière de gérer les crises politiques. C'est relativement exceptionnel. La France n'a pas le monopole de ce rôle de la rue. On le retrouverait euh à peu près dans les mêmes termes en Argentine avec les péronistes et les anti-péronistes à différents moments de l'histoire argentine. On trouverait certaines similitudes dans certains pays d'Amérique Latine, mais en tout cas en Europe, euh on n'a absolument pas de phénomène de même nature, ni en terme de siècle révolutionnaire, ni en terme de gestion des crises dans le cadre du régime existant. Cette exception est devenue un objet culturel, ce qui a renforcé à l'étranger l'idée que la France est liée à une culture de la contestation plutôt qu'à une culture de la négociation. Cette République issue des révolutions euh s'est accompagnée euh de la construction euh d'un grand récit révolutionnaire et euh d'images euh qui font partie de notre culture nationale. Ce temps des révolutions, il a été magnifié par Victor Hugo. Les Misérables, même si on ne l'a pas lu, fait partie de notre culture nationale. La Marseillaise a quand même un certain rythme. Delacroix fait à ce point partie de la culture nationale que le nombre de publicités qui utilisent aujourd'hui cette pauvre liberté qui est dans le peuple pour vendre tout autre chose est absolument hallucinant. On a bien dans notre culture profonde des mises en récit, des mises en images, voir des mises en sons qui ont magnifié la lutte. Autre élément d'importance, c'est l'utilisation par le patronat français du lock-out : la fermeture provisoire de l'usine ou du lieu de grève. Une stratégie pour contourner la grève très utilisée par les patrons français au 19e et début 20e siècle. Si on lock-out les ouvriers en grève, ils manifestent. C'est leur manière de faire corps dans l'espace public dès lors qu'ils ont été mis à la porte de l'espace du travail. Manifestations et grèves sont ainsi une manière d'interpeller les pouvoirs publics et ça aussi c'est une de nos spécificités mais qui, elle, date du Moyen Âge. En 1229, les universitaires parisiens arrêtent les cours et les sermons pour protester contre la mort de plusieurs étudiants tués par les sergents royaux. Et c'est à cette occasion que le pape, qui est à ce moment-là Grégoire IX, émet une bulle dans lequel il donne des privilèges complémentaires à l'université de Paris. Et apparaît donc dans cette bulle, un privilège qui est celui de cesser en toute légalité les activités universitaires. Et en revanche, ce privilège, il n'est pas concédé aux deux autres universités que sont Bologne et Oxford. Cette spécificité parisienne, le droit de "cessatio", ancêtre du droit de grève, est largement utilisé par les universitaires. On a entre 1231 euh et euh 1499 qui voit la la disparition du droit de grève à l'université, euh par une trentaine de cas bien documentés hein de grèves qui parfois vont de quelques jours euh à 2 ans. Dans les autres universités européennes, en cas de conflit, les universitaires délocalisent l'université dans une autre ville, alors qu'à Paris ils font grève. Le fait que l'université de Paris soit dans la ville du roi, euh fait que dès le départ, elle développe un sentiment de proximité avec le roi, qui est d'ailleurs entretenu par celui-ci. Et donc, dès qu'elle se sent menacée dans ses privilèges, en fait, elle cherche à mobiliser l'attention du roi dans ce rapport direct et immédiat. Et l'usage de la grève, c'est d'abord une volonté de mobiliser l'autorité euh l'autorité royale pour qu'elle se saisisse du cas qui est porté. Et c'est souvent encore le cas aujourd'hui où les manifestations et contestations sont plus généralisées car contre un pouvoir central. Alors que dans d'autres pays européens, les contestations, plus locales, sont moins visibles depuis l'étranger.

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