Thumbnail for CÉZANNE (1990) AKA Cézanne – Dialogue avec Joachim Gasquet (w/ eng subs) by nipun

CÉZANNE (1990) AKA Cézanne – Dialogue avec Joachim Gasquet (w/ eng subs)

nipun

42m 28s2,177 words~11 min read
Auto-Generated

[1:41]Si je passe trop haut ou trop bas, tout est flambé. Il ne faut pas qu'il y ait une seule maille trop large, un trou par où l'émotion, la lumière, la vérité s'échappe. Je mène, comprenez un peu, toute ma toile à la fois. Dans l'ensemble, je rapproche dans le même élan, la même fois, tout ce qui s'éparpille. Tout ce que nous voyons, n'est-ce pas, se disperse, s'en va, la nature est toujours la même, mais rien ne demeure d'elle de ce qui nous apparaît. Notre art doit lui donner le frisson de sa durée, avec les éléments, l'apparence de tous ses changements, il doit nous la faire goûter éternelle. Qu'est-ce qu'il y a sous elle ? Rien peut-être, peut-être tout ? Tout, comprenez-vous, alors je joins ses mains et rondes. Je prends à droite, à gauche, ici, là, partout, c'est ton ses couleurs, ses nuances, je les fixe, je les rapproche. Ils font des lignes, ils deviennent des objets, des rochers, des arbres sans que j'y songe. Ils prennent un volume, ils ont une valeur. Si ces volumes, si ces valeurs correspondent sur ma toile, dans ma sensibilité, au plan aux tâches que j'ai qui sont là sous mes yeux. Et bien ma toile joint les mains, elle ne vacille pas, elle ne passe ni trop haut ni trop bas, elle est vraie, elle est dense, elle est pleine. Mais si j'ai la moindre distraction, la moindre défaillance, surtout si j'interprète trop un jour. Si une théorie aujourd'hui m'emporte qui contrarie celle de la veille, si je pense en peignant, si j'interviens. Patatra, tout fout le camp. Comment, si vous intervenez? L'artiste n'est qu'un réceptacle de sensation, un cerveau, un appareil enregistreur. S'il intervient, s'il ose lui, chétif, se mêler volontairement à ce qu'il doit traduire. Il y a un filtre sa petitesse, l'œuvre est inférieure. L'artiste, en somme, serait donc pour vous inférieur à la nature. Non, je n'ai pas dit cela, l'art est une harmonie parallèle à la nature, si le peintre n'intervient pas volontairement, entendez-moi bien. Toute sa volonté doit être de silence, il doit faire taire en lui toutes les voix des préjugés, oublier, oublier, faire silence, être un écho parfait. Alors, sur sa plaque sensible, tout le paysage s'inscrira. Pour le fixer sur la toile, l'extérioriser, le métier interviendra ensuite. Mais le métier respectueux qui lui aussi n'est prêt qu'à obéir, à traduire inconsciemment, quand il sait bien sa langue, le texte qu'il déchiffre, les deux textes parallèles, la nature vue, la nature sentie qui toutes deux doivent s'amalgamer. Le paysage se reflète, s'humanise, se pense en moi, je l'objective, le projette, le fixe sur ma toile. D'ailleurs, l'odeur toute bleue des pains qui est apre au soleil, doit épouser l'odeur verte des prairies qui fraîchissent là chaque matin, avec l'odeur des pierres. Le parfum de marbre lointain de la Sainte Victoire, il faut le rendre et dans les couleurs, sans littérature. Quand la sensation est dans sa plénitude, elle s'harmonise avec tout l'être, le tourbillonnement du monde au fond d'un cerveau se résout dans le même mouvement, que perçoivent chacun avec leur lyrisme propre, les yeux, les oreilles, la bouche, le nez. Tenez, si je ferme les yeux et que j'évoque ces collines de Saint-Ma, c'est l'odeur de la scabieuse qu'elle m'apporte. Quand je peignais ma vieille au chapelet, je voyais un ton flaubert, une atmosphère, quelque chose d'indéfinissable, une couleur bleutée et rousse, qui se dégage, il me semble de Madame Bovary. J'avais beau lire apulée pour chasser cette obsession, qu'à un moment je craignais dangereuse, trop littéraire. Rien n'y faisait ce grand bleu rousse me tombait, me chantait dans l'âme, j'y baignais tout entier. Il s'interposait entre vous et la réalité, entre vos yeux et le modèle. Pas du tout, il flottait comme ailleurs. Je scrutais tous les détails des vêtements, la coiffe, les plis du tablier, je déchiffrais le sournois visage, c'est bien après que j'ai constaté que la face était rousse, le tablier bleuté.

[7:07]Ah, décidément, je n'étais pas faite pour être mère, cet enfant m'agace. Ah, c'est pourtant une bien belle petite fille, moi si j'étais mariée, j'en voudrais bien une comme ça. Mais, laisse-moi, va jouer, qu'est-ce qu'elle a donc, c'est qu'on peignait ainsi. C'est étrange, moi, je la trouve laide. Si j'avais su, je l'aurais laissé en nourrice. Oh, mais c'est une distraction, Madame, un enfant. Je l'ai cru. Mais va-t-il féliciter, je crois que rien ne peut me distraire. Je m'ennuie tant ici, tout est si plat, si banal. J'ai envie d'apprendre l'italien et de m'enfuir à l'étranger. Oh, mais pourtant, vous avez tout ce que vous voulez ici, il n'y a pas de semaine où Monsieur Leroux ne vous apporte quelque chose. Vous voulez une écharpe ? Oui, celle en cachemire bleu.

[7:58]Oh mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce que j'ai fait ? Mon amour, mon ange, je t'aime tant. Oh, tu es si belle. Croyez-moi mon cher, attaquez la chirurgie. Vous avez une occasion magnifique avec Hippolyte, le pied bot. Succès presque certain, soulagement et embellissement du malade, notoriété rapide pour l'opérateur, ce qui d'ailleurs augmenterait vos ressources et vous permettrait de placer Madame Bovary dans un cadre plus élevé. Car, je le dis partout et à tout le monde, cette femme là est digne d'une sous-préfecture. Ah, mais voici Monsieur Boulanger. Bonjour mon cher. Bonjour. Vous ne connaissez pas notre médecin, Monsieur Bovary, Monsieur Rodolphe Boulanger, propriétaire du château de la Huchette. Enchanté, monsieur. Vous ne venez pas au Commis ? Il est temps, les tribunes sont remplies. Je voudrais d'abord passer chercher ma femme.

[11:15]Ah ah on a besoin de chaise dans le coin, je m'en cherche à l'église. Monsieur le Préfet, j'ai qu'un temps.

[11:22]Un simple valgus.

[11:35]De voir et de sentir ce qui est grand. De haïr ce qui est beau et non pas d'accepter toutes les conventions de la société avec les ignominies qu'elle impose. Il faut bien suivre un peu l'opinion du monde et obéir à sa morale. Je crois pas à la morale du monde, je crois à l'autre, l'éternelle, celle qui nous ordonne de proscrire le mensonge. Vraiment, alors je ne mentirais jamais.

[12:08]Catherine Niquaise Élisabeth Leroux pour 54 ans de service dans la même ferme, une médaille d'argent du prix de 25 francs. Oui Madame Leroux. Vas-y, vas-y donc, puisqu'on te la donne, la médaille, voyons. Allez. Allez ma bonne.

[12:25]La dame, la pauvre.

[12:33]Race porcine riez écho à messieurs le Hérissé et Roulembourg, 60 francs. Bravo Roulembourg. Il la donnerait au curé de chez nous pour qu'il me dise une messe. Quel fanatisme !

[12:47]Ne vous laissez pas aller à la tristesse. Au fond, quand on est bien décidé, on trouve toujours des distractions. À Yonville. Eh oui, ne serait-ce que des promenades à cheval le matin dans la rosée, voilà qui vous donnerait de belles couleurs à vos joues. Ah, le cheval. J'aimais bien ça autrefois, mais il y a si longtemps. Si longtemps, ne faites rien. Tenez, j'ai justement une petite jument, douce comme un agneau et qui s'ennuie à ne rien faire, je vous propose de la monter. Vous verrez comme vous reprendrez goût à la vie en galopant dans les bois. Mais, je n'ai même pas d'amazone. Ce n'est pas très loin à faire faire. Non, vraiment, il ne faut pas y penser. Et pourquoi ?

[13:37]Voyons, le monde, le qu'en dira-t-on. Oh, voilà qui ne me troublerait pas à votre place, d'ailleurs, que peut-on trouver à redire à ce que la femme d'un médecin fasse du cheval pour se maintenir en bonne santé ? Ah, vraiment, vous avez d'une façon de tourner les choses.

[13:56]Alors, alors c'est oui ? Ah, que vous êtes vif. Il s'est mis à réfléchir.

[14:08]Je vous disais tout à l'heure que le cerveau libre de l'artiste doit être comme une plaque sensible, un appareil enregistreur, simplement, au moment où il œuvre. Mais cette plaque sensible, des bains savants l'ont amené au point de réceptivité où elle peut s'imprégner de l'image consciencieuse des choses. Un long travail, la méditation, l'étude, des souffrances et des joies, la vie l'ont préparé. Une méditation constante des procédés des maîtres et puis le milieu où nous nous mouvons habituellement, ce soleil. Écoutez un peu.

[14:59]Le hasard des rayons, la marche, l'infiltration, l'incarnation du soleil à travers le monde, qui peindra jamais cela ? Qui le racontera ? Ce serait l'histoire physique, la psychologie de la Terre.

[15:15]O lumière céleste, les humains ne me l'avaient pas enseigné, déjà depuis longtemps quand mon cœur languissant ne pouvait trouver la toute vivante. Alors je me tournais vers toi, m'attachais comme la plante à toi me confiant en un pieux plaisir, longtemps à toi aveuglément. Car difficilement le mortel reconnaît les purs, pourtant lorsque l'esprit fleurit en moi comme toi-même tu fleuris, là je te connus, là je le criai, tu vis. Et comme sereine tu chemine autour des mortels et célestement juvénile répand rayonnante ta splendeur propice sur chaque chose en propre, de sorte que toutes portent la couleur de ton esprit. Ainsi la vie me fut aussi poésie, car ton âme était en moi et ouvertement se donna mon cœur comme toi à la terre grave, à la souffrante, et souvent dans la nuit sacrée je le jurais, d'aimer jusqu'à la mort, fidèle, sans crainte, celle pleine du destin. Alors cela bruissait autrement qu'avant dans le bois, et tendrement résonnaient les sources de sa montagne, et ardemment clément dans l'haleine des fleurs soufflait l'esprit tranquille des Divins vers moi. Toutes les joies, Terre, non comme tu les tends souriante aux plus faibles, magnifiques comme elles sont, et chaudes et vraies de peine et d'amour mûrissent, toutes tu me les donnas et quand souvent j'étais assis sur une lointaine hauteur montagneuse et m'étonnant, je méditais sur l'erreur sacrée des humains, très profondément ému par tes transformations, et pressentant le propre destin, alors l'éther respirait comme pour toi, guérisseur autour de ma poitrine blessée d'amour, et magiquement dans sa profondeur se résolvaient mes énigmes. Du plus heureux. Hélas, si je pouvais dire comment c'était, le nommer, le cheminement et l'ouvrage des forces de ton génie, des magnifiques dont j'étais le compagnon, ô Nature. Puissé-je encore une fois l'appeler dans mon âme, que dans ma poitrine muette mortellement déserte tous tes sons tintent à nouveau.

[18:17]Le suis-je encore, ô vie, et bruissaient-elles en moi toutes tes mélodies ailées et entendais-je ton vieil unisson, grande Nature ? Hélas, moi l'abandonné de tout, ne vivais-je pas avec cette terre sacrée et cette lumière et avec toi, que jamais l'âme ne délaisse, ô père Éther, et avec tous les vivants dans un Olympe éternellement présent ?

[18:51]Non, je ne devais pas le prononcer, Nature sacrée, virginale qui fuit le sens grossier ! Je t'ai méprisée et établi en maître moi seul, un orgueilleux barbare, à votre ingénuité je vous tenais, vous puissances pures toujours jeunes !

[19:17]Qui m'avez éduqué avec joie, nourri de délices, et parce que vous me retourniez toujours égales, vous bonnes, je n'honorais pas votre âme ! Je la connaissais, oui, je l'avais apprise à fond, la vie de la Nature, comment devait-elle m'être encore sacrée comme autrefois ! Les dieux m'étaient maintenant devenus serviteurs, moi seul était Dieu, et je le proclamais en une insolente fierté.

[19:57]Douces, plus ou moins, êtres et choses, nous ne sommes qu'un peu de chaleur emmagasinée et organisée, un souvenir de soleil. Un peu de phosphore qui brûle dans les ménages du monde. La morale éparse du monde, c'est l'effort qu'il fait peut-être pour redevenir soleil. C'est là sa notion, son sentiment, son rêve de Dieu. Partout un rayon frappe à une porte obscure, une ligne partout cerne, tient un ton prisonnier, je veux les libérer. La délicatesse de notre atmosphère tient à la délicatesse de notre esprit, elles sont l'une en l'autre. La couleur est le lieu où notre cerveau et l'univers se rencontrent. Regardez cette Sainte Victoire, quel élan, quelle soif impérieuse du soleil, et quelle mélancolie le soir quand toute cette pesanteur retombe. Ces blocs étaient du feu, il y a du feu encore en eux, l'ombre, le jour a l'air de reculer en frissonnant d'avoir peur d'eux. Quand de grands nuages passent, l'ombre qui en tombe frémit sur les roches comme brûlé, bu tout de suite par une bouche de feu. Longtemps je suis resté sans pouvoir, sans savoir peindre la Sainte Victoire, parce que j'imaginais l'ombre concave, comme les autres qui ne regardent pas. Tandis que, tenez, regardez, elle est convexe, elle fuit de son centre, au lieu de se tasser, elle s'évapore, se fluidise, elle participe toute bleutée à la respiration ambiante de l'air. Comme là-bas à droite sur le pilon du roi, vous voyez au contraire que la clarté se berce, humide, miroitante, c'est la mer. Voilà ce qu'il faut rendre.

[42:10]Je peins mes natures mortes pour mon cocher qui n'en veut pas.

[42:18]Je les peins pour que les enfants sur les genoux de leur grand-père les regardent en mangeant leur soupe et en babillant.

Need another transcript?

Paste any YouTube URL to get a clean transcript in seconds.

Get a Transcript