[0:03]Quand les Anglais ont voté pour le Brexit ou quand les Américains ont voté pour Trump, on a beaucoup entendu qu'ils avaient mal voté, qu'ils s'étaient fait avoir par des fake news. Slender majority of an ignorant and misled public. Qu'ils étaient souvent ignorant, dec boomer demo, qui Donald Trump. Et qu'il n'avait pas été capable de comprendre que ça allait contre leur propre intérêt. those coughing dodging idiots who voted for Brexit. Jacques Rancière est philosophe, professeur émérite à l'université Paris 8, et il fait partie des penseurs de la démocratie qui m'ont le plus marqué et nourri intellectuellement. L'une de ses hypothèses les plus puissantes, c'est l'égalité des intelligences. Une idée qui contredit donc complètement la tendance actuelle à déplorer la crédulité ou l'irrationalité des gens. Mais peut-on vraiment dire que tout le monde a la même capacité intellectuelle ? Quelles sont les implications politiques d'une telle affirmation, et si on arrêtait de prendre les gens pour des cons ?
[1:00]Et moi, j'ai pensé à faire cette émission sur ce sujet-là, justement en réaction à un discours que que j'entends souvent sur le fait que les gens sont bêtes, en fait, les gens sont complotistes, les gens sont antivax, les gens votent mal et contre ça, l'idée de l'égalité des intelligences, c'est complètement, voilà, à contre-courant. Et donc est-ce que vous pourriez me dire exactement ce que vous entendez par égalité des intelligences et accessoirement aussi c'est quoi l'intelligence ? L'intelligence, bon, c'est la capacité de se débrouiller pour relier les éléments d'expérience que l'on rencontre un petit peu tous les jours, quoi. Bon, c'est la définition la plus la plus grossière, quoi. Et bon, il y a on est on vit dans un monde effectivement qui est structuré par une idée de l'inégalité des intelligences. Je veux dire, c'est quelque chose que bon, on rencontre partout, à savoir oui, que au fond, il y a malheureusement un petit nombre de gens qui sont doués de l'intelligence et le reste du monde, évidemment, qui est stupide et il faut expliquer, il y a un côté bon enfant dans l'idée d'égalité des intelligence. Bon enfant dans l'idée que oui, ben, d'une part, bon, il y a des gens bêtes, il y a des gens bêtes, ça bon, c'est irrémédiable, mais il y a aussi des gens qu'on peut essayer de rendre un peu plus intelligent, quoi. Et c'est et par conséquent, il faut les essayer, bah, de les prendre là où ils sont et puis de les mener un tout petit peu plus loin, quoi. Et oui, et ça, et ça, c'est quelque chose qui, je dirais, qui vraiment traverse toute la société. Cette présupposition d'inégalité traverse toute la société, et par exemple, le phénomène du complotisme, que l'on voit notamment à l'œuvre chez une partie de l'électorat de Trump, est quelque chose qui peut être analysé à ce prisme. La bêtise, c'est de croire qu'on est plus intelligent que les autres. Les complotistes sont des gens qui croient qu'ils sont qu'ils sont plus intelligents que les autres. bon, le complotisme, qu'est-ce que c'est, c'est au fond, la l'espèce d'exagération d'un mode d'expression, d'un mode de finalement de raisonnement, euh, qui par ailleurs est reconnu, il est souvent honoré, qui est celui qui dit que attention, il faut pas se fier aux apparences, qu'il faut regarder un petit peu la réalité des choses, des choses par derrière, quoi. D'une certaine façon, on se trouve dans une espèce justement de rapport entre deux catégories de gens qui chacune croient à l'inégalité de l'intelligence. Les les uns vous disent il vote Trump, c'est qu'ils sont vraiment idiots, quoi. Et les gens qui votent Trump disent on s'est pas nous avoir par les discours que qu'on nous fait à Washington et cetera. Chacun croit qu'il est plus intelligent et c'est ça c'est ça c'est la logique de l'inégalité comme précisément organisant toute une société. Mon idée, c'est qu'il faut renverser les choses, c'est-à-dire que si les gens votent sur des bases comme ça de philosophie plus ou moins conspirationniste complotiste et tout, c'est pas parce qu'ils sont ignorants. Si les gens disons adhèrent à ce que dit Trump, ça veut pas dire qu'ils croient ce qu'il dit parce que parce qu'ils sont ignorants, qu'ils connaissent pas les réalités, non. On adhère à un discours, non pas parce qu'on le croit vrai, non pas parce que on manque les éléments pour vérifier, mais parce que fondamentalement ça ça vous plaît, quoi. Écoutez-moi, vous pensez tous que César est un con, ouais. Vous pensez que le consul et son conseiller sont des cons ? Et vous pensez qu'ils vous prennent pour des cons ? Ouais. Et vous avez raison, mais aussi parce que depuis le temps qu'ils vous prennent pour des cons, avouez que vous êtes vraiment des cons. Tout notre monde est gouverné par la présupposition de l'inégalité des intelligences. C'est à la fois une chose affirmée, jamais vraiment prouvée, quoi. Et que peut-on faire sur la sur la présupposition inverse ? Partant la présupposition que ben, la personne à qui on parle peut comprendre ce que vous dites. Jacques Rancière développe cette thèse de l'égalité des intelligences dans un livre qui s'appelle le maître ignorant. Il y raconte l'expérience de Joseph Jacotot, qui avait découvert au début du 19e siècle, qu'il était tout à fait possible d'enseigner le français à des étudiants flamands sans connaître un mot néerlandais. Il leur a simplement confié un livre en édition bilingue et les a laissé étudier seuls en comparant les deux versions. Sans rentrer dans le détail de sa méthode, Jacotot se rend compte qu'un maître peut enseigner ce qu'il ignore et un élève peut apprendre tout seul, de la même manière que quand on est petit, on n'a pas besoin d'un maître pour nous expliquer comment parler. L'élève et le maître ont une intelligence commune. Voilà, la force de de de Jacoto, c'est d'essayer d'inventer des espèces de de situations, de des situations où celui qui ne croit pas ou celle qui ne croit pas être intelligent ou intelligente, se se trouve en quelque sorte amené à vérifier que qu'il ou ou qu'elle l'est. Bon, surtout à l'époque, bon, c'était l'époque où on pensait à instruire le peuple, c'était le grand mot d'ordre, quoi. Et à cette à cette idée de l'instruction du peuple, Jacotot oppose l'idée de l'émancipation intellectuelle. En disant, bon, ce qui fait le problème, c'est pas que les gens soient ignorants, ce qui fait le problème, c'est qu'ils n'ont pas confiance dans leur propre intelligence. Autrement dit, l'enseignement pour Jacotot, ce n'est pas l'instruction du peuple, c'est-à-dire une transmission de savoir d'un savant vers un ignorant, c'est plutôt une émancipation, c'est-à-dire l'activation de l'intelligence de chacun. Ça ne veut donc pas dire qu'il n'y aurait pas du tout besoin de maîtres ou de profs, ça veut dire que son rôle consiste simplement à attiser la volonté de l'élève à user de cette intelligence. Ça, c'est quelque chose qui a été par exemple éprouvé par les étudiants de l'université expérimentale de Vincennes, qui avait été créé dans la foulée de mai 68. Et où Jacques Rancière avait enseigné au côté d'autres grandes figures intellectuelles, tels que Michel Foucault, Gilles Deleuze et Jean-François Lyotard. L'université avait, entre autres, la particularité d'être ouverte au non-bachelier et proposait des cours du soir pour les travailleurs. Je crois que Vincennes, c'est un endroit qui a rendu les gens intelligents.
[6:26]Vraiment, vraiment, quand on en est sorti, et ben, on était plus intelligent qu'avant. Et aussi, je crois, parce que peut-être qu'on est intelligent avant, mais on le savait pas. Ça veut pas dire qu'on se passe de l'école publique, ça veut pas dire qu'on se passe de prof. Bah, là, même ce qu'on fait là maintenant, de journalisme, de de de vous, vous faites bien des interventions dans les médias, vous faites pas seulement produire du savoir, vous venez le transmettre, vous venez l'expliquer un peu. Je viens je viens je viens parler euh, je viens parler de de de ce de ce que je fais, quoi. Voilà, mais c'est vrai que très souvent que quand j'arrive pour en parler, on me dit attention, ouh là là, vous allez parler, vous avez au grand public, alors faites attention, pas de mots trop savants, pas de pas d'explication trop compliquée, et cetera. Et je dirais chaque fois, je réponds, je dirais, pour moi, ça ça n'a pas de sens, ça n'a pas de sens, disons, on s'adresse à des humains qu'on considère comme comme égaux, bon, qu'il qu'ils soient. Ce qui est original dans cette approche, c'est de dire que l'égalité n'est pas l'objectif à atteindre, mais le point de départ. Il ne s'agit pas d'essayer de mesurer le QI des gens pour savoir s'ils sont vraiment le même niveau d'intelligence, il s'agit de présupposer qu'on s'adresse à des gens intelligents. Or cette hypothèse d'égale intelligence a des implications politiques fortes, puisqu'elle est indissociable de la vraie démocratie telle que la conçoit Jacques Rancière. Pour lui, la démocratie n'est pas un simple cadre institutionnel qui garantit une fois pour toutes telle et telle liberté et ça ne se réduit pas non plus au fait d'aller voter tous les 5 ans. C'est la mise en application concrète de l'idée que tout le monde a une égale capacité intellectuelle et donc une même légitimité à s'occuper des affaires publiques. C'est une pratique, et historiquement, si on regarde ce qui s'est passé depuis le 19e siècle, c'est un processus qui a emprunté deux voix. Bon, si on reprend un petit peu le plus large un peu toute l'histoire un peu des disons de la démocratie dans dans les temps modernes, oui, effectivement, ça s'est fait de dans dans deux dans deux directions, quoi. À savoir bien sûr, demander que les gens qui n'avaient pas de droit politique obtiennent ces obtiennent ces droits politiques. Bon, le cas des disons des ouvriers, des pauvres, de tous les gens qui ne pouvaient qui n'avaient pas le disons les moyens de donc de payer. l'impôt qui vous donnez le droit euh, droit de de voter. Ça a été bien sûr les les femmes, ça a été bon, ça a été bon les noirs aux États-Unis. Donc bon, il y a il y a cette cette bon cette ce premier élargissement à savoir que faire que tous soient reconnus comme participant de la souveraineté politique collective. Et puis il y a eu le deuxième la deuxième chose effectivement qui est de disons de transformer au fond des espaces qui étaient réglés par l'inégalité en espace d'égalité, précisément en transformant au fond des espaces privés en espaces en espace public, quoi. Et pendant très très longtemps, bon, bah, les les rapports d'un employeur à ses employés sont considérés comme des rapports privés, quoi. C'est-à-dire que bon, dans les dans dans le code dans le code Napoléon, font ben, disons les au fond les rapports d'un d'un industriel avec ses employés, c'est la même chose que les rapports d'un maître de maison avec ses domestiques. Donc c'est donc voilà, et donc il y a eu tous ces mouvements si vous voulez, bon, même l'invention de la grève moderne, c'est pas simplement une espèce de rapport de force, non, la grève moderne, c'est aussi de dire que les affaires de les affaires de l'industrie, les affaires de l'atelier, les affaires du lieu de travail sont aussi des affaires publiques qui doivent être l'objet de d'une espèce de disons de de délibération, de de décision, de décision publique. Autrement dit, la démocratie a progressé à chaque fois qu'on a reconnu la qualité de sujet politique égaux à ceux qui étaient considérés comme inférieur. Et à chaque fois qu'on a reconnu le caractère public de sujet considéré jusqu'à alors comme des affaires privées. Or dans un autre de ces livres, la haine de la démocratie, Jacques Rancière analyse comment depuis la fin des années 70, l'élite a développé un discours de méfiance envers ce processus démocratique, qui serait allé trop loin. Ce thème apparaît notamment dans un texte qui a été publié en 1975 par la Commission Trilatérale, une organisation privée internationale qui regroupe des hommes d'affaires et des dirigeants politiques influents. Il y a quelque chose qui est né déjà dans les années dans les années 70, cette grande conférence, conférence de la trilatérale où il y a un petit peu donc des disons des un petit peu des des divers gouvernements qui se rencontrent pour examiner justement un petit peu les l'état de ce qu'on appelle à l'époque la démocratie, quoi. Et on commence à dire effectivement mais attention parce que la démocratie, c'est un système qui est fragile et qui est menacé par quoi ? qui est menacé par les démocrates.
[10:42]Alors on commence à dire à l'époque, bon, c'est les thèmes qui seront repris effectivement par nos idéologues dans les années 2000, à savoir la démocratie est menacée quand il y a des gens qui la prennent trop au sérieux, c'est-à-dire quand il y a des gens, quelque sorte qui en font véritablement un mode d'agir collectif, quoi. Dans ce texte, la trilatérale, on peut lire que les dirigeants s'inquiètent de ce qu'ils appellent un déferlement démocratique, qui rendrait la démocratie ingouvernable. Autre exemple, en France, le philosophe Marcel Gauchet a publié un recueil d'articles qui s'intitule La démocratie contre elle-même, où il se demande la démocratie survivra-t-elle à son triomphe. On voit bien que pour ces auteurs, il y a en fait deux démocraties. La bonne, c'est l'état de droit, le système représentatif, et la mauvaise, c'est quand les gens prennent trop au pied de la lettre l'idée de pouvoir du peuple et essaie de vraiment changer les choses. Bon, ça, c'est un premier point, donc il faudrait mieux que les gens bougent pas trop, quoi. Mais s'ils bougent pas trop, ça veut dire qu'ils vont rester chez eux, ça veut dire qu'ils vont consommer, ça veut dire qu'ils vont devenir des individualistes égoïstes. Mais la consommation égoïste, ça veut dire bien sûr que bah, les gens vont vouloir vouloir toujours plus. Vous vous souvenez ce ce livre qui est qui est paru au début des années 80 par un journaliste à succès qui s'appelait Toujours plus. Ça veut dire qu'ils vont devenir aussi des des mauvais démocrates et donc voilà, donc parce que le concept de de de démocrate précisément comme l'ennemi, c'est c'est à la fois bon, disons l'étudiant agitateur, c'est le militant qui crée de la pagaille dans la rue, mais c'est aussi bien le type qui justement ne s'occupe plus de la communauté. Tous les phénomènes étaient expliqués par cette idée au fond, quoi, que bon, il y a il y avait un espèce de mal social, le mal social, à savoir de qui était le désir d'égalité. Tout le monde veut être tout le monde veut être égal, tout le monde veut être veut être considéré, tout tout le monde va avoir sa va avoir la parole. Voilà, il y a il y a vraiment un mal qui ronge la société qui est la démocratie, ce qu'on appelait donc individualisme de masse, consumérisme. Cette critique de la démocratie comme étant une forme de société qui favoriserait une culture de l'individualisme ou du narcissisme, est toujours aussi présente aujourd'hui. Nous pensons souvent qu'à nous, il y a de l'individualisme à tous les étages, et beaucoup de gens ne votent pas, je vous l'ai dit, parce qu'ils s'en fichent, parce que ça ne va pas changer leur vie directement, comme s'ils n'étaient plus des citoyens, mais des consommateurs. C'est aussi aux citoyens eux-mêmes de s'impliquer dans la vie locale, dans la vie municipale, et c'est pas simplement un petit cahier de doléance qui va apparaître pendant 2 mois qui va changer au fond une forme d'individualisme du français et cetera. À côté de ces absents, je vois un risque du débat, je l'évoquais tout à l'heure rapidement, c'est l'individualisme. Ça peut paraître paradoxal, mais des gens qui se disent démocrates n'ont donc pas cessé de critiquer la démocratie, accusé d'être en proie à la masse des gens à la fois trop politisé et trop dépolitisé, avec leur revendications égoïstes. Que ce soit l'élève qui considère l'école comme un supermarché, la féministe qui réclame des quotas ou le cheminot qui veut défendre ses privilèges. La démocratie c'est dangereux, les droits de l'homme, on en a fait beaucoup de beaucoup de tapas, finalement les droits de l'homme, c'est le droit de l'individu égoïste, c'est c'est c'est c'est pas bon. Disons, il faut bien il faut faut que l'individualisme est quand même pas trop et surtout pas pas pour tout le monde, quoi, c'est. Oui, c'est c'est ça, il y a que eux qui ont le droit de cultiver leur individualité. Ah oui, l'individualité c'est quand même pour ceux qui savent qui savent s'en servir, quoi.
[13:55]Examiner de près les discours de cette haine de la démocratie, permet de retrouver précisément ce qui dérange et donc ce qui fait le tranchant du principe démocratique. Et pour Jacques Rancière, ce qui gêne vraiment, c'est la possibilité de l'égale intelligence, de l'égale compétence à s'occuper des affaires de la cité. Pour une élite soucieuse de conserver le monopole des choses politiques importantes, les gens sont trop bêtes, ils ne sont pas en mesure de savoir et de décider ce qui est bon pour le pays, et c'est pour ça qu'il faut leur expliquer comme à l'école. D'un coup, ça vous a éclaté à la figure, bien sûr, au moment de la fameuse grève de 1995, donc la grève sur les premières grèves sur les retraites, on voit qu'on est toujours là-dedans, quand même. Pour rappel, les grandes grèves de 95 contre le plan Juppé ont marqué les esprits puisqu'il s'agissait des grèves les plus importantes depuis mai 68. Et bon, il y a eu cette cette malheureuse phrase de de Juppé disons que les gens n'avaient pas bien compris, donc on allait leur expliquer parce qu'ils avaient pas bien compris, quoi. Que la retraite, finalement, la réforme, c'était dans leur intérêt et que ça préserverait l'avenir et et voilà. Et puis bon, bien sûr, disons, ça a euh bon, c'est une espèce de de pétard évidemment qui disons tout à fait mouillé parce que les gens ont dit mais il y a pas il y a rien à expliquer, on a très très bien très très bien compris précisément. On ne peut pas envisager un pays quel qu'il soit dans lequel un gouvernement aurait raison parce qu'il a compris et parce qu'il servirait soi-disant le bien social, alors que la masse des salariés et la masse des citoyens n'auraient rien compris à des choses qui les interpelle et les intéresse directement. Alors là, je pense que le mouvement social, la population de France a compris profondément ce qu'était le plan Juppé, et et et la population rejette. Mais depuis cet épisode de 95, on a eu des centaines d'autres exemples où les dirigeants ont fait œuvre de pédagogie pour expliquer des réformes contestées. Mais je pense que si on veut donner une légitimité à la réforme, il faut qu'il y ait une pédagogie de la réforme sur ce que l'on vise. Il y a encore de la pédagogie à faire évidemment sur ce sujet-là. Dans les mesures qui ont été prises par le gouvernement, il y a sans doute un effort d'explication à faire. Il faut faire la pédagogie et expliquer pourquoi. Ce que rappelle Jacques Rancière, c'est que cette haine de la démocratie n'est pas un phénomène récent. À l'origine, le mot démocratie lui-même était une insulte qui a été inventée dans la Grèce antique par ceux qui considéraient ce système comme la ruine de tout ordre légitime. Bien sûr, bon, à l'époque quand même, comme j'ai j'ai beaucoup lu Platon pour des raisons diverses, quoi, j'ai été frappé par le fait que ce discours sur la démocratie comme l'Empire des individus, individualisme de masse, consommation, bon, ce discours avait déjà été tenu mais bon, euh, 25 siècles auparavant, c'est-à-dire c'était exactement ce que disait Platon, au 8e livre de la République, sur l'homme démocratique athénien, comme une espèce comme ça, un petit peu de de bon, euh, de bon vivant qui s'occupe euh finalement d'abord de ce de satisfaire son bon plaisir. Et puis voilà, donc je me suis dit, quand même, il y a quelque chose d'incroyable, à savoir que euh c'est c'est discours euh qui dénonce bon, un mal, vraiment, qui ronge la société, bon, bah, disons finalement, c'est exactement le même que celui que tenait il y a 25 siècles, euh bon, un philosophe qui vivait dans un monde qui évidemment n'avait absolument rien à voir, rien à voir avec le nôtre. C'est ça disons, le cœur veut dire de bah de la haine de la de la démocratie, parce que précisément, euh ça met en en cause l'idée même qu'il y aurait un titre à gouverner les autres.
[17:07]C'est ça qui est super avec votre définition, c'est qu'elle est tellement, elle est simple et provocatrice, c'est le pouvoir de n'importe qui, ou de n'importe quel incompétent. Et c'est que c'est ça le scandale premier de la démocratie. Oui, bon, c'est le scandale premier, c'est que c'est le le pouvoir des égaux en tant qu'égaux, quoi. Alors que l'idée du pouvoir, c'est que précisément euh bon, le pouvoir est l'exercice d'une inégalité, c'est l'exercice disons d'une d'une supériorité. C'est ça qui est troublant et audacieux avec cette définition de Jacques Rancière. Le principe démocratique, c'est l'affirmation du pouvoir des êtres humains sans qualité particulière, sans titre particulier à gouverner, ni la naissance, ni la richesse, ni même le savoir. Or le mode de scrutin qui correspond le mieux à ce principe, c'est le tirage au sort qui a été appliqué dans la Grèce antique. Et même Platon, qui était pourtant contre la démocratie, même lui concédait que ce système présentait des avantages non négligeables. C'est ça, bon, alors, effectivement, vous parliez du du tirage au sort, son principal avantage, euh, c'est bien sûr, justement, qu'il est la loi du hasard. Son principal son principal avantage, c'est que il supprime ce qui est quand même le l'élément essentiel dans nos systèmes, à savoir que bah, le gouvernement est exécuté par les gens qui ont envie de l'exécuter, quoi. Ce qui est est forcément le pire des gouvernements, quoi. Et ce qui est c'est qui est intéressant, d'ailleurs, justement, c'est que on voit bien que cette idée que le pire des gouvernements est le gouvernement des gens qui ont envie de gouverner, et ben, au fond, l'ennemi de la démocratie Platon, il l'a partagé.
[18:35]D'une d'une certaine façon, il il disons il y a c'est cette thèse très très forte, bon, chez Platon, l'anti-démocrate, euh que bon il il faut pourquoi est-ce qu'il faut faire appel bon aux philosophes pour gouverner la cité, bon, d'une part parce qu'ils sont plus sages et, mais aussi parce que c'est les seuls qui n'ont pas envie de gouverner. Et c'est ça qui est très important, quoi. Et d'une certaine façon, on voit bien même comment au fond, disons, on peut sur ces mêmes principes au fond considérer les vertus de la monarchie héréditaire, quoi. Le monarque héréditaire, c'est un type qui a jamais qui a qui a jamais là, le fils de roi, il a pas il a pas il a pas eu envie de gouverner. Étonnamment, on s'est habitué de nos jours à considérer comme normal le fait que les gens qui arrivent au pouvoir sont avant tout ceux qui souhaitent l'exercer. Mais il nous arrive encore de temps en temps de recourir au tirage au sort, comme par exemple pour la convention climat en 2020. On avait pu confirmer alors le fait que l'intelligence collective produit des choses très intéressantes, quand les gens ont le temps de s'informer, de réfléchir et de débattre. Il y a parfois dans la vie comme ça des sujets qui entraînent euh et qui engendre l'intelligence. Et à chaque fois que on avançait dans le débat, c'était une euh une joute oratoire avec force de conviction et une intelligence de groupe et une intelligence personnelle assez incroyable. Mais au-delà de la question du mode de scrutin, Jacques Rancière pense avant tout la démocratie comme un processus qui expérimente très concrètement des pratiques de l'égalité. Et clairement, ce n'est pas facile. Maintenant des pratiques de l'égalité, ça veut dire aussi malgré tout un certain nombre de de pratiques de pratiques collectives, dans lesquelles on essaie de définir l'égalité comme comme la loi même du collectif, donc des formes de des formes de rassemblement. Bon, on va tout ce qui s'est passé depuis bon bah depuis le printemps arabe, à travers tous les mouvements les places, les nuits de bout et tout.
[20:34]On essaie effectivement de penser que c'est la capacité de n'importe qui qui fonctionne. On n'a pas forcément que tout le monde doit être d'accord, mais que la la voix de n'importe qui compte. Voilà, bon, ça, d'une certaine façon, c'est une pratique de l'inégalité, une pratique qui est qui est contradictoire, difficile. Et bon, justement la la question, véritablement, c'est que bon, l'égalité doit être quelque chose qui doit être inventé et c'est qui n'est pas commode à inventer, quoi. Alors que l'inégalité, il y a pas besoin de l'inventer, il y a rien de plus commode. Prendre les gens pour des cons en espérant éventuellement qu'ils deviennent plus intelligent un jour, si on leur explique bien les choses, c'est facile. Jacques Rancière propose une approche plus ambitieuse, à savoir de considérer l'égalité des intelligences non pas comme un but à atteindre, mais comme un point de départ. Tout le monde a la capacité à discuter des affaires de la communauté et à les mettre en œuvre. Il n'appartient donc pas à un pouvoir savant et bienveillant d'expliquer ce que serait le bien au plus grand nombre, c'est le plus grand nombre qui a d'emblé vocation à s'occuper des affaires communes.
[21:33]Pour aller plus loin, mes sources sont en description et pour garder les idées larges, il y a d'autres épisodes. À bientôt.

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