[0:06]Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouvel enregistrement consacré à la pensée de Thomas Kuhn, un philosophe des sciences américain du 20e siècle bien connu pour sa notion de paradigme scientifique. J'avais parlé de sa théorie de façon rapide et allusive avec le recul quand j'avais abordé Popper concernant la notion de science, il y a bien longtemps, lorsque mon son de micro était encore un son punk et non pas un son pop rock façon RTL2, comme c'est aujourd'hui le cas. Je me suis donc dit que ce serait une bonne idée de revenir dessus, ne serait-ce que parce que sa théorie est un grand classique de l'épistémologie scientifique contemporaine et aussi parce que c'est un auteur intéressant. Donc dans son ouvrage qui va nous intéresser ici à savoir la structure des révolutions scientifiques qui est vraiment l'ouvrage majeur pour lequel Thomas Kuhn est connu, ce dernier considère que le rapport au savoir et à la science est déterminé par des représentations collectives qui servent de prisme à travers lesquelles nous percevons le monde. Ainsi, selon Kuhn, la science ne progresse véritablement pas par une accumulation de connaissances, le savoir n'est pas un ensemble de connaissances qui viendrait s'accumuler, mais ce qui permet le progrès scientifique consiste plutôt en des crises. Et en ce que Kuhn considère comme étant des ruptures de paradigme qui constituent la structure même de toute révolution scientifique. Une révolution au sens large, on sait très bien ce que c'est, c'est lorsque on fait table rase d'un ancien état de choses pour bâtir un nouveau modèle. L'idée de révolution induit celle de rupture et bien justement en science, il y a aussi ce processus-là d'après Kuhn qui est absolument indissociable d'un progrès et c'est la grande idée de l'ouvrage, le savoir scientifique et le progrès qui le caractérise n'ont rien d'une accumulation de données tirées de diverses observations à travers le temps. Ce serait naïf de le penser, ce progrès a lieu par un phénomène de rupture qui induit la création progressive d'un nouveau paradigme scientifique dominant. J'ai aussi eu envie de d'ailleurs de faire cet enregistrement pour préciser certaines choses parce que en retravaillant un coup, je me suis rendu compte que on schématise beaucoup sa pensée et moi-même, c'était le cas à une époque quand je parlais de lui en disant qu'en fait et bien le progrès en science est basé sur des ruptures de paradigme et donc sur des révolutions avec quelque chose de radical. On pensait de cette façon et d'un seul coup, on passe complètement à autre chose, mais en fait, c'est plus subtil que ça. Il y a, on va dire justement, des situations de crise qui ont fait intervenir des théories intermédiaires. Donc ça, c'est un élément que j'avais envie de mettre en avant parce que c'est pas quelque chose qu'on entend souvent quand on entend parler de Kuhn. Pourtant, c'est essentiel pour ne pas caricaturer sa pensée. Donc l'idée qui est intéressante et qui est concrète et qui peut d'ailleurs, je pense, parler à tout le monde qu'on retrouve dans cet ouvrage, c'est que l'idée selon laquelle l'état du savoir scientifique influence sur notre représentation du monde. Et en ce sens, notre perception du monde n'est jamais neutre. Notre conception de tel ou tel aspect de la réalité porte toujours en lui une grille d'évaluation qui est influencée par justement notre culture scientifique. On en a tous un minimum. On est tous à une époque où il y a un modèle scientifique dominant et justement, ça influence notre représentation du monde. Par exemple, la façon dont nous nous représentons le monde dans lequel nous vivons à l'heure actuelle est toujours influencée par la révolution copernicienne, c'est ce qui fait que nous savons que lorsque le soleil se couche, il ne se couche pas réellement puisque c'est le mouvement de la Terre qui influe sur sa position par rapport au soleil et donc sur ce que l'on voit. Ainsi un coucher de soleil n'est plus un coucher de soleil au sens strict, même si notre vocabulaire emploie cette expression, c'est un déplacement de la Terre autour de son axe qui rend le soleil non visible à ce moment-là. C'est d'ailleurs très concret car le paradigme dans la théorie de Kuhn est une grille de lecture de la réalité permettant d'appréhender celle-ci de façon collective. On comprend mieux d'où vient l'étiquette de complotiste ou d'un culte qui vise justement à discréditer ceux qui cherchent parfois à s'extraire des représentations collectives que nous retrouvons en science. Justement, bah cette personne-là, c'est celle qui essaie de qui pense beaucoup trop à côté de ce paradigme, vous voyez ? Le paradigme scientifique non seulement structure notre représentation du monde et nous le percevons par ce prisme là, mais celui-ci a une fonction sociale. Et ça, je trouve que c'est même un des aspects les plus intéressants de la thèse de Kuhn puisque justement, il permet de mettre les individus d'une même communauté d'accord sur les grands principes scientifiques qui régissent la réalité qui nous entoure. Comme ça, on peut se mettre d'accord tous ensemble sur ce que l'on voit et comment le considérer. De fait, le paradigme a une fonction discriminante, il va évacuer d'emblée les théories qui en sont trop éloignées et qui pour la communauté scientifique ne sont pas sérieuses et ne proposent aucune explication qui soit aussi satisfaisante que celle conforme au paradigme. En effet, lorsqu'un modèle de représentation est admis au sein de la communauté scientifique à une époque déterminée, cela donne lieu à ce que Kuhn nomme la science normale. Donc la science normale, c'est vraiment une des notions importantes à retenir. La science normale, c'est la délimitation par la science de ce qui va relever de l'hypothèse valide et normale au sein même du paradigme qui a mis socialement. La science va, pour ainsi dire, considérer des théories qui vont aller dans le sens de l'état de ce qui a admis scientifiquement au sein de la communauté scientifique. Donc toujours par rapport à un paradigme, donc c'est quand la science fonctionne normalement, qui a pas encore une situation de crise. Et c'est justement quand il y a une série d'anomalies qui se produit, lorsque des phénomènes ne parvient plus ne parviennent plus à être expliqués par un paradigme que ce paradigme est remplacé par un nouveau paradigme progressivement qui va structurer en profondeur notre représentation du monde et ce qui semble socialement acceptable ou non en terme d'hypothèse. Par exemple, le système géocentrique, théorisé par Ptolémée, constitue un paradigme viable malgré ses imperfections jusqu'à ce que la révolution copernicienne n'est lieu et que Copernic n'envisage, à l'inverse du paradigme précédent, que la Terre n'était pas au centre de l'univers, ni que le soleil tournait autour de cette dernière. Mais plutôt qu'elle était responsable de son propre mouvement et tourner autour du soleil. Ainsi, le savoir ne se développe pas de façon continue comme je l'ai dit mais par des ruptures qui pénètrent d'envisager de nouveaux paradigmes à travers lesquelles nous pensons le monde, mais il faut ajouter cette nuance fondamentale qui est que la rupture qu'a lieu entre tel ou tel paradigme scientifique et qui va tenir lieu de révolution scientifique au sens fort du terme, et bien elle n'a pas lieu de façon brusque et soudaine mais graduelle. Il faut d'abord qu'une série d'anomalies surviennent dans les observations habituelles afin d'ébranler petit à petit la validité du paradigme. Dans l'extrait qui suit, tiré des pages 102 à 104 de la structure des révolutions scientifiques, Thomas Kuhn exprime la manière dont on passe d'un paradigme scientifique aussi influent et déterminant que l'ancien paradigme de Ptolémée, selon le selon lequel la Terre était au centre de l'univers et le soleil tournait autour de cette dernière. Au paradigme copernicien, qui est bah celui que l'on connaît toujours, celui sur lequel c'est bien la Terre qui est responsable de son mouvement et qui tourne autour du soleil, sans pour autant être au centre de l'univers. Je cite. Considérons d'abord un changement de paradigme particulièrement célèbre, la naissance de l'astronomie copernicienne. Quand la théorie précédente, le système de Ptolémée avait été pour la première fois mise au point durant les deux derniers siècles avant Jésus-Christ et les derniers siècles suivants, elle réussissait admirablement à prédire les changements de position des étoiles aussi bien que des planètes. Aucun autre système n'avait aussi bien fonctionné pour les étoiles. L'astronomie de Ptolémée est encore largement utilisée aujourd'hui pour des approximations pratiques. Pour les planètes, les prédictions de Ptolémée valaient celles de Copernic. Pour la position des planètes d'une part et la précession des équinoxes d'autre part, les prédictions de Ptolémée n'étaient jamais tout à fait conformes aux meilleures observations. La réduction de ces divergences mineures a été le but des principaux problèmes de recherche astronomique normale pour plusieurs des successeurs de Ptolémée. Mais à mesure que le temps passait, un spectateur considérant le résultat net des efforts de nombreux astronomes pouvait remarquer que la complexité de l'astronomie augmentait beaucoup plus vite que son exactitude et qu'une divergence corrigée à tel endroit se révélerait probablement un autre. Comme la tradition astronomique fut à plusieurs reprises interrompue par des interventions extérieures et qu'en l'absence d'imprimerie, les communications entre astronomes étaient restreintes, ces difficultés ne furent reconnues que lentement. Au 16e siècle, le collaborateur de Copernic, Domenico da Novara soutenait qu'aucun système aussi compliqué et inexact que l'était devenu le système de Ptolémée ne pouvait être fidèle à la nature. Dès le début du 16e siècle, un nombre croissant des meilleurs astronomes d'Europe reconnaissaient que le paradigme astronomique ne pouvait être appliqué avec succès à ses propres problèmes traditionnels. Ce fut là la condition indispensable du rejet du paradigme de Ptolémée par Copernic et de sa recherche d'un nouveau paradigme. Fin de citation.
[11:24]On remarque une nuance intéressante, c'est que le paradigme en science possède un aspect strictement utilitaire. C'est une grille de lecture temporaire du réel que l'on peut même parfois encore utiliser partiellement par la suite, ici concernant des détails astronomiques, même en cas de remplacement par un nouveau paradigme comme le montre Thomas Kuhn. À l'inverse, des croyances religieuses, les vérités scientifiques ne sont pas figées mais évolutives. Elles connaissent des crises liées à des anomalies rendant nécessaire la profusion de nouvelles théories concurrentes. Nous passons ainsi de la science dite normale que j'évoquais précédemment à la science extraordinaire. Pour qu'un nouveau paradigme émerge, il y a une condition fondamentale, elle est donnée par Kuhn dans l'extrait que j'ai cité, il faut que l'ancien paradigme soit considéré comme non opérant par une majorité de scientifiques. Si un grand nombre d'astronomes du 16e siècle n'avait pas considéré que le paradigme de Ptolémée était devenu trop obscur pour décrypter correctement les nombreuses informations supplémentaires, tenant lieu d'anomalie par rapport à l'ancien paradigme, Copernic n'aurait pas pu développer une théorie en rupture radicale avec l'ancienne qui constituerait alors le nouveau paradigme. Il y a précisément cet aspect social dans l'élaboration du paradigme en science qui est fondamental dans la thèse de Kuhn, les recherches scientifiques ne peuvent être menées en rupture avec l'état des connaissances antérieures que si celles-ci sont conformes à un grand nombre de critiques perçues comme légitimes pour un grand nombre de scientifiques reconnus. C'est pas n'importe qui qui peut arriver et dire qu'il a eu une espèce d'illumination ou je ne sais quoi. Il faut qu'il y ait un certain consensus dans la critique et ce consensus là va avoir lieu progressivement avec évidemment des des théories divergentes, la communauté scientifique, c'est pas un immense tout où tout le monde est d'accord. Je pense que n'importe qui normalement le sait. Il y a un point qu'il convient de souligner, c'est que la rupture de paradigme se fait toujours lors d'une période de crise intermédiaire, pouvant s'avérer très longue et que des théories alternatives émergeant progressivement et justement vont influencer la venue du prochain paradigme. Par exemple, on a coutume d'opposer le paradigme aristotélicien au paradigme newtonien comme grille de lecture du mouvement présent dans la nature. Aristote développé dans sa physique la théorie du lieu naturel selon laquelle les corps sont mûs par nature à revenir vers leur lieu d'origine. Ainsi, si je jette une pierre dans les airs, je lui fais subir un mouvement violent car contraire à la nature de la pierre, qui est d'être attirée vers le sol, qui demeure son milieu naturel. Aristote définissant la violence comme tout ce qui est contraire à la nature d'une chose. Donc si je jette une pierre dans l'air, pour Aristote, bah je lui fais subir un mouvement violent parce que son mouvement naturel, c'est de retourner là où est sa place, c'est-à-dire au sol, hein, c'est son milieu naturel, donc au sens aristotélien. Toutefois, cette théorie ne résistait pas à l'anomalie des projectiles pouvant être tirés sur de très longues portées en ligne droite avant de retomber au sol. Le fait que l'on puisse à ce point faire violence au mouvement naturel des êtres ne semblait pas conforme au paradigme. Alors, évidemment, c'est au plus avec le vraiment le développement des techniques pour tirer de plus en plus loin des projectiles que ce genre de de on va dire, d'intuition a commencé à se développer toujours plus, mais Aristote n'était pas idiot et déjà à l'époque, il était conscient du problème. Simplement, il pensait que la pierre dans son mouvement violent entraînait un déplacement d'air et que c'est celui-ci qui exerçait une pression arrière derrière la pierre et qu'il a poussait ainsi en avant. Donc Aristote pensait que le mouvement des projectiles ne s'expliquait pas par une force interne au corps mais par l'action continue du milieu naturel. Et il pensait que bah en fait, c'était l'air derrière elle qui modifiait sa trajectoire, mais voilà. Bon, ça ça c'était, on va dire, une petite hypothèse pour essayer de de sauver sa théorie. C'est-à-dire que l'air déplacé par le projectile se referme derrière lui et exerce une pression qui va prolonger le mouvement. Cette théorie là s'appelle l'antipéristasis. Voilà. Donc si vous voulez briller dans un dîner mondain, vous pourrez parler dorénavant grâce à moi de l'antipéristasis d'Aristote. Honnêtement, je vois pas très bien à quel moment vous pourrez le faire, mais bon, c'est cadeau. Cette explication permet de maintenir l'idée aristotélicienne selon laquelle tout mouvement exige un moteur actuel et externe et que les corps inertes ne se meuvent pas par eux-mêmes. Toutefois, la difficulté à concilier le rôle moteur et résistant du milieu conduira des penseurs comme Jean Philopon a postulé un principe de mouvement interne ouvrant la voie à une transformation profonde de la théorie du mouvement. Alors plus tard, justement, ce Jean Philopon, qui est un philosophe de l'école néoplatonicienne d'Alexandrie ayant vécu au 6e siècle après Jésus-Christ, ça s'écrit comme ça se prononce, Philopon, voilà, avec un seul L et un seul P, développera une théorie qui est celle de l'impétus. Encore un mot pour briller, l'impétus. Cette théorie visait à corriger ou à améliorer la physique aristotélicienne en montrant que la pierre possède un mouvement imprimé en elle qui la caractérise en propre indépendamment du milieu dans lequel est celle-ci. C'est Jean Buridan, qui au 14e siècle, redécouvrira cette théorie et la précisera, en rajoutant que l'impulsion ou la force qui s'applique au corps est proportionnelle à la masse et à la vitesse de celui-ci et conservé tant qu'aucune résistance ne l'annule pas. Ceux qui connaissent un peu Newton peuvent déjà y voir les prémisses de certaines lois du mouvement présentes dans la physique newtonienne, la proportion entre la quantité de force exercée sur un corps et l'accélération qu'elle lui imprime, et l'inertie selon laquelle tout corps poursuit un mouvement rectiligne et uniforme qui le caractérise, tant que celui-ci n'est pas interrompu par un autre corps. Bon, c'est simple au plus, une force va s'exercer sur un corps au plus le corps va se déplacer rapidement dans l'espace et bah il va arrêter le mouvement qui lui est propre, quand il va rencontrer un autre corps, voilà, hein, c'est vraiment des lois élémentaires du mouvement assez basiques chez Newton. Et ce qui est intéressant, c'est qu'on peut voir que bah justement chez Philopon et Buridan, on avait déjà des intuitions moins systématiques, moins rigoureuses, mais qui était déjà quand même présente de manière subtile. Donc le paradigme newtonien considérera que la chute des corps a lieu sous l'angle d'une force de gravitation universelle dépourvue de toute finalité qu'elle soit naturelle ou téléologique, c'est-à-dire liée à un but. Et montrera bien que le mouvement des corps dépend d'interaction précise entre les corps et non d'un mouvement naturel finalisé. C'est c'est une il y a une force qui s'applique au corps, qui les attire vers le sol et il n'y a pas de but, la pierre ne suit aucun but, elle ne cherche pas à revenir à son milieu naturel, c'est purement mécanique. Donc, une fois que les anomalies ne sont plus des exceptions locales tolérées et qu'un véritable paradigme aussi solide que l'ancien apparaît, le changement définitif s'accomplit réellement. C'est le même processus d'ailleurs qui fut à l'œuvre lorsque nous avons cessé de considérer les espèces animales selon le paradigme de la fixité des espèces hérité de la tradition naturaliste classique et illustré notamment par le taxonomiste Carl von Linné au 18e siècle. Avant, on se représentait tel ou tel espèce comme disposant de propriétés invariables et fixes. Un chien a toujours été un chien et un homme a toujours été un homme tel qu'il est aujourd'hui. Or, le changement de paradigme fixiste au profit du paradigme évolutionniste de Darwin entraîne de nouveau un bouleversement radical dans notre perception du monde de la vie. Et encore une fois, le changement n'a pas eu lieu tout seul, il n'a pas eu lieu sans théorie transitoire puisque Lamarck souvent oubliée à développer avant Darwin l'idée d'une évolution des espèces. En effet, ce dernier supposant que les transformations des organismes résultent de l'usage et du non-usage de certaines fonctions sous l'influence du milieu à à jouer un rôle clé, mais cette théorie là va être rejetée car insuffisamment cohérente par rapport à la nécessité d'une parfaite adaptation du vivant à son milieu pour qu'il puisse subsister. Je rappelle le fameux exemple de la girafe que beaucoup de gens connaissent, le petit girafon, la girafe sera apparue parce que le le petit, on va dire la micro girafe avec un tout petit cou a tiré sur son cou toujours plus pour pouvoir atteindre les pommes dans l'arbre. Oui mais bon c'est grâce au fait de de faire ce mouvement là que le coup de la girafe est apparu au fur et à mesure, mais bon, c'est pas cohérent parce que bah si les espèces développées de cette façon là leur leur caractéristique génétique, elle disparaîtra avant de les développer. Donc le paradigme lamarckien était comme je viens de le rappeler un peu un peu imparfait, il apparaît comme un paradigme concurrent toutefois à l'ancien paradigme fixiste puisque il a eu justement le le génie de considérer que les espèces n'étaient pas fixes, hein. Mais il apparaît comme rétrospectivement inabouti en comparaison du paradigme darwinien qui justement va trancher avec les anciennes conceptions évolutives en introduisant notamment un mécanisme de sélection naturelle reposant sur des variations aléatoires et une sélection non finalisée. C'est-à-dire, il n'y a pas de but, les espèces sont adaptées ou non à leur milieu et c'est justement ça la sélection naturelle. Non seulement nous ne percevons plus les espèces comme fixes, mais en plus nous considérons à présent qu'elles ne sont là que parce qu'elles sont adaptées à leur milieu et que leurs ancêtres leur ont transmis les bons attributs génétiques permettant cette adaptation. Pour ceux que ça intéresse, j'ai déjà fait un enregistrement sur Darwin, il y a bien longtemps. Donc, vous irez voir dans la playlist le vivant si ça vous intéresse. Cet exemple là montre de nouveau en quoi les révolutions scientifiques structure notre représentation du monde et ce sans que nous en ayons conscience si nous n'avons pas connu ce changement. Il faut bien retenir qu'une révolution scientifique n'est ni un processus totalement social, sinon, on pourrait dire que les théories scientifiques ne sont que des théories dont la valeur est relative au fait qu'une communauté y adhère ou non, ni un processus totalement objectif et basé sur la seule réfutation d'un ancien modèle à l'aide de preuves. Sinon un ancien paradigme ne perdurerait pas à temps soit peu par la suite et il n'est jamais complètement renié du jour au lendemain. C'est sur ce point-là d'ailleurs que Kuhn est en désaccord avec Popper. Karl Popper, autre grand philosophe des sciences du 20e siècle qui d'ailleurs critiquera quelque peu l'ouvrage de Kuhn car justement Kuhn estime qu'une théorie scientifique ne disparaît pas sous prétexte de sa réfutation. Réfuter une théorie ne suffit pas à la faire disparaître ou l'annuler car elle a un outil explicatif auquel des partisans adhèrent collectivement et il peut demeurer un attachement à cette ancien modèle qui n'a rien de rationnel. D'ailleurs, c'est intéressant, je viens de penser à à quelque chose en en révoquant ce point, mais je étant donné que Kuhn est américain et que les américains sont très pragmatiques dans leur manière de penser le pragmatisme, c'est vraiment une une école de pensée très américaine. Il est je me demande si ça joue pas un rôle justement dans dans le rapport, on va dire, un peu plus ouvert à au théories scientifiques que Kuhn peut avoir par rapport à Popper. Popper qui est beaucoup plus accès justement sur la réfutation et l'objectivité, là où Kuhn montre qu'il y a aussi un aspect vraiment très pratique et vraiment orienté par rapport aux besoins explicatif d'une communauté. Bon, fin de la parenthèse. Ainsi Thomas Kuhn estime que la possibilité d'être réfuté pour une théorie que Popper nomme réfutabilité ne constitue pas le seul critère de crédibilité scientifique d'une théorie. Elle est fondamentale car aucune théorie ne peut se présenter comme une vérité figée et éternelle en science. Mais il y a un autre critère qu'on le veuille ou non et qui demeure l'adhésion progressive du plus grand nombre dans le milieu scientifique compétent et concerné, ce qui peut prendre du temps à cause de l'adhésion forcenée des adeptes de l'ancien modèle. C'est la raison pour laquelle Kuhn dit que, je cite, les nouveaux paradigmes triomphent souvent parce que leurs adversaires finissent par mourir. Fin de citation. Il ne faut toutefois pas faire dire à Kuhn ce qu'il n'a pas dit, car ça, c'est une idée qui a été victime de certains contresens ou de certaines incompréhensions. Kuhn n'est pas un complotiste qui relativise l'histoire des sciences et la portée universelle de ses théories. Il rappelle simplement que chaque théorie n'a une valeur absolue et intangible, elle n'en a pas et que justement, elle peut s'éclipser avec le temps pour laisser place à une nouvelle théorie et qu'elle possède avant tout un caractère instrumental et structurant pour une communauté. Et cet aspect à la fois instrumental et structurant, et ben ça c'est c'est pas rien, ça explique aussi pourquoi on peut avoir du mal à renoncer à une théorie même si des preuves viennent justement, on va dire, ou on va dire des anomalies répétées comme je le disais par rapport au paradigme explicatif, viennent justement invalider l'ancien paradigme ou en tout cas, le fragiliser. Renoncer à une théorie scientifique qui a fait ses preuves, c'est renoncer à comprendre le monde avec les outils que nous avions habituellement. C'est accepter de perdre pied et se dire que ce que nous tenions pour vrai jusque-là était sans doute au moins en partie illusoire. Or, ce geste philosophique par excellence n'est pas à la portée de tous les scientifiques qui restent qu'on le veuille ou non, des êtres humains avec leur propre faille. Il est donc mal fait de dire que la seule réfutation d'une théorie ne suffit pas à la discrédibiliser au plan scientifique. C'est en dernier lieu le nombre de ces adhérents et un très large consensus qui finiront par faire la différence. Et évidemment, comme je l'ai dit, un très large consensus, pas par n'importe qui, mais au sein de la de la communauté scientifique. Avec le développement de l'histoire des sciences, ce n'est donc pas seulement de nouveaux paradigmes qui nous influencent dans notre représentation du monde qui émergent, mais également avec eux de nouveaux observateurs structurés par ces outils d'observation. Et si une théorie scientifique demeure un outil indispensable pour comprendre le monde, son utilité demeure nécessairement relative à une adhésion momentanée répondant à un besoin humain. La science progresse donc par des ruptures et des crises ayant lieu entre changement de paradigme. Mais si le paradigme est un outil, une lunette dont bénéficie l'homme pour y voir plus clair, on peut supposer que sa disparition définitive coïncide avec celle de son utilisateur. Une lunette moins performante peut toujours subsister à cause d'un attachement affectif à cette dernière, ce qui n'enlève rien à la dimension objectivement plus performante des nouvelles lunettes. Un paradigme scientifique demeure donc solidaire de ses adhérents dans sa persistance à travers le temps. Je vous remercie pour votre attention. J'espère que ça vous aura plu ou intéressé et je vous dis à une prochaine fois.


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