[0:09]En mai 1986, le réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl n'est plus qu'un immense gouffre ravagé. Pourtant, sous ces monceaux de béton et d'acier, la réaction nucléaire est toujours en cours.
[0:27]La sécurité du continent repose alors sur trois personnes. Trois ingénieurs réquisitionnés pour sauver le monde. Un seul connaît suffisamment la centrale pour s'aventurer dans ses boyaux et actionner les valves de secours.
[0:50]Leur mission, empêcher le magma radioactif de traverser les structures du réacteur et d'atteindre le réservoir d'eau situé sous la centrale. Si cela arrivait, une explosion d'une puissance inimaginable pourrait ravager un territoire de plus de 300 km à la ronde. Équipé d'une tenue de protection dérisoire, les trois hommes pénètrent dans le sous-sol de la centrale. Ils ont réussi à ouvrir la vanne pour évacuer l'eau qui se trouvait sous le réacteur.
[1:35]C'est 40 tonnes d'eau ont été déversées dans un bassin de refroidissement. C'est comme ça qu'on a évité le risque qu'on courait en cas d'accident. L'expert nucléaire Valérie Legasov souffle, la catastrophe continentale a été évitée. Mais rien n'est réglé, car le magma nucléaire creuse toujours son sillon.
[2:13]L'Union soviétique garde le silence sur l'accident nucléaire près de Kiev. Le président Reagan a fait part de son irritation et a déclaré aujourd'hui que les Soviétiques devraient sortir de leur silence et donner plus d'informations. L'agence de presse TASS affirme que les radiations sont en baisse, malgré les rapports américains sur un incendie et un rejet continu de radioactivité. Face aux pressions internationales et pour éviter l'isolement diplomatique, les Soviétiques se décident enfin à un geste d'ouverture. Ils invitent sur place le directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique, le suédois Hans Blix, pour une visite radioactive. Nous avons observé le site depuis les airs. Un petit panache de fumée s'échappe du réacteur endommagé.
[3:19]Nous avons constaté que beaucoup était fait pour contenir le réacteur et garder le contrôle.
[3:34]Diplomatie oblige, Hans Blix déclare qu'il a confiance en ses interlocuteurs soviétiques. Je pense qu'ils nous ont donné toutes les informations disponibles. Ils ont été très ouverts. Êtes-vous satisfait à 100 % ? Oui, car il y a beaucoup de choses qu'eux-mêmes ne savent pas encore. En réalité, Blix sait que Moscou minimise encore l'ampleur de l'accident. Le pays a son image à défendre. D'ailleurs, le régime n'est pas le seul à choisir le silence ou l'arrangement avec la vérité. Le plus inquiétant ce soir reste le nuage de particules radioactives. Alors, comment peut-on prévoir son déplacement ? Les explications de Brigitte Simonetta. En France, l'anticyclone des Açores s'est développé. La météo affirme qu'il restera jusqu'à vendredi prochain, suffisamment puissant pour offrir une véritable barrière de protection. Il bloque en effet toutes les perturbations venant de l'Est. En vérité, le nuage traverse l'Est et le nord de l'Europe, mais aussi la France, l'Italie, la Grèce et même la Grande-Bretagne.
[4:48]Autour de la centrale, le niveau de radiation est si élevé que les autorités instaurent une zone interdite de 30 km. En seulement quelques jours, plus de 100 000 villageois supplémentaires sont contraints de quitter leur campagne.
[5:15]L'évacuation du village là-bas, ça a été terrible. Les habitants ont dû emmener les vaches, trouver où mettre les cochons, les gens pleuraient. Ce n'était pas comme à Pripiat où l'on parlait d'une évacuation de 3 jours. Là, les gens sentaient bien que c'était pour toujours.
[6:02]À Tchernobyl, la menace persiste. Le cœur fondu du réacteur continue de dévorer le béton. Il s'enfonce dans les profondeurs du sol.
[6:17]Si le réservoir d'eau a été vidé, plus bas, c'est la nappe phréatique qui pourrait être atteinte. En un instant, la région entière pourrait alors être irrémédiablement contaminée.
[6:33]Dos au mur, Valéry Legasov et ses hommes lancent alors un chantier désespéré.
[6:56]L'objectif, creuser une galerie de 170 mètres sous le réacteur pour refroidir le cœur en fusion et bétonner les fondations. Une course contre la montre. Les hommes se relaient dans des tunnels où la température monte jusqu'à 50 degrés.
[7:23]Ça tourne ! Les gars, soyez sympa ! Vous venez d'où ?
[7:35]Je m'appelle Viktor. Vous travaillez depuis combien de temps ? Exactement ici, à Tchernobyl ? Ça fait déjà 15 jours. C'est difficile ? Pas tellement, on s'accroche. Il faut faire le travail. Vous avancez bien ? C'est le 5e anneau. Et par jour ? Cinq anneaux par quart. Soit 40 anneaux par jour. Ça fait combien de mètres ? En mètres, ça fait 12 à 13 mètres. 14 mètres. Merci. Au travail !
[8:09]Ces hommes, sacrifiés comme les pompiers et les pilotes avant eux, viennent grossir les rangs de l'armée des liquidateurs. Bientôt, ils seront plusieurs centaines de milliers, des soldats, des ouvriers, des ingénieurs, des civils ordinaires, payé quelques dizaines de roubles pour sauver la région de la catastrophe.
[8:36]18 jours après l'accident, le régime décide enfin de rompre le silence. Vous savez tous, nous venons d'être frappés par un malheur. L'accident à la centrale nucléaire de Tchernobyl. Grâce aux mesures efficaces que nous avons prises, nous pouvons affirmer que le pire est derrière nous. Les conséquences les plus graves ont pu être évitées.
[9:07]Quand Gorbatchev a prononcé son discours du 14 mai, il a dit d'ici la fin de l'année, on relancera le réacteur qui a été détruit.
[9:20]S'il était venu sur place, ne serait-ce qu'une seule fois pour voir le réacteur en question, il aurait sûrement tenu un tout autre discours. À ce jour, 299 personnes ont été hospitalisées. On leur a diagnostiqué la maladie des rayons à divers degrés de gravité. Sept d'entre elles sont décédées. Quand j'ai commencé à me sentir vraiment mal, je suis allé voir les médecins. Ils m'ont dit qu'ils ne pouvaient pas poser de diagnostic en rapport avec les radiations.
[9:54]Ce n'était pas la maladie des rayons, mais on n'a pas le droit de le dire. C'était après le discours de Gorbatchev qui avait déclaré On a 200 personnes atteintes de la maladie des rayons et il n'y en aura pas plus. Il n'y en a donc pas eu plus. Gorbatchev a dit tout est désormais sous contrôle et le pire est derrière nous, ce qui était encore un nouveau mensonge, puisque le pire était à venir.
[10:35]En juin, au prix de leur sueur et de leur santé, les mineurs réussissent un exploit. Le tunnel est terminé. Ironie tragique, il ne sera finalement jamais utilisé. Le magma s'est figé à quelques mètres de la nappe phréatique. La catastrophe ultime est évitée.
[11:09]Zone interdite de Tchernobyl. Des centaines de milliers de liquidateurs venus des quatre coins de l'Union Soviétique continuent leur lent travail de décontamination. Dans les villages fantômes, les murs sont raclés, les champs retournés, les arbres abattus.
[11:32]Ordre est donné d'exécuter tous les animaux, bétail inclus, car leur pelage est parfois radioactif.
[11:43]Aucun événement depuis la Seconde Guerre mondiale n'avait mobilisé autant de soviétiques. Au total, qu'ils soient ouvriers, médecins, scientifiques ou militaires, ils sont plus d'un demi-million à être passés par la région de Tchernobyl pour tenter de nettoyer la zone. Les liquidateurs sont exténués. Pour leur remonter le moral, les initiatives se multiplient. Accompagné de sa troupe, Alexander Demidov, le DJ de Pripiat, innove pour leur redonner du courage. On leur mettait de la musique et on projetait des diapos de Pripiat. Ça évoquait des souvenirs à beaucoup et
[12:35]Avec le recul, on mesure mieux à quel point cette mission était importante. Non seulement on faisait danser les gens, mais on mettait en place un véritable programme culturel destiné à des personnes qui le lendemain allaient repartir combattre les radiations.
[13:28]Nos concerts pour eux, c'était un petit morceau de normalité. C'était juste quelques chansons, mais c'était un retour même fugace à la vie d'avant le 26 avril.
[13:43]Il suffisait de presque rien pour qu'il repense à ce jour-là et qu'il se mette à pleurer. Ils nous apportaient des poignées entières de bonbons. Ils nous les tendaient en disant merci à vous les filles. Merci.
[14:10]Je ne leur ai presque jamais parlé directement. J'ai surtout vu leurs yeux. Ils étaient complètement épuisés, vidés. Ils avaient les yeux vitreux et infiniment tristes. Ils savaient qu'ils partaient peut-être pour ne jamais revenir.
[14:52]Après les pilotes qui ont combattu depuis les airs, les pompiers à la surface et les mineurs sous terre, leurs et aux ingénieurs, la survie du continent repose désormais sur l'édification d'un sarcophage.
[15:15]Il a tout de suite été clair que d'une manière ou d'une autre, il fallait couvrir le réacteur détruit pour l'isoler de tout contact avec l'extérieur. Ça aurait pris des années de construire un nouveau bâtiment. Les ouvriers auraient été irradiés et l'environnement contaminé, ce qui aurait posé un énorme problème. C'est pour ça que dès le début, il a été décidé de construire par-dessus la structure existante, par-dessus le réacteur détruit.
[15:53]On a couvert la structure avec des sacs de ciment. Comme si on couvrait une dent abîmée avec une couronne. Par-dessus, on a posé des poutres et ensuite, on a versé de l'eau pour que le tout tienne bien. C'est incroyable quand on y pense.
[16:12]Progressivement, le colosse de 66 mètres de haut et 170 mètres de long prend forme. Dans cette zone de mort, chaque minute compte. Les ouvriers, attirés par des primes ou par patriotisme, acceptent de mettre en péril leur santé au plus près des radiations.
[16:39]Tandis que la course contre la montre s'engage pour bâtir le sarcophage, celle pour dire la vérité reste à la traîne.
[16:55]En août 1986, à Vienne, l'Agence internationale de l'énergie atomique se réunit pour entendre une délégation soviétique sur l'accident de Tchernobyl. La pression est maximale. L'expert nucléaire Valérie Legasov a une mission. Il doit expliquer les causes de l'explosion et rétablir la confiance dans le nucléaire soviétique. Comme vous le savez, du moins les spécialistes, l'accident de Tchernobyl était dû à des erreurs du personnel qui a désactivé les systèmes de protection assurant la sécurité nucléaire de cette installation. Pendant plusieurs heures, le savant va éviter de révéler les défauts structurels du réacteur RBMK et rejeter la responsabilité sur des erreurs humaines.
[17:53]L'exposé est bien accueilli. L'URSS sauve la face, mais Legasov est conscient qu'il n'a pas dit toute la vérité. Les réacteurs RBMK sont toujours en service et représentent toujours un danger. Mais s'il parle, il trahit le système et met en péril sa carrière, voir sa vie.
[18:20]En septembre, le toit du réacteur numéro 3 est jonché de fragments de graphite projeté lors de l'explosion.
[18:44]Ces débris, très contaminés, doivent être retirés avant toute poursuite des travaux. Une opération indispensable et terriblement dangereuse.
[19:00]Pour évacuer ces déchets hautement radioactifs, les ingénieurs décident de recourir à des robots importés d'Allemagne de l'Ouest ou du Japon. Mais très vite, le plan échoue. Certains robots ne peuvent avancer à cause des débris.
[19:18]D'autres voient leurs circuits électroniques surchauffer, puis lâchent un à un foudroyés par la radiation.
[19:37]Pourtant, il faut continuer. Une seule solution, envoyer des hommes. Pour les motiver, le régime fait appel alors à l'esprit de sacrifice et à l'appât du gain. Ces jeunes soldats seront appelés les biorobots.
[20:03]Le général Tarakanov est à la manœuvre. Il envoie chaque demi-heure une nouvelle équipe sur le toit. Parmi les gardes présents, qui ne souhaite pas participer à la mission ? Vous êtes tous volontaires ? C'est exact. Bravo !
[24:00]Je vous remercie d'avoir accompli votre mission. Restez en bonne santé. Vous serez tous récompensés. Chacun de vous recevra une prime de 50 roubles. Elle vous sera remise au régiment. D'accord ? Oui, amenez-les ici, on va les mettre en place. Environ 3500 soldats réservistes et volontaires se relaient pour ce nettoyage mortel.
[23:38]À chaque sortie, ces hommes ne rejettent pas seulement la radioactivité dans le subor, mais aussi une part de leur santé.
[24:32]Quelques jours plus tard, certains d'entre eux ne peuvent même plus se lever, tant leur corps a absorbé de radiation.
[24:43]Quelle que soient leurs unités, qu'ils soient militaire, pompier, pilote ou mineur, aucun liquidateur n'en sortira indemne.
[24:57]J'ai dîné et puis je suis sorti. J'ai commencé à avoir mal au cœur et pardon, mais j'ai tout vomi. Et après, le trou noir. J'ai tellement vomi que j'en ai perdu connaissance.
[25:15]Quand j'ai rouvert les yeux, je me suis allongé avec les mains attachées. On m'a fait une transfusion sanguine complète. Une transfusion intégrale.
[26:33]Je vous le propose à vous, parce que vous constituez un support d'expérience que je ne trouverai nulle part ailleurs.
[26:47]On a fumé et on s'est dit qu'on avait rien à perdre. Dans les chambres voisines, il y avait un mort tous les jours.



