[0:09]Bonjour, messieurs dames, je suis un peu ému parce que ça fait 5 ans au moins depuis ma retraite que je n'ai plus fait de conférence. J'avais pensé tourner la page, mais finalement, j'ai été relancé à Donc merci d'être venu ici pour écouter un sujet, bon, je ne sais pas s'il est vraiment d'actualité encore, euh, sur les Lumières, sur l'esprit critique en France au 18e siècle. Vous avez devant vous la page de titre du premier volume de l'Encyclopédie dite de Diderot et d'Alembert, qui apparut donc en 1751, j'y reviendrai tout à l'heure. Donc nous sommes avec l'Encyclopédie, avec le début de l'Encyclopédie, nous sommes au milieu du 18e siècle. Et la publication de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Cette publication donc semble consacrer le triomphe d'un mouvement intellectuel apparu au grand jour quelques années plus tôt, mais dont les racines se prolongent dans les dernières décennies du siècle précédent. 8 ans plus tard, en 1759, l'Encyclopédie est supprimée par le gouvernement puis condamnée par le Parlement de Paris et mise à l'index par le pape Clément XIII. Les philosophes, comme on les appelle, sont réduits au silence. C'est alors que d'Alembert, l'un des codirecteurs de l'Encyclopédie interdite, publia en 1759, un ouvrage intitulé Essai sur les éléments de philosophie. Vous avez le titre de l'ouvrage de d'Alembert. En bas de la citation, essai sur les éléments de philosophie, dans lequel le premier chapitre intitulé Tableau de l'esprit humain au milieu du 18e siècle est consacré à ce qui fait, selon l'auteur, l'originalité de son époque. D'Alembert donc a parfaitement conscience de vivre non seulement dans une époque particulière, mais aussi d'être arrivé à un moment crucial de son siècle. En regardant en arrière, d'Alembert constate alors que depuis la fin du Moyen Âge, c'est au milieu de chaque siècle que se produisent les changements les plus significatifs. Donc nous allons lire le texte ensemble. Il semble que depuis environ 300 ans, la nature a destiné le milieu de chaque siècle à être l'époque d'une révolution dans l'esprit humain.
[3:07]La prise de Constantinople au milieu du 15e siècle a fait renaître les lettres en Occident. Le milieu du 16e a vu changer rapidement la religion et le système d'une grande partie de l'Europe, les nouveaux dogmes des réformateurs, soutenus d'une part et combattus de l'autre avec cette chaleur que les intérêts de Dieu bien ou mal entendus peuvent seuls inspirer aux hommes, ont également forcé leurs partisans et leurs adversaires à s'instruire. L'émulation animée par ce grand motif a multiplié les connaissances en tout genre, et la lumière, voilà donc notre mot qui apparaît ici au singulier. Donc et la lumière née du sein de l'erreur et du trouble, s'est répandue sur les objets même qui paraissaient les plus étrangers à ses disputes. Enfin Descartes, au milieu du 17e siècle, a fondé une nouvelle philosophie, persécutée d'abord avec fureur, embrassée ensuite avec superstition, et réduite aujourd'hui à ce qu'elle contient d'utile et de vrai. Donc, donc, selon d'Alembert, chaque milieu de siècle depuis 300 ans est marqué par ce qu'il appelle une révolution dans l'esprit humain. C'est-à-dire une mutation intellectuelle provoquée par une accumulation de nouvelles connaissances. La Renaissance en Italie a reçu un deuxième souffle grâce à l'arrivée de savants byzantins après la prise de Constantinople par les Turcs. La Réforme luthérienne a surtout été portée par les humanistes du 16e siècle. Et enfin le rationalisme classique doit beaucoup aux découvertes scientifiques de Descartes et de ses prédécesseurs. Depuis 300 ans, écrit d'Alembert, en substance, nous assistons à un renouvellement complet des arts, de la religion et de la philosophie. Et c'est sur cette dernière que d'Alembert va braquer son projecteur maintenant. Donc je continue ma lecture. Si on examine sans prévention l'état actuel de nos connaissances, on ne peut disconvenir des progrès de la philosophie parmi nous. La science de la nature acquiert de jour en jour de nouvelles richesses, la géométrie en reculant ses limites a porté son flambeau dans les parties de la physique qui se trouvaient le plus près d'elle. Le vrai système du monde a été connu, développé et perfectionné, la même sagacité qui s'était assujetti les mouvements des corps célestes s'est portée sur les corps qui nous environnent. En appliquant la géométrie à l'étude de ces corps ou en essayant de l'y appliquer, on a su apercevoir et fixer les avantages et les abus de cet emploi, c'est-à-dire de cette méthode. En un mot, depuis la Terre jusqu'à Saturne, depuis l'histoire des cieux jusqu'à celle des insectes, la physique a changé de face. Avec elle presque toutes les autres sciences ont pris une nouvelle forme. Alors ce qu'on constate d'abord en lisant ce texte, c'est qu'au 18e siècle la philosophie n'est pas encore séparée des sciences dites exactes. La philosophie, au sens large, englobe notamment les mathématiques, qu'on appelle alors la géométrie, la physique, l'astronomie et même la biologie naissante. Il est significatif que d'Alembert place les mathématiques au premier plan. L'ultime critère de vérité scientifique n'est plus la Révélation, ce sont les mathématiques. C'est là l'héritage principal de Descartes et de Galilée qui ont révolutionné la science moderne en la soumettant à la mesure et au calcul. Voici comment s'est exprimé Galilée. La philosophie est écrite dans cet immense livre qui continuellement reste ouvert devant les yeux, ce livre qui est l'univers, mais on ne peut le comprendre si, d'abord, on ne s'exerce pas à en connaître la langue et les caractères dans lesquels il est écrit.
[8:03]Il est écrit dans une langue mathématique, et les caractères en sont les triangles, les cercles, et d'autres figures géométriques, sans lesquelles il est impossible humainement d'en saisir le moindre mot.
[8:19]Sans ces moyens, on risque de s'égarer dans un labyrinthe obscur. Donc Galilée compare ici la nature à un livre que la science a pour but de déchiffrer. Et l'alphabet qui permet de lire cet ouvrage, d'arracher à l'univers ses secrets, l'alphabet dans lequel est écrit ce livre, le livre de la nature, ce sont les mathématiques. Donc faire de la physique, comprendre et expliquer la nature, c'est d'abord calculer, faire des mathématiques. Donc à côté de la vérité de la révélation, les philosophes modernes pronent l'existence d'une vérité physique indépendante.
[9:14]Et cette vérité ne repose plus sur le témoignage de l'écriture ou de la tradition, cette vérité est en tout instant présente sous nos yeux. Bon avec tout cela, ces nouveaux philosophes n'étaient point antichrétiens ou antireligieux. Il va de soi que les Écritures ne sauraient mentir ou nous tromper, mais leur rôle ne consiste pas à nous informer sur le mouvement des astres. Le Saint-Esprit, disait Galilée, nous montre comment on va au Ciel, mais non comment va le Ciel. Donc Galilée, mais aussi Descartes et plus tard Newton, ont inauguré au 17e siècle une révolution dans la philosophie et les sciences qui n'a pas son pareil au siècle des Lumières. L'originalité de ce siècle est donc ailleurs, et d'Alembert l'a défini de la manière suivante.
[10:18]L'invention et l'usage d'une nouvelle méthode de philosopher, l'espèce d'enthousiasme qui accompagne les découvertes, une certaine élévation d'idées que produit en nous le spectacle de l'univers, toutes ces causes ont dû exciter dans les esprits une fermentation vive.
[10:39]Cette fermentation agissant en tout sens par sa nature s'est portée avec une espèce de violence sur tout ce qui s'est offert à elle, comme un fleuve qui a brisé ses digues.
[10:53]Ainsi depuis les principes des sciences profanes jusqu'aux fondements de la révélation, depuis la métaphysique jusqu'aux matières de goût, depuis la musique jusqu'à la morale, depuis les disputes scolastiques des théologiens jusqu'aux objets du commerce, depuis les droits des princes jusqu'à ceux des peuples, depuis la loi naturelle jusqu'aux lois arbitraires des nations, en un mot depuis les questions qui nous touchent davantage jusqu'à celles qui nous intéressent le plus faiblement, tout a été discuté, analysé, agité du moins.
[11:34]Une nouvelle lumière sur quelques objets, une nouvelle obscurité sur plusieurs, a été le fruit ou la suite de cette effervescence générale des esprits, comme l'effet du flux et reflux de l'océan est d'apporter sur le rivage quelques matières, et d'en éloigner les autres. Donc ce qui ressort clairement de ce passage, c'est que le 18e siècle est avant tout le siècle de la critique. Bon, le mot critique n'est pas prononcé, mais l'idée y est omniprésente. Critiquer, au sens étymologique du mot, ne signifie pas désapprouver, mais discerner, discerner, c'est-à-dire faire le tri, discerner le vrai du faux, le juste de l'injuste, le vraisemblable du douteux, etc. Au siècle précédent, au 17e siècle, les grands philosophes construisaient des systèmes philosophiques cohérents, bâtis sur des principes évidents, des vérités indiscutables. Les grands systèmes de Leibniz, Spinoza, etc., Descartes. Mais au 18e siècle, connaître, connaître, c'est d'abord se libérer de ce qui empêche de connaître, à savoir les préjugés, les certitudes traditionnelles. Critiquer donc au 18e siècle, c'est discuter et analyser la tradition. C'est dit d'Alembert, agiter, dans le sens de mettre en doute, agiter les vérités les plus sacrées. L'esprit critique, cette effervescence générale des esprits, comme dit d'Alembert, qui ne s'arrête devant rien, ni devant la révélation, ni devant les droits des princes. Donc l'esprit critique est le premier signe distinctif du siècle des Lumières.
[13:54]Le deuxième signe distinctif, c'est l'absence de certitude définitive. En tout cas chez les meilleurs penseurs. Ce qui est le contraire de l'esprit dogmatique. Et j'en veux pour témoin le terme même de lumière. Qu'est-ce qu'on observe? Premièrement, ce n'est pas un mot en isme. Vous avez le cartésianisme, le spinozisme, le rationalisme, le romantisme, le matérialisme, le socialisme, le fascisme, le surréalisme, que sais-je, mais il y a les Lumières. Cela signifie que les Lumières ne constituent pas une école avec un fondateur. Il n'y a pas non plus de corpus de doctrine bien définie, de manifeste. Certes on parle souvent du siècle de Voltaire, mais Voltaire n'était pas le chef de file des Lumières. D'ailleurs, si Voltaire était mort, il aurait pu mourir à son retour d'Allemagne dans les années 50. Si Voltaire était mort au milieu des années 50 du 18e siècle, au moment où d'Alembert rédigeait les premières lignes du livre que je viens de citer, Voltaire n'aurait pas encore écrit Candide, et Jean Calas n'aurait jamais été réhabilité. Avant les années 1760, sa campagne contre ce qu'il appelait l'Infâme, c'est-à-dire l'Église catholique, non pas la religion mais l'Église, l'institution. Donc avant sa campagne contre l'Infâme et en faveur de la tolérance religieuse, Voltaire avant 1760 n'avait pas encore déchaîné les passions.
[15:57]Les Lumières ont certes été portées par Voltaire, mais il n'avait pas besoin de Voltaire pour exister. Ma deuxième observation prolonge ce que je viens de dire, le mot lumière est au pluriel, les Lumières, parce que les Lumières sont plurielles.
[16:21]On peut exiger de moi que je cherche la vérité, écrit Diderot au début de sa carrière, non que je la trouve. Chercher la vérité oui, la trouver peut-être.
[16:34]À l'image de l'humanisme de la Renaissance, les Lumières sont un moment essentiel d'émancipation pour la pensée moderne. Les Lumières marquent l'abandon définitif de la référence au dogme et plus généralement à tout argument d'autorité.
[17:00]Aucun domaine a priori ne doit être exclu du champ d'investigation de la raison humaine.
[17:10]Depuis le Moyen-Âge, toute une tradition associait la métaphore de la lumière, au singulier, c'est la lumière du soleil à l'entendement omniscient de Dieu. J'ai là une citation de Thomas d'Aquin.
[17:25]Donc Thomas d'Aquin a écrit la situation de toute créature à l'égard de Dieu est celle même de l'air en face du soleil qui l'éclaire.
[17:38]Le soleil, par sa propre nature, est étincelant de lumière, l'air devient lumineux en participant de la lumière du soleil, sans pour autant participer de sa nature.
[18:01]Donc le 18e siècle a institué avec Descartes, Spinoza et les autres philosophes rationalistes le triomphe de la lumière naturelle, non plus divine, mais naturelle. C'est la lumière de la raison sur la lumière divine. Au début du 18e siècle, l'empirisme, la philosophie de l'empirisme, précise les possibilités et surtout les limites de la connaissance rationnelle. Donc les Lumières admettent que le champ d'application de la raison est limité. Loin de faire aveuglément confiance au pouvoir illimité de la raison, on s'interroge au 18e siècle, on s'interroge plutôt sur ce que l'esprit peut connaître et ce qu'il ne connaîtra sans doute jamais.
[19:25]Ça fait partie donc des connaissances qui sont à la portée de l'homme.
[19:32]Donc certains domaines restent inconnaissables, d'une façon générale, il s'agit de ceux qui, au-delà de toute expérience, relèvent de la métaphysique. De plus, dit-on, dès le 18e siècle, c'est une idée très moderne, l'homme ne connaît pas le monde tel qu'il est, et le phénomène tel qu'ils sont. L'homme connaît le monde et les phénomènes naturels tels qu'ils se présentent à lui, tels qu'il lui apparaissent, ce qui n'est pas exactement la même chose. Bon, donc on établit quand même des certitudes, tout n'est pas dans le flou. Au 18e siècle, bien sûr, on parle de vérité et de certitude, mais elles n'ont pas le même statut. Toute ambition d'un savoir de nature métaphysique paraît désormais illusoire. Alors la grandeur des Lumières, la grandeur des Lumières consiste, à mon avis, précisément en ce qu'elles croient que la raison ne peut pas prétendre à un savoir absolu. Les Lumières sont plurielles, je l'ai dit, en ce qu'elles se satisfont de certitudes relatives. Elles acceptent de ne pas tout comprendre et surtout de ne pas comprendre les principes ultimes. Il s'ensuit que les philosophes des Lumières ne veulent pas délivrer un message en forme de dogme. Ils veulent inciter les hommes à penser par eux-mêmes, à tirer eux-mêmes les conclusions qui s'imposent à eux, non pas délivrer un message, voilà ce qu'il faut croire, mais inciter les hommes à penser par eux-mêmes.
[21:53]Alors, après ce tour d'horizon forcément incomplet et partiel, voire partial des Lumières que je viens de vous proposer, j'espère avoir montré que les Lumières sont toujours d'actualité, parce que le fanatisme et l'obscurantisme n'ont pas encore disparu de notre globe.



