[0:11]Un réacteur nucléaire brûle à ciel ouvert. Il projette des milliards de particules hautement radioactives dans l'atmosphère. Pendant plusieurs semaines, le régime soviétique va tenter de gérer cette situation. Les dirigeants de l'URSS vont prendre des décisions parfois critiquées qui auront un impact direct et de long terme sur les populations locales. La catastrophe de Tchernobyl a changé toute ma vie. À 21 ans, une tout autre vie a commencé pour moi. À Tchernobyl, l'atome a pulvérisé le réacteur numéro 4. Il a détruit des vies et l'explosion a mis en miettes les fondations du système soviétique. Mais la catastrophe de Tchernobyl, c'est aussi une bombe lancée dans le futur. Elle va contaminer la terre pour des siècles. On vous raconte minute par minute ce qu'il s'est passé.
[1:19]26 avril 1986. L'équipe de nuit des opérateurs de la centrale nucléaire Vladimir Ilitch Lénine prend son poste à l'unité 4 de Tchernobyl. Ce soir, sa mission, c'est un test de sûreté sur le réacteur numéro 4. Anatoli Diatlov le supervise. Pour le mener à bien, il ordonne de neutraliser plusieurs systèmes de sécurité, c'est la procédure. L'idée, les empêcher d'interrompre l'expérience. Mais cette nuit-là, rien ne va se passer comme prévu. Le manque de préparation des opérateurs, conjugué à des défauts de conception du réacteur, vont rapidement mener à la catastrophe. Ce qui s'est passé à l'intérieur du réacteur, on le détaille dans une autre vidéo, le lien est en description. 1h23 du matin, le test démarre. Très vite, la quantité de vapeur augmente dans le cœur. La pression grimpe, la température s'envole, la réaction nucléaire s'emballe. Stoppez tout, ordonne le chef de quart de l'unité 4. L'ingénieur principal presse le bouton d'arrêt d'urgence. 4 secondes plus tard, une explosion de vapeur dévaste le réacteur.
[2:37]Elle propulse dans les airs son couvercle de 2000 tonnes. En retombant, il écrase le cœur.
[2:46]Seconde déflagration, c'est à cause de l'hydrogène. Elle souffle murs et toitures.
[2:56]Des débris hautement radioactifs pleuvent jusque sur le toit du réacteur numéro 3. Ces morceaux incandescents de graphite et d'uranium déclenchent des incendies. Le cœur du réacteur en feu se retrouve à l'air libre. Dans la confusion, les ingénieurs tentent de refroidir le réacteur numéro 4. Ils le croient toujours intact, mais il est détruit. Allô, c'est la caserne ?
[3:26]Oui. Qu'est-ce qui brûle chez vous ? Explosion sur... sur le bloc principal. Troisième et quatrième... Entre le troisième et le quatrième. Est-ce qu'il y a des gens là-bas ? Oui. Envoie notre équipe ! Les 14 pompiers de la centrale attaquent les incendies avec leur lance à eau. À leur tête, le lieutenant Volodymyr Pravyk. Personne ne leur dit que le cœur est ouvert. Sans protection radiologique, ils affrontent un feu dont ils ignorent la nature mortelle. Leur unique obsession, l'empêcher de gagner le réacteur voisin, le numéro 3, encore opérationnel. Alors, ils appellent du renfort. Allô ! Pripiat ? Les troisième et quatrième blocs, le toit brûle suite à un accident, une explosion. Oh là là, d'accord… Alors, ça a déjà été confirmé ? Les pompiers de Pripiat, la ville la plus proche de la centrale, accourent.
[4:21]Dans l'unité 4, l'équipe de nuit compte déjà un mort : Valeri Khodemchouk. Il se trouvait dans la salle des machines qui s'était effondrée. On ne retrouvera jamais son corps.
[4:35]Depuis la centrale, on téléphone au directeur, Viktor Petrovich Brioukhanov. Il est chez lui, il dort. Viktor Petrovich, quelque chose est arrivé à l'unité 4. Alors, en urgence, le directeur convoque les cadres de la centrale pour une réunion de crise. Il alerte aussi le parti communiste à Kiev et à Moscou et aussi le ministère de l'Énergie.
[5:04]Explosion oui, incendie oui, mais il dit que le réacteur n'est pas touché. La radioactivité ? Il dit qu'elle est dans la norme. La réalité est tout autre. Le brasier crache dans l'atmosphère des particules radioactives par milliards de milliards. Du plutonium contamine déjà toute la zone. Les autorités soviétiques montent alors une commission gouvernementale pour gérer la situation. Mais aucune alerte officielle n'est donnée à la population, puisque officiellement, tout est normal.
[5:43]À 18 km de la centrale nucléaire, le village d'Illintsi. C'est là qu'habite Nina, 21 ans. Elle se souvient de ce matin du 26 avril. C'était une journée ordinaire. Nous plantions des pommes de terre. On n'en parlait pas à la télévision, on n'en parlait pas à la radio. Ça s'est passé comme ça : certains venaient de la centrale, d'autres étaient déjà au courant. Le lendemain, des équipes médicales sont arrivées chez nous pour distribuer des comprimés d'iode, pour la thyroïde. Voilà comment ça s'est passé. On nous disait de ne pas nous inquiéter, que tout cela n'est pas bien grave. Ce qui fait que personne n'a vraiment prêté attention à ce qui s'était passé. Les conséquences de l'accident sont pourtant bien réelles. Ce matin-là, Volodymyr Shashenok, grièvement brûlé par la vapeur et fortement irradié, s'éteint à l'hôpital de Pripiat. Un hôpital saturé de dizaines d'employés brûlés et irradiés et de pompiers qui ont maîtrisé les premiers incendies. Nausées, vomissements, diarrhées, les signes d'une irradiation aiguë se multiplient. Le soir, les cas les plus graves sont évacués vers l'hôpital numéro 6 de Moscou, seul centre spécialisé dans les maladies liées à une exposition aux fortes radiations.
[7:19]Pendant ce temps-là, à Pripiat, la vie continue. Mais sous les yeux des habitants, des militaires quadrillent les rues avec leurs drôles d'appareils. Ils mesurent la radioactivité. Elle n'a rien de normal. Elle atteint des niveaux dangereux pour la santé, des milliers à des dizaines de milliers de fois supérieurs à la normale.
[7:46]Plus l'exposition à ses rayonnements dure, plus les cellules sont détruites et plus les chances de survie diminuent. Dans la journée, des spécialistes soviétiques mandatés par la commission gouvernementale arrivent de Moscou. Ils survolent la centrale en hélicoptère. Ils découvrent l'ampleur du désastre : fumée, flammes, débris, le réacteur numéro 4 est éventré, contrairement à la version du directeur. Valeri Legassov, un des experts, confirme. Le réacteur est détruit, son cœur est à l'air libre. Le chef de la commission gouvernementale ouvre une réunion à Pripiat. Son objectif : éviter la panique. Alors, évacuer Pripiat ? Hors de question. Mais le vent tourne. Il pousse la radioactivité vers les 45000 habitants de la petite ville, Pripiat, à 3 km de la centrale. La radioactivité grimpe. Legassov et d'autres experts plaident pour l'évacuation immédiate. Ils finissent par convaincre le chef de la commission. L'ordre tombe : évacuez Pripiat ! En urgence, dans la nuit, à Kiev, on mobilise 1225 bus pour vider Pripiat de ses habitants.
[9:10]À l'aube, les hélicoptères du général Nikolai Antochkine entrent en action.
[9:19]Sable, plomb et bore, un matériau capable de calmer la fission, tout ça les hélicoptères doivent le larguer au plus vite au-dessus du trou du diable, le réacteur en feu, pour étouffer l'incendie.
[9:36]Dans un premier temps, les hélicoptères effectuent les largages en vol stationnaire, mais ils renoncent rapidement. Le rayonnement est trop intense. Les pilotes reçoivent des doses énormes de radiations. Alors, on change la procédure. Les largages se font en survol, lent, en 3 à 4 minutes maximum. Ce jour-là, ils enchaînent 110 sorties. Ils larguent près de 150 tonnes de matériaux.
[10:06]Attention, attention ! Attention, attention ! À midi, 35h après l'explosion. Il est recommandé d'emporter avec vous vos documents, vos objets de première nécessité, ainsi que des vivres pour parer au plus pressé. Papiers, argent, quelques vêtements et un peu de nourriture, on abandonne le reste, animaux compris.
[10:40]En quelques heures, plus d'un millier de bus évacuent environ 45000 habitants. Ils ne retourneront jamais chez eux.
[10:53]Malgré l'évacuation de Pripiat, des milliers de civils restent présents dans la zone de la centrale. Ils ne se doutent de rien, comme Nina, qui n'a aucune idée du risque qu'elle encourt. On comprenait qu'il s'était passé quelque chose de grave, mais pas vraiment quoi. Le week-end s'est terminé et le lundi, je suis allée travailler à Tchernobyl. Je travaillais comme responsable du merchandising.
[11:27]Quand nous sommes arrivés, tout était comme d'habitude. J'aimerais aussi ajouter quelque chose : nous étions en train de travailler. Il y avait une grande route juste à côté de notre travail. Et voilà que, en provenance de Kiev, sont passées des colonnes de camions de protection chimique. Dont tous les membres étaient vêtus de combinaisons spéciales. Et nous, personne ne nous a rien dit. Il faisait très chaud et on était en sandales, on portait des robes courtes. Sans masque, sans rien. Tandis que le panache radioactif dérive au-dessus de la Biélorussie et de la Russie, il se dirige vers les pays Baltes et le nord de l'Europe. Sur son passage, il dépose du césium 137, un déchet nucléaire qui reste radioactif pendant près de 300 ans. Les Soviétiques n'informent personne de l'accident. Les informations ne circulent pas. Mais quand le panache atteint la Suède, à la télévision les autorités alertent. La radioactivité est grimpée à toute vitesse. L'armée de l'air suédoise inspecte les nuages. Les isotopes qu'elle détecte trahissent un accident nucléaire majeur quelque part. Mais où ? 60h après l'explosion, l'URSS garde toujours le silence. Mais avec l'alerte suédoise, les yeux du monde se tournent vers Moscou. Alors, Tass, l'agence de presse soviétique, finit par publier un sobre communiqué, repris au journal télévisé de l'URSS. Un accident a eu lieu à la centrale nucléaire de Tchernobyl. L'un des réacteurs nucléaires a été endommagé. Des mesures sont prises pour éliminer les conséquences de l'accident. Une aide est apportée aux victimes. Une commission gouvernementale a été nommée. En orbite au-dessus de l'Union Soviétique, des yeux électroniques surveillent. Ils repèrent ce point rouge, mais aussi un fin panache de fumée.
[13:53]C'est confirmé, c'est bien un incendie. Les Américains proposent leur aide, les Soviétiques la refusent.
[14:06]Dans les jours qui suivent, la pluie lessive le nuage radioactif. Elle plaque au sol des dépôts très toxiques dont du césium 137.
[14:15]Des zones de Biélorussie et de Russie centrale sont lourdement contaminées.
[14:22]Pour lutter contre cette pollution, autour de Tchernobyl, on épand un gel, le gel bourda. Il colle la poussière radioactive pour qu'elle ne s'envole plus.
[14:36]Plus au sud, à Kiev, l'inquiétude grandit. Les bus revenus de l'évacuation de Pripiat ramènent des poussières contaminées. Les radiamètres s'emballent.
[14:49]Dans les rues, la radioactivité grimpe déjà bien au-dessus des niveaux de la veille. Dans quelques heures, ces niveaux seront encore plus élevés, mais pour une autre raison. Le panache survole Kiev. La radioactivité augmente brutalement par endroit, à des niveaux très au-dessus de la normale. Les autorités savent, mais elles se taisent. Elles maintiennent le défilé du 1er mai. Officiellement, tout va bien.
[15:37]Au même moment, le nuage s'étire sur l'Europe. En France, pendant plusieurs jours, l'air se charge en radioéléments. Là où il pleut, surtout au sud, iode 131 et césium 137 retombent sur les cultures et les pâturages. Un peu comme en URSS, les autorités minimisent. Mais ça ne menace personne actuellement sauf peut-être dans le voisinage immédiat de l'usine et encore c'est surtout dans l'usine que je pense que les Russes ont admis qu'il y avait des personnes lésées. Bien, merci pour tous ces détails. Que faut-il attendre maintenant ? À 3000 km de la France, la situation menace de dégénérer. Les Soviétiques redoutent le pire. Près d'une semaine après le début de l'incendie, au fond du réacteur, environ 200 tonnes de combustible brûlent encore. 2000 degrés, c'est la température du brasier qui n'a cessé de monter. Et il y a un autre problème. Sous le réacteur, l'eau s'est accumulée lors des premières interventions des pompiers. Si le magma de combustible en fusion, le corium, entre en contact avec cette eau, c'est l'explosion de vapeur assurée. Une explosion plus dévastatrice que la première. Et oui, il n'y a plus le bâtiment pour retenir ce qu'elle projettera dans les airs. Alors, on ralentit les largages par hélicoptère. Environ 5000 tonnes de sable, de plomb et de bore ont déjà été déversés. Ce surpoids menace l'effondrement de la dalle de béton sur laquelle est construit le bâtiment.
[17:19]Cela fait 8 jours que le réacteur a explosé. Le corium s'infiltre dans les sous-sols de l'unité 4. Il menace la nappe phréatique, mais comment le stopper ? Le plan, c'est 1 : refroidir le sol à l'azote liquide et 2 : couler une dalle de béton sous le réacteur. Mais comment creuser sous un réacteur nucléaire en feu ?
[17:47]Environ 400 mineurs se dévouent. Ils viennent du Donbass et des environs de Moscou. Ils vont creuser jour et nuit un tunnel d'environ 167 m. À l'intérieur, il fait 50 degrés Celsius. Leurs protections contre les radiations sont dérisoires pour ne pas dire nulles.
[18:10]Pendant le percement du tunnel, la contamination s'étend. Elle menace lourdement la santé de toutes les personnes encore dans la région. Jusqu'au 5 mai, Nina se rend au travail comme si de rien n'était. Mais après l'évacuation, l'angoisse prend le dessus. Les gens ne se rendaient pas compte de la gravité de la situation. On pensait qu'on nous évacuait pour une semaine ou deux. Les gens ne prenaient que leurs papiers d'identité et des vêtements de rechange, voilà. Sans y penser, comme on nous avait dit de faire. À ce moment-là, nous n'avions pas peur. C'est quand on nous a dit que nous ne reviendrions plus que nous avons commencé à avoir peur.
[19:10]Pour ce qui est des radiations, j'en avais entendu parler au poste de contrôle, quand on nous avait tous contrôlés, qu'on nous avait mesuré notre niveau de radioactivité. Certaines personnes devaient retirer leurs chaussures parce qu'elles étaient très radioactives. On a compris que tout n'était pas si anodin, que c'était grave.
[19:35]10 jours après l'explosion du réacteur numéro 4, dans la zone des 30 km autour de la centrale, l'évacuation de 70000 personnes est terminée. Dans les villages abandonnés, arrivent des brigades de liquidateurs. Leur mission : éliminer les conséquences de la catastrophe nucléaire. Alors, ils broient les voitures contaminées, ils détruisent des maisons et ils nettoient des fermes.
[20:06]Et ils effectuent une tâche qui fend le cœur : abattre les animaux domestiques abandonnés sur place. C'est le prix à payer pour éviter qu'un animal qui s'échappe emporte dans son pelage des poussières radioactives en dehors de la zone interdite.
[20:29]En mai, pour entretenir près de 70000 liquidateurs, l'État envoie matériel et nourriture en énorme quantité. Nina a déjà été évacuée, mais elle décide de retourner dans la zone interdite pour gérer ses stocks. Et c'est là que j'ai senti, alors que je travaillais là-bas, une irritation dans la gorge. Et j'avais un goût métallique dans la bouche. C'était très perceptible. Mais cela ne m'a pas beaucoup alarmée. Pourtant, c'était permanent. Ce goût métallique, c'est le goût de la contamination radioactive. 2 semaines après l'explosion, le feu de graphite est jugé éteint. Les fuites radioactives cessent 3 jours plus tard. C'est grâce au sable, au plomb et au bore qui recouvrent le brasier. Ces matériaux largués par hélicoptère forment une sorte de bouchon. Ils empêchent les radionucléides de s'envoler dans l'atmosphère.
[24:14]En fin novembre, 6 mois après le début de la catastrophe, les liquidateurs ferment le sarcophage. Ils ont vaincu le monstre.
[25:23]Tchernobyl la catastrophe m'a changé.
[25:29]Nous avons perdu nos amis, nous avons perdu nos camarades de classe. On nous a dispersés dans toute l'Union soviétique.
[25:51]Et je n'ai pas été au courant de la mort de mes tantes, de la naissance du fils de mon cousin, ou si mes camarades de classe se retrouvaient quelque part après l'école. Moi, je n'avais plus rien de tout ça... À 21 ans, une tout autre vie a commencé pour moi.



