[0:03]Bonjour à tous. Aujourd'hui, on va parler de Socrate. On va changer un peu nos habitudes, puisqu'aujourd'hui, on ne va pas parler directement d'une pensée philosophique, mais d'un événement, un événement qui a marqué l'histoire de la philosophie, qui en constitue même, si on peut dire, l'événement fondateur, en tout cas, pour ce qui concerne la philosophie européenne, à savoir le procès de Socrate. Beaucoup de personnes savent que Socrate a subi un procès, à l'issue duquel il fut condamné à mort, mais tout le monde ne sait pas de quoi il était accusé, ce qu'on lui reprochait et surtout ce que Socrate a dit durant ce procès, comment il s'est défendu face à ses accusateurs et qui a fait que le tribunal d'Athènes a fini par le condamner. Vous allez voir que ça a son importance, parce que derrière la défense de Socrate, on trouve des éléments qui permettent non seulement de comprendre sa mentalité et son tempérament, mais qui permettent aussi, dans une certaine mesure, d'éclairer sa philosophie. Vous savez, il y a une phrase qui dit tout est politique. Parce que tout ce qu'on fait a une influence sur la société ou dépend d'un certain contexte politique. Mais on pourrait tout aussi bien dire, tout est philosophique. Tout est philosophique dans la mesure où nos paroles traduisent notre vision du monde. Alors, vous allez voir que les propos tenus par Socrate durant son procès permettent de comprendre sa pensée profonde, bien mieux que ne le permettrait n'importe quelle analyse de texte. Alors, à ce propos, ce serait un peu compliqué pour le coup, puisque rappelons que Socrate n'a jamais écrit un seul texte, qu'il professait un enseignement exclusivement oral, c'est Platon qui a mis par écrit les enseignements de Socrate. Et d'ailleurs, le mot enseignement n'est pas vraiment adapté, puisque Socrate disait lui-même qu'il n'avait pas de disciples, mais qu'il avait des interlocuteurs. Des partenaires de discussion. Alors, dans les faits, c'est surtout une question de terminologie, parce que Socrate avait bel et bien des disciples ou en tout cas, des adeptes, sur lesquels il a exercé une grande influence intellectuelle. Platon, que j'ai cité il y a un instant, mais aussi Antistène, Xénophon, et d'autres, un peu moins connus. Mais il est vrai que Socrate n'avait pas de disciples, au sens, d'abord, où il n'a jamais fondé d'école, et au sens où il considérait que la philosophie était une affaire personnelle. Une affaire personnelle, c'est-à-dire qu'il considérait que la philosophie n'était pas quelque chose qu'on recevait de l'extérieur, mais qu'il devait émerger de l'intérieur. C'est la fameuse méthode maïeutique. La maïeutique, c'est l'art de faire accoucher les esprits. C'est l'art de faire émerger la connaissance chez son interlocuteur, sans lui dire quoi penser, sans lui dire ce qui est vrai ou faux, mais simplement en lui posant les bonnes questions. Des questions auxquelles il trouvera les réponses par lui-même, lui permettant ainsi de progresser vers le vrai. Donner un poisson à quelqu'un, vous le nourrirez un jour. Apprenez-lui à pêcher, vous le nourrirez toujours. C'est comme ça que Socrate voyait les choses. On n'aide pas quelqu'un à cultiver son âme en le faisant à sa place, c'est-à-dire en lui donnant des réponses toutes faites. Parce que ça, ça ne marche pas. On aide quelqu'un à cultiver son âme en lui posant les bonnes questions, c'est-à-dire les questions qu'il l'amèneront à dépasser ses croyances. Puisque le véritable ennemi de la connaissance, ce n'est pas l'ignorance. C'est l'illusion de la connaissance. Autrement dit, le préjugé. L'ignorance, c'est l'absence de connaissance. Le préjugé, c'est la croyance qui se prend pour une connaissance. Et il est beaucoup plus difficile de désapprendre, il est beaucoup plus difficile d'extirper de notre esprit des croyances fausses que d'apprendre directement des choses vraies. Donc Socrate n'était pas un gourou. Ce n'était pas un directeur de conscience. C'était un homme qui voulait que chacun prenne en charge sa propre évolution philosophique. Que chacun prenne en charge sa propre progression vers le vrai. Et c'est pourquoi il utilisait la maïeutique, parce que dès lors qu'on exerce sa raison, dès lors qu'on se réfère au logos, le logos, c'est la rationalité, la rationalité qui gouverne le monde. Dès lors qu'on se réfère au logos, les réponses aux questions bien posées surgissent d'elles-mêmes. Donc le bon professeur, ou le bon formateur en philosophie, ce n'est pas celui qui délivre un enseignement. C'est celui qui pose les bonnes questions. Les bonnes questions étant les questions auxquelles on ne peut pas répondre de manière fausse sans s'en rendre compte. Donc pour Socrate, tout individu possédant une raison peut accéder au vrai, puisque connaître, c'est simplement faire remonter à la conscience ce que l'esprit sait déjà. Connaître, c'est reconnaître. Comme quand on dit qu'on reconnaît que quelque chose est vrai. Et donc pour faire remonter à la conscience ce que l'esprit sait déjà, le meilleur instrument, c'est le questionnement. C'est l'interrogation. L'interrogation guidée par le logos. Donc, pour ceux que ça intéresse, vous pouvez aller écouter mon épisode sur la maïeutique de Socrate. Mais pour aujourd'hui, on va surtout se concentrer sur son procès et sur sa condamnation à mort, tel qu'ils sont rapportés dans deux textes de Platon, à savoir, l'apologie de Socrate pour son procès, et le criton pour sa condamnation à mort. Donc, replaçons les choses dans le contexte. On est au 5e siècle avant Jésus-Christ. Socrate mène sa petite vie. Il se promène dans les rues d'Athènes et il aborde ses concitoyens pour entamer la discussion. Et un beau jour, un poète nommé Mélétos porte plainte contre Socrate auprès de l'archon 3. Et sa plainte porte sur trois chefs d'accusation : impiété, introduction de nouvelles divinités dans la cité, et corruption de la jeunesse. Alors, on va expliquer un peu chacun de ses chefs d'accusation. On va commencer par la corruption de la jeunesse, parce que cette expression est un petit peu tendancieuse. Et on risquerait d'en faire une mauvaise interprétation. Socrate est accusé de corrompre la jeunesse sur le plan intellectuel. Sur le plan de la pensée. Mélétos affirme notamment que Socrate incite les jeunes gens à ne pas croire dans les divinités officielles d'Athènes, mais qu'il les incite à croire dans de fausses divinités. Donc, on ne parle pas du tout ici de corruption à caractère sexuel. On parle de corruption philosophico-religieuse. Et puis il faut aussi tenir compte d'une chose, c'est qu'à l'époque, en moins 399 donc, année à laquelle a lieu le procès de Socrate, on sort de la guerre du Péloponnèse. Et Athènes vient de subir une lourde défaite contre Sparte. Athènes est humiliée. La démocratie est renversée et elle est remplacée par ce qu'on appellera la tyrannie des 30. Or, certains estiment que Socrate est en partie responsable de cette défaite. Pourquoi ? Parce qu'à force de dire aux jeunes que leur premier devoir était de cultiver leur âme, ils en ont oublié que leur premier devoir c'était de défendre la patrie. Autrement dit, Socrate aurait eu une mauvaise influence sur la jeunesse. Un peu, vous savez, comme dans le film Le cercle des poètes disparus, dans lequel le professeur de littérature, interprété par Robin Williams, se fait virer de l'université pour avoir encouragé ses étudiants à vivre l'instant présent. Alors, pour ne rien arranger, il se trouve que certains disciples de Socrate faisaient partie du gouvernement qui a renversé la démocratie athénienne, dont notamment un certain Critias. Socrate lui-même n'était pas démocrate. C'était plutôt un aristocrate. Aristocrate dans le sens étymologique, c'est-à-dire le gouvernement des meilleurs. Et les meilleurs, c'était les plus sages et les plus vertueux. C'était donc les philosophes. Mais sans entrer dans les détails, disons que Socrate est perçu par certains de ses concitoyens comme un traître à la démocratie. Et comme un agitateur d'esprits. Comme quelqu'un qui introduit dans les consciences des idées dangereuses. Des idées qui représentent une menace pour l'ordre public et pour le fonctionnement de la cité. Donc pour en revenir à la corruption de la jeunesse, c'est ça qui est reproché à Socrate. de détourner la jeunesse de la religion officielle d'Athènes, de la détourner de son devoir militaire. Bref, de la détourner de l'obéissance et du conformisme. Ça, c'est le premier chef d'inculpation. Le deuxième chef d'inculpation, on l'a dit tout à l'heure, c'est l'accusation d'impiété. Alors, on peut regrouper cette accusation avec l'accusation d'introduction de nouvelles croyances dans la cité. Ces deux chefs d'inculpation n'en constituent en réalité qu'un seul, puisque dans les deux cas, il s'agit de dire que Socrate ne croyait pas dans les dieux de la cité. Donc, vous voyez depuis tout à l'heure qu'on est quand même sur un procès à forte teneur religieuse. Procès religieux à l'issue duquel l'accusé condamné à mort, ça nous rappelle un certain personnage en Palestine. Alors, il faut savoir que Socrate contestait totalement cette accusation d'impiété. Il le dit plusieurs fois durant son procès. Il croit dans les dieux. Mais il dit aussi, et c'est là que les problèmes commencent, qu'il est en relation avec une divinité personnelle. Une divinité qu'il appelle son Daemon. Alors, le Daemon, ce n'est pas le démon au sens du diable. À l'époque, le mot démon n'est pas un mot nécessairement péjoratif. Un démon peut désigner aussi bien une entité malfaisante, qu'une entité bienfaisante. Mais le problème, c'est que le Daemon de Socrate, on ne sait pas d'où il sort. Son nom n'apparaît pas dans l'annuaire des divinités athéniennes. Et ça, ça pose problème. Alors, quand Socrate parle de son Daemon, parce qu'il en parle tout à fait publiquement, il n'en fait pas secret, il parle d'une voix intérieure qui intervient en lui non pas pour lui dire ce qu'il faut faire, mais pour le détourner de ce qu'il ne faut pas faire. C'est une voix qui l'avertit lorsqu'il est sur le point de mal agir. Et détail intéressant, quand Socrate sera condamné à mort, il dira qu'à aucun moment durant son procès son Daemon n'est intervenu. Sous-entendu, tout ce qu'a dit Socrate durant son procès, les trois fois où il a pris la parole pour répondre à ses accusateurs, rien n'a été empêché par son Daemon. Il l'a laissé faire. C'est une manière de dire qu'il fallait que Socrate soit condamné. Peut-être même que c'était prévu. Mais on s'en reparlera tout à l'heure. Donc, venons-en au procès lui-même. Socrate comparaît devant le tribunal d'Athènes. Il a 70 ans et il apparaît plus déterminé que jamais. Déterminé à quoi ? Déterminé à prouver qu'il est un citoyen honnête, qu'il est un homme juste et qu'il est même un bienfaiteur de la cité athénienne. Donc le procès s'ouvre et Socrate va prononcer son célèbre discours de défense. Et dans ce discours, il va expliquer que s'il comparaît devant la justice, ce n'est pas pour ce qu'on lui reproche. C'est pour autre chose. C'est parce qu'il gêne certaines personnes et certains intérêts. Les intérêts de qui ? Les intérêts de quelques personnages influents d'Athènes, dont Socrate aurait montré, par sa méthode maïeutique, qu'ils sont loin d'être aussi sages qu'ils le prétendent. En un mot, Socrate pense que ce qu'on lui reproche, c'est de nuire à la réputation de certains dirigeants. On disait tout à l'heure que Socrate ne professait aucun enseignement, qu'il se contentait de poser des questions et de relever des incohérences. La méthodologie de Socrate, c'est l'examen critique. C'est le pointage des contradictions. Et plus l'interlocuteur de Socrate va se prétendre sage ou savant, plus Socrate va prendre plaisir à démontrer que ce n'est pas le cas. Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien. Vous connaissez cette expression ? Eh bien, Socrate voulait que tout le monde en arrive à cette conclusion. Que chacun prenne conscience de la faiblesse de son propre savoir. Que chacun en rabatte sur sa prétention à la sagesse. Donc, vous vous doutez bien que lorsque vous êtes une personnalité publique, que vous avez la réputation d'être quelqu'un de sage, et que Socrate vient fourrer son nez dans vos raisonnements, vous risquez de passer un sale quart d'heure. Et accessoirement, de passer auprès de ceux qui l'écoutent pour un imposteur. La thèse de Socrate, c'est que ses accusateurs veulent le faire taire parce qu'il représente un danger pour leur réputation. Parce que quand Socrate se met en tête de prouver à quelqu'un qu'il n'est pas réellement sage, qu'il croit savoir, mais qu'il ne sait pas, il y arrive. Et ça, ça crée des inimitiés. Socrate est parfaitement conscient qu'il agace beaucoup de monde. D'ailleurs, pour ceux d'entre vous qui ont lu les dialogues de Platon, vous savez à quel point Socrate est pénible dès qu'il prend la parole. Il examine chacun de vos mots, il dissèque tout ce que vous dites. Il part dans des comparaisons interminables au point qu'au bout d'un moment, vous êtes juste obligé de vous incliner. Et ça, Socrate en est conscient. Et non seulement il en est conscient, mais il le revendique. Il se surnomme lui-même le temps d'Athènes. temps T A O N. La mouche qui mort. Et quand Socrate discute avec quelqu'un qui se prétend sage, son objectif est clair. Le détruire. Le détruire pour lui faire honte. Lui faire honte non pas de son ignorance, mais de sa prétention à savoir. Parce que c'est ça pour lui le rôle du philosophe. Révéler l'orgueil humain. Révéler les fausses prétentions. Les fausses prétentions sur lesquelles on cherche à se construire une réputation. La réputation d'être sage, la réputation d'être vertueux, la réputation de détenir la vérité. Socrate veut briser la réputation. Parce que la réputation, c'est le règne de l'apparence. C'est le règne du paraître. Donc, de l'illusion. Vous vous souvenez tout à l'heure, je disais que le procès de Socrate allait nous permettre de comprendre sa vision philosophique. Parce que pour Socrate, notre monde matériel, le monde physique dans lequel nous vivons, est un monde d'apparence et de corruption. De corruption au sens métaphysique du terme. Notre monde matériel est une version corrompue, c'est-à-dire une version dégradée du monde idéal des essences. Or, de la même façon qu'il faut dépasser le stade du préjugé pour accéder à la connaissance, il faut dépasser le stade de l'apparence sensible pour accéder aux essences éternelles. Il faut donc dénoncer les apparences. Faire apparaître les apparences pour ce qu'elles sont du mensonge. Un voile de mensonge. Prétendre que l'on sait alors qu'on ne sait pas, c'est du mensonge. Et ce mensonge, Socrate veut nous forcer à le reconnaître. C'est pour ça qu'il dit qu'il veut faire honte à ses interlocuteurs. Parce que c'est seulement dans la honte qu'on se remet en question. Tant qu'on fait illusion, il ne se passe rien. On continue. Pas de raison de se remettre en question si le mensonge fonctionne. Mais dès lors qu'il ne fonctionne plus, dès lors que notre fausse prétention à savoir est mise à nue, on ne peut plus faire illusion. On est contraint à la vérité. Ne serait-ce qu'à cette vérité que nous sommes ignorants. De même que le préjugé est l'ennemi de la connaissance, la réputation est l'ennemi de la sagesse. Parce que la réputation est construite sur de l'illusion. Pour Socrate, avoir bonne réputation, c'est suspect. Parce que celui qui a bonne réputation, c'est celui qui a réussi à faire illusion. À faire croire qu'il savait alors qu'il ignore. À faire croire qu'il était vertueux alors qu'il est tout aussi corrompu que n'importe qui d'autre. Au contraire, celui qui s'est donné pour mission de détruire les faux-semblants, donc de détruire les réputations, celui-là, précisément, n'a pas bonne réputation. Il dérange tout le monde. Parce qu'on a tous une réputation à défendre. On a tous envie d'apparaître sous son meilleur jour. Mais ça nous dit Socrate, ce n'est que pure vanité. Ce n'est que pur attachement au paraître. Le sage, le sage authentique, c'est celui qui s'est libéré du besoin de paraître. C'est celui qui n'a pas besoin d'avoir bonne réputation, parce qu'il n'a pas besoin d'être reconnu, flatté ou félicité. Au contraire même, le sage, c'est celui qui accepte d'avoir mauvaise réputation. Précisément parce qu'il sait que la réputation n'agit que sur ceux qui s'attachent aux apparences. Le sage n'a pas besoin d'être valorisé. Il n'a pas besoin de susciter l'adhésion de la masse, puisque par définition, la masse est dénuée d'esprit critique. Donc, avoir mauvaise réputation pour Socrate, c'est pas un problème. C'est même plutôt le signe qu'il est dans le vrai. Dans un monde où l'apparence règne, avoir mauvaise réputation, c'est être rejeté par les corrompus. Mais le tempérament dénonciateur de Socrate n'est pas la seule cause de sa mauvaise réputation. Il y a un autre élément qui participe à l'hostilité générale dont il est l'objet. Devant le tribunal, Socrate raconte en effet que l'un de ses amis, Chéréphon, serait allé consulter l'oracle de Delf qui lui aurait demandé qui était l'homme le plus sage d'Athènes. Et l'oracle lui aurait répondu que l'homme le plus sage d'Athènes, c'était Socrate. Donc vous imaginez bien les réactions que ce témoignage a pu entraîner. L'homme le plus sage d'Athènes, et puis quoi encore ? Et puis surtout, comment vérifier que ce témoignage est vrai ? Au moment où a lieu le procès de Socrate, Chéréphon est déjà mort. Donc la seule source qui confirme ce témoignage, c'est Socrate lui-même. Donc pour la neutralité, on repassera. Mais que ce témoignage soit vrai ou pas, comment Socrate pouvait-il ignorer qu'en disant ça, il allait juste passer pour un prétentieux ? Pour un élu autoproclamé. On vient de dire que Socrate voulait pousser ses interlocuteurs à l'humilité, à ne pas se prétendre sage ou vertueux. Et le voilà en train d'expliquer qu'il est l'homme le plus sage de la cité.
[25:13]Quel culot ! Qui fait ça, sinon, encore une fois, quelqu'un qui veut être condamné. Quelqu'un qui veut mourir. Socrate répondra qu'il n'a pas à proposer de peine parce qu'il n'a rien commis de mal. Et que donc s'auto-attribuer une peine, ce serait reconnaître qu'il est coupable.
[25:40]Le seul crime qu'il ait commis, à ses yeux, c'est de pousser les Athéniens à philosopher. À cultiver leur âme. Et ça, il ne peut décemment pas le voir comme un crime. Il a beau être conscient que ce qu'on lui reproche, c'est d'avoir semé la confusion dans les esprits. Lui estime qu'il n'a semé que des graines de sagesse. Que des graines d'humilité. Être conscient qu'on ne sait pas. Se dire coupable, ce serait renier son engagement. Ce serait dire, la philosophie est une imposture. À ce moment-là, Socrate met ses paroles en accord avec sa pensée. Il assume. Et il assume de devoir mourir si tel est son destin. Être condamné à mort pour avoir philosophé. Quelle meilleure preuve de la corruption humaine ?
[26:55]À l'issue de ce deuxième discours, la peine est confirmée. 311 voix contre 190.
[27:07]Sans en être terminé, Socrate est condamné à mort.
[27:17]Et c'est dans son troisième discours que Socrate va nous livrer les informations les plus précieuses sur sa philosophie.
[27:30]Car nous dit-il, sa mort est une délivrance. Elle est une délivrance non pas pour le peuple athénien, puisque sa mort sera celle d'un innocent et qu'ils devront vivre avec cette culpabilité.
[27:55]Sa mort est une délivrance pour lui. Car elle lui fait quitter le monde de la matière.
[28:08]Autrement dit, le faux monde.
[28:21]Le monde des apparences et de la corruption.
[28:46]Socrate croyait dans l'immortalité de l'âme et plus particulièrement dans ce qu'on appelle la transmigration des âmes. Après la mort, l'âme quitte le corps et rejoint le monde des essences éternelles. C'est de ce monde des essences éternelles que l'âme reviendra pour accomplir une nouvelle incarnation dans le monde de la matière. Dans cette conception, les vivants proviennent des morts. Les vivants sont les âmes éternelles qui s'incarnent de manière temporaire. Et donc pour Socrate, mourir n'est pas un problème. Mourir, c'est rejoindre l'âme des grands bienfaiteurs de l'humanité. C'est rejoindre l'âme d'Ulysse, l'âme de Sisif. C'est rejoindre l'âme des bienheureux. La mort n'est pas à craindre car l'âme survit à la destruction du corps. Elle survit à la dématérialisation. La mort est une délivrance à l'égard de la matière. Après sa condamnation par le tribunal d'Athènes, Socrate est mis en prison en attendant son exécution. Il reçoit alors la visite d'un de ses amis, Criton, qui veut le convaincre de s'évader. Socrate refuse, il refuse fermement en expliquant que s'évader, ce serait aller contre les lois et donc contre les fondements même de la cité. La situation est ironique parce que Criton dit à Socrate que s'il refuse de s'évader, on risque de lui reprocher de ne pas l'avoir sauvé. Vous vous rendez compte ? Socrate est sur le point de mourir et ce qui inquiète Criton, c'est ce que les gens vont dire de lui. Encore une fois, la réputation. Au moment où il s'apprête à boire la cigu, Socrate apparaît heureux et serein. Il l'a dit, la mort est une délivrance. Et en l'occurrence, il ne s'agit pas juste d'une formule. Ni d'une posture. Le combat de Socrate, c'est un combat pour l'incarnation de l'esprit philosophique. Parce qu'être sage, ce n'est pas dire ce qui est bien ou mal, ce qui est vrai ou faux, juste ou injuste. C'est savoir que nous ne sommes que de passage, car la vraie vie est ailleurs.
[35:55]Je cite. Peut-être pensez-vous, Athéniens, que j'ai été condamné faute de discours. J'entends de ces discours par lesquels je vous aurais persuadé, si j'avais cru devoir tout faire et tout dire pour échapper à une condamnation. Non, tant s'en faut. Ce n'est pas faute de discours que j'ai été condamné, mais faute d'audace et d'impudence et parce que je n'ai pas voulu vous faire entendre ce qui vous aurait été le plus agréable. Socrate se lamentant, gémissant, faisant et disant une foule de choses que j'estime indignes de moi, choses que vous êtes habitués à entendre des autres accusés. Mais, ni tout à l'heure, je n'ai cru devoir par crainte du danger rien faire qui fut indigne d'un homme libre, ni à présent je ne me repens de m'être ainsi défendu. J'aime beaucoup mieux mourir après m'être défendu comme je l'ai fait que de vivre grâce à ces bassesses. Car ni dans les tribunaux, ni à la guerre, personne, ni moi, ni un autre, n'a le droit de chercher à se dérober à la mort par tous les moyens. Souvent, dans les combats, on voit bien qu'on pourrait échapper à la mort en jetant ses armes et en demandant quartier à ceux qui vous poursuivent. De même, dans toute espèce de dangers, on trouve mille autres expédients pour échapper à la mort, si l'on est décidé à tout faire et à tout dire. Seulement ce n'est peut-être pas cela qui est difficile, Athéniens, d'éviter la mort. Il est beaucoup plus d'éviter le mal, car il court plus vite que la mort. Dans le cas présent, c'est moi, qui suis lent et vieux, qui ai été atteint par le plus lent des deux, tandis que mes accusateurs, qui sont forts et agiles, l'ont été par le plus rapide, le mal. Et maintenant moi, je vais sortir d'ici condamné à mort par vous, et eux condamnés par la vérité comme méchants et criminels, et moi, je m'en tiens à ma peine, et eux à la leur. Peut-être fallait-il qu'il en fût ainsi et je crois que les choses sont ce qu'elles doivent être. Après cela, je désire vous faire une prédiction, à vous qui m'avez condamné car je suis à présent au moment où les hommes lisent le mieux dans l'avenir, au moment de quitter la vie. Je vous prédis donc, à vous, juges, qui me faites mourir, que vous aurez à subir, aussitôt après ma mort, un châtiment beaucoup plus pénible, par Zeus, que celui que vous m'infligez en me tuant. Vous venez de me condamner dans l'espoir que vous serez quittes de rendre compte de votre vie. Or, c'est tout le contraire qui vous arrivera, je vous l'affirme. Vous verrez croître le nombre de ces enquêteurs, que j'ai retenus jusqu'à présent, sans que vous vous en aperceviez. Car si vous croyez qu'en tuant les gens, vous empêcherez qu'on vous reproche de vivre mal, vous êtes dans l'erreur. Cette façon de se débarrasser des censeurs n'est ni très efficace, ni honorable; la plus belle et la plus facile, c'est, au lieu de fermer la bouche aux autres, de travailler à se rendre aussi parfait que possible. Voilà les prédictions que je voulais vous faire, à vous qui m'avez condamné, sur quoi je prends congé de vous. Mais pour vous qui m'avez acquitté, j'aimerais causer avec vous de ce qui vient de se passer, pendant que les magistrats sont occupés et qu'on ne m'emmène pas encore où je dois mourir [...]. Je voudrais vous montrer comme à des amis comment j'interprète ce qui m'est arrivé aujourd'hui. Et en effet, juges, car vous méritez, vous, ce titre de juges, il m'est arrivé quelque chose d'extraordinaire. Dans tout le cours de ma vie, la voix divine qui m'est familière n'a jamais cessé de se faire entendre, même à propos d'actes de mince importance, pour m'arrêter, si j'allais faire quelque chose de mal. Or aujourd'hui il m'est arrivé, comme vous le voyez vous-mêmes, une chose que l'on pourrait regarder et qu'on regarde en effet comme le dernier des maux. Or, ni ce matin, quand je sortais de chez moi, le signe du dieu ne m'a retenu, ni quand je suis monté ici au tribunal, ni à aucun endroit de mon discours, quoi que je voulusse dire. Et cependant dans beaucoup d'autres circonstances il m'a arrêté au beau milieu de mon propos. Aujourd'hui, au contraire, il n'est jamais intervenu au cours même du débat pour s'opposer à aucun de mes actes ni à aucune de mes paroles. À quel motif dois-je attribuer son abstention ? Je vais vous le dire. C'est que ce qui m'est arrivé est sans doute un bien et qu'il n'est pas possible que nous jugions sainement, quand nous pensons que mourir est un mal ; et j'en vois ici une preuve décisive : c'est que le signe accoutumé n'aurait pas manqué de m'arrêter, si ce que j'allais faire n'avait pas été bon. Voici d'autres raisons d'espérer fermement que la mort est un bien. De deux choses, l'une : ou bien celui qui est mort est réduit au néant et n'a plus aucune conscience de rien, ou bien, conformément à ce qui se dit, la mort est un changement, une transmigration de l'âme du lieu où nous sommes dans un autre lieu. Si la mort est l'extinction de tout sentiment et ressemble à un de ces sommeils où l'on ne voit rien, même en songe, c'est un merveilleux gain que de mourir [...]. Si donc la mort est quelque chose de semblable, je soutiens, moi, que c'est un gain, puisque alors toute la nuit des temps ne paraît plus ainsi qu'une seule nuit. D'un autre côté, si la mort est comme un passage d'ici-bas dans un autre lieu, et s'il est vrai, comme on le dit, que tous les morts y sont réunis, peut-on, juges, imaginer un plus grand bien ? Car enfin, si en arrivant chez Hadès, débarrassé de ces soi-disant juges, on doit y trouver les juges véritables, ceux qui, dit-on, rendent là-bas la justice, Minos, Rhadamante, Éaque, Triptolème et tous ceux des demi-dieux qui ont été justes pendant leur vie, est-ce que le voyage n'en vaudrait pas la peine ? Si, d'autre part, on fait société avec Orphée, Musée, Hésiode et Homère, à quel prix n'achèteriez-vous pas ce bonheur ? Quant à moi, je consens à mourir plusieurs fois, si ces récits sont vrais. Oh ! pour moi surtout, quel merveilleux passe-temps que de causer là-bas avec Palamède, Ajax, fils de Télamon, et tous les héros des anciens temps qui sont sont morts victimes d'un jugement injuste ! Je trouverais, je pense, un certain agrément à comparer mon sort au leur. Mais mon plus grand plaisir serait de passer mes jours à examiner et à questionner ceux de là-bas, comme je faisais ceux d'ici, pour voir ceux d'entre eux qui sont sages et ceux qui croient l'être, mais ne le sont pas [...]. Causer avec eux, vivre avec eux, les examiner, serait un plaisir indicible. En tout cas, chez Hadès, on est sûr de n'être pas condamné à mort pour cela, et non seulement on y est de toutes manières plus heureux qu'ici, mais encore on y est désormais immortel, du moins si ce qu'on dit est vrai. Vous aussi, juges, vous devez avoir bon espoir en face de la mort et vous mettre dans l'esprit qu'il y a une chose certaine, c'est qu'il n'y a pas de mal possible pour l'homme de bien, ni pendant sa vie, ni après sa mort, et que les dieux ne sont pas indifférents à son sort. Le mien non plus n'est pas le fait du hasard, et je vois clairement qu'il valait mieux pour moi mourir à présent et être délivré de toute peine. De là vient que le signe ne m'a retenu à aucun moment et que je n'en veux pas beaucoup à ceux qui m'ont condamné ni à mes accusateurs. Il est vrai qu'en me condamnant et en m'accusant, ils n'avaient pas la même pensée que moi; ils croyaient bien me nuire et en cela ils méritent d'être blâmés. J'ai cependant une chose à leur demander. Quand mes fils auront grandi, Athéniens, punissez-les en les tourmentant comme je vous tourmentais, si vous les voyez rechercher les richesses ou toute autre chose avant la vertu. Et s'ils se croient quelque chose, quoiqu'ils ne soient rien, faites-leur honte, comme je vous faisais honte, de négliger leur devoir et de se croire quelque chose quand ils sont sans mérite. Si vous faites cela, vous nous aurez justement traités, moi et mes fils. Mais voici l'heure de nous en aller, moi pour mourir, vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur partage, nul ne le sait, excepté le dieu.
[45:26]Je vous remercie.



