[0:00]Bonjour à tous. Aujourd'hui, nous partons à la rencontre de Thomas Kuhn, un éminent penseur de la philosophie des sciences. Nous allons explorer son concept de paradigme scientifique qui a révolutionné notre compréhension du développement scientifique. Alors Thomas Kuhn est né en 1922. C'était un homme plutôt réservé et timide avec une personnalité introvertie. En 1949, il obtient son doctorat de physique à Harvard sous la direction du physicien Bridgman. Alors Percy Bridgman, c'est un prix Nobel de physique et qui a profondément influencé Kuhn dans sa démarche pragmatique. Il développe le concept d'opérationnisme qui stipule que les concepts scientifiques doivent être définis en terme d'opération mesurable et observable. Donc la philosophie de Bridgman va clairement à l'encontre des pensées sur une science unique. Alors à partir de 1964, Kuhn enseigne à l'université de Princeton pendant 15 ans. Alors je rappelle que Princeton, c'est une des universités les plus prestigieuses et des grands noms tels qu'Albert Einstein, John von Neumann, Kurt Gödel, Robert Oppenheimer, y ont enseigné. Puis il enseigne pendant 12 ans dans l'université classée comme la meilleure au monde actuellement, l'Institut des Technologies du Massachusetts au MIT. Alors Kuhn s'est fait sa renommée avec un livre majeur qu'il publiera en 1962, la structure des révolutions scientifiques. Petite histoire, c'est que Kuhn avait déjà écrit ce livre bien plus tôt pendant ses études, mais qu'il a tout simplement égaré son document pendant 10 ans. Mais alors ce livre a marqué un tournant dans la philosophie des sciences. Il remet en question l'idée traditionnelle selon laquelle la science progresse de manière linéaire et cumulatrice. Il introduit le concept de paradigme scientifique qui représente un ensemble de croyances, de valeurs, de méthodes qui sont partagées par une communauté scientifique à une époque donnée. Les images du lapin-canard ou du vase de Rubin sont souvent utilisées pour illustrer comment un changement de paradigme en science peut se produire. Ce sont des images ambiguës qui peuvent être interprétées de deux manières différentes. Le cerveau alterne souvent entre deux interprétations, soit le lapin, soit le vase, soit les deux visages qui se font face. Mais il est difficile de percevoir les deux approches simultanément. Avant qu'un nouveau paradigme ne soit établi, la communauté scientifique peut percevoir et interpréter les données d'une certaine manière. Cependant, lorsque le nouveau paradigme est adopté, et bien la perception et l'interprétation des données changent radicalement. Tout comme la perception de l'image du lapin-canard peut basculer d'un animal à l'autre. Alors en cela, Kuhn rejoint la pensée de Gaston Bachelard, notre philosophe français qui lui aussi a remis en question les visions conventionnelles de la science et a marqué l'épistémologie avec sa conception des ruptures et des polémiques. Donc la science évolue par des révolutions scientifiques, et ces révolutions surviennent lorsque des anomalies et les échecs accumulés au sein d'un paradigme existant deviennent trop importants pour être ignorés. Donc une nouvelle théorie émerge alors pour expliquer ces anomalies en remettant ainsi en cause les croyances établies. Alors Kuhn identifie trois phases dans le développement scientifique.
[3:34]En premier, la science normale, et puis la notion de la crise et nous verrons en dernier la révolution scientifique. Alors pour ce qui est de la phase de science normale, elle correspond à une période où la communauté scientifique travaille à résoudre des problèmes au sein d'un paradigme établi. La plupart des scientifiques adhèrent aux mêmes règles et aux mêmes méthodes. Donc la phase de science normale correspond donc à une période de stabilité, de cohésion au sein d'une communauté scientifique donnée. Pendant cette période, les chercheurs utilisent le cadre établi par le paradigme dominant. Alors les découvertes sont souvent des avancées à ce niveau incrémentielles, elles consolident et approfondissent la théorie établie. Un aspect essentiel de la science normale, c'est la notion de communauté, la communauté scientifique. Les résultats doivent être communiqués à la communauté, donc ils sont examinés, discutés, évalués par les pairs avant d'être acceptés comme des contributions valides à la connaissance scientifique. Pendant cette phase, la formation des jeunes scientifiques est importante. Elle se concentre généralement sur l'apprentissage des bases fondamentales du paradigme établi. Alors je peux vous donner quelques exemples de disciplines scientifiques qui peuvent être considérées en phase de la science normale. Donc actuellement, bien sûr, la physique, qu'elle soit classique ou même quantique. Les physiques continuent d'être des paradigmes bien établis. La physique classique reste pertinente pour décrire des phénomènes macro ou microscopiques. Tandis que la physique quantique explique les comportements des particules subatomiques. Les mathématiques en tant que discipline fondamentale suivent également une science normale où les mathématiciens continuent d'explorer et de développer des théories mathématiques établies, telles que l'algèbre, l'analyse numérique, la géométrie. Alors la science normale en astronomie, bah comprend l'étude des astres, des objets célestes à l'aide des théories et des méthodes bien établies aussi. Par exemple, l'observation des étoiles et des galaxies continue d'être réalisée en utilisant des connaissances actuelles de l'astrophysique. La psychologie, la sociologie peuvent être considérées comme étant en phase de science normale avec des recherches basées sur des cadres qui sont maintenant théoriques bien établis. Par exemple, la psychologie cognitive qui étudie les processus mentaux tels que la mémoire, la tension et la résolution des problèmes en utilisant des approches théoriques bien établies. La phase de crise survient lorsque les anomalies deviennent trop nombreuses, minant ainsi la stabilité du paradigme en place. Cette phase est souvent marquée par des débats intenses et des discussions sur les fondements mêmes de la science. Les chercheurs commencent à remettre en question les idées établies et donc à explorer de nouvelles perspectives pour expliquer les phénomènes observés. Les conflits d'interprétation et les divergences d'opinion se multiplient, car certains scientifiques défendent ardemment les anciennes théories, tandis que d'autres soutiennent les nouvelles propositions. Dans cette période critique, la recherche devient plus complexe et des efforts doivent être déployés pour tenter de résoudre les contradictions apparentes entre les données et le cadre conceptuel existant. La transition d'un paradigme à un autre est souvent marquée par des conflits et des controverses au sein de la communauté scientifique. La durée de ces conflits peut varier considérablement en fonction de plusieurs facteurs. Certains conflits peuvent être résolus relativement rapidement, tandis que d'autres peuvent durer des années, voire des décennies. Je vous donne quatre facteurs qui peuvent influencer la durée de ces conflits. L'importance de la question.
[7:19]Plus la question scientifique est fondamentale pour le domaine de recherche en question, plus les débats peuvent être prolongés. Par exemple, la théorie de l'évolution par sélection naturelle proposée par Charles Darwin en 1859, a été l'objet de débats passionnés pendant de nombreuses années. Cette théorie a été acceptée en 50 ans en Europe, mais il a fallu plus d'un siècle dans d'autres parties du monde. Nous l'avons vu avec le procès du singe. La disponibilité des preuves. Si les preuves en faveur ou en défaveur d'une théorie sont claires et convaincantes, cela peut conduire à une résolution rapide du conflit. En revanche, si les preuves sont limitées ou contradictoires, et bien les débats peuvent se prolonger jusqu'à ce qu'il y ait de nouvelles découvertes ou avancées expérimentales. Un exemple est le débat sur l'existence du boson de Higgs en physique des particules. Pendant des décennies, les physiciens ont cherché à trouver des preuves expérimentales de l'existence de cette particule prédite par le modèle standard de la physique des particules. Les expériences menées au CERN avec le grand collisionneur de Hadron ont finalement fourni des preuves convaincantes de l'existence du boson de Higgs en 2012, mettant fin à des années de débats et de spéculations. La nature de la communauté scientifique. Certaines communautés scientifiques peuvent être plus ouvertes aux nouvelles idées ou aux changements de paradigme, tandis que d'autres peuvent être plus conservatrices et réticentes à abandonner des théories établies. Par exemple, la résistance initiale à la théorie de la tectonique des plaques en géologie a été particulièrement longue. Elle a été largement critiquée par certains géologues qui étaient très attachés à la théorie de la dérive des continents d'Alfred Wegener. Le concept de la tectonique des plaques a été proposé au début du 20e siècle. Cependant, il a fallu des décennies de débats, de controverse et de collecte de preuves avant que cette théorie ne devienne dominante en géologie. Alors, l'influence politique et sociale. Des facteurs externes tels que des pressions politiques ou sociales peuvent également influencer la durée des conflits scientifiques. Parfois, les enjeux politiques ou idéologiques peuvent interférer avec le processus scientifique et prolonger les débats. Un exemple est la question du changement climatique étroitement lié à des enjeux politiques, économiques et sociaux. Les débats sur la réalité et la gravité du changement climatique ainsi que les mesures à prendre pour le contrôler, ont été influencés par des facteurs externes tels que les intérêts économiques, des industries fossiles et les positions politiques des gouvernements. Cela a entraîné des débats prolongés et parfois polarisés au sein de la communauté scientifique et même au-delà. Alors je peux vous donner plusieurs exemples actuels de disciplines scientifiques qui peuvent être considérées en phase de crise. La biologie. Certains domaines de la biologie tels que la génétique, l'écologie peuvent se trouver dans une phase de crise en raison de l'évolution rapide des technologies de séquençage génétique et des défis liés à la conservation de la biodiversité. Par exemple, avec l'avènement des techniques de séquençage à haut débit, de nouvelles questions émergent sur la façon de gérer, analyser et interpréter de grandes quantités de données génétiques, ce qui peut remettre en question certains concepts établis. Alors en chimie, certains sous-domaines tels que la chimie des matériaux ou la chimie environnementale peut faire face à des crises en raison de la nécessité de développer des solutions aux problèmes environnementaux. Par exemple, avec l'urgence croissante des questions environnementales telles que le changement climatique et la pollution, la chimie environnementale doit relever le défi de développer de nouvelles méthodes et approches pour résoudre ces problèmes complexes, ce qui peut remettre en question certains paradigmes établis en chimie. En économie, la crise financière mondiale de 2008 avait suscité des questions sur la validité de certaines théories économiques et la nécessité de réforme du système financier. Les débats sur la politique monétaire, la politique fiscale et les approches pour atténuer les inégalités économiques ont également continué à susciter des discussions et des recherches. De même, en politique, nous constatons des mouvements sociaux, des manifestations, des débats sur la gouvernance et la responsabilité en politique. Donc ces crises politiques suscitent des discussions sur les nouvelles approches politiques. Alors la période qu'on connaît bien du Covid-19 a été une crise majeure car multifactorielle. Sur la mobilisation du personnel de santé publique, les mesures de confinement ont entraîné une contraction de la croissance économique. Les débats politiques ont été différents d'un pays à l'autre et tout ça, ça a bouleversé la société avec le télétravail, l'isolement, l'anxiété et la santé, et une intensification de la recherche pharmaceutique. Enfin, la révolution scientifique se produit lorsque le paradigme existant est remplacé par un nouveau paradigme capable d'expliquer les anomalies de manière plus satisfaisante. Cette révolution transforme fondamentalement la manière dont nous percevons la réalité et elle ouvre des perspectives totalement nouvelles pour la recherche scientifique. Les anciennes idées sont abandonnées au profit de concepts novateurs qui apportent un éclairage inédit sur les phénomènes étudiés. Alors cette transition majeure marque une étape cruciale dans l'évolution des connaissances scientifiques, car elle permet de surmonter les limites du paradigme précédent et d'apporter des réponses plus complètes et plus cohérentes aux questions en suspens. La révolution scientifique ouvre alors la voie à de nouvelles découvertes et à des avancées remarquables souvent au-delà des attentes. Les chercheurs explorent de nouvelles pistes de recherche, testent de nouvelles hypothèses, remettent en question les anciennes croyances avec un esprit d'ouverture et de curiosité renouvelée. Cette période de changement offre également des opportunités pour repenser les méthodes expérimentales et théoriques en incorporant les avancées technologiques et conceptuelles qui ont émergé avec le nouveau paradigme. Alors l'exemple classique de révolution scientifique que l'on donne est celui de la théorie de la gravité. Avant Newton, les astronomes utilisaient le modèle géocentrique pour expliquer les mouvements des planètes. Cependant, avec l'observation de certaines anomalies dans les trajectoires des planètes, et ben des doutes ont commencé à émerger quant à la validité de ce modèle.
[14:06]Newton a introduit sa loi de gravitation universelle en 1687, proposant ainsi que chaque objet dans l'univers exerce une force d'attraction sur tous les autres objets en fonction de leur masse et de leur distance. Alors cette nouvelle théorie, et ben a permis d'expliquer les mouvements des planètes avec une précision jusqu'alors inégalée. Donc la théorie de Newton est devenue le nouveau paradigme dominant en physique et a révolutionné notre compréhension de la gravité. Cependant, au fil du temps, et ben des observations plus précises ont révélé des anomalies dans le mouvement de la planète de Mercure qui ne pouvait pas être expliquée par la théorie newtonienne. Ces anomalies ont conduit à une crise au sein du paradigme newtonien et c'est Albert Einstein qui a apporté la solution révolutionnaire avec sa théorie de la relativité générale en 1915. Cette nouvelle théorie a non seulement expliqué les anomalies de la trajectoire de Mercure, mais a également modifié fondamentalement notre compréhension de l'espace, du temps et de la gravité. Alors de nos jours, on peut considérer le domaine scientifique en plein essor et ayant connu une révolution scientifique. L'informatique, en particulier dans le domaine de l'intelligence artificielle, le deep learning connaît une révolution scientifique grâce à l'émergence de nouvelles techniques d'apprentissage automatique, de traitement du langage naturel et de vision par ordinateur. Ça entraîne des avancées significatives dans ce domaine. L'émergence de l'intelligence artificielle soulève également des questions éthiques et philosophiques concernant l'autonomie des machines, la conscience artificielle et la responsabilité morale. En médecine, ce domaine est en constante évolution avec de nouvelles découvertes en recherche médicale, des avancées dans le domaine de la génomique et l'utilisation croissante de la technologie pour le diagnostic et le traitement des maladies. Le séquençage à haut débit, par exemple, a permis des découvertes importantes dans le domaine de la santé et de la biologie, ouvrant la voie des traitements plus ciblés et personnalisés. Donc en conclusion, la théorie de Thomas Kuhn nous invite à repenser la nature même de la science et de son développement. Elle nous montre que la science est une entreprise humaine complexe en constante évolution. Elle a remis en question l'idée d'une science objective et linéaire pour mettre en avant l'influence des paradigmes et des contextes sociaux sur la recherche scientifique. Voilà, je vous remercie pour votre attention et je vous dis à bientôt.



