[0:09]Bonjour à tous et bienvenue sur Cosmos. L'histoire du 20e siècle a donné de nouvelles thématiques à la littérature, de nouveaux espaces. Les deux guerres mondiales, l'invention de la bombe atomique, les expériences totalitaires avec leurs idéologies et leurs camps de concentration, ont redéfini la place de l'homme dans le monde. L'homme a changé d'échelle. D'une certaine manière, il est devenu plus petit face à des événements d'une ampleur terrifiante. L'individu, dans sa dimension concrète, a été réduit à une quantité négligeable, anonyme et dérisoire. Quant à l'inverse, les idées générales, les abstractions ont pris des proportions considérables. Et le paradoxe, c'est qu'au nom de l'humanité en général, le massacre des individus a été présenté comme légitime, voire nécessaire. Mais qu'est-ce que l'humanité en général, sinon une abstraction? Que reste-t-il de l'homme quand les hommes perdent tout droit à la dignité? Cette question, c'est celle que se pose bon nombre d'écrivains, notamment ceux qui s'inscrivent dans ce qu'on pourrait appeler une tradition de contestation, voire de révolte, comme Orwell, Camus, Solzenitsin, ou encore celui dont je vais parler aujourd'hui, Arthur Koestler, dans l'un des plus importants romans du 20e siècle, à savoir Le Zéro et l'Infini. Le Zéro et l'Infini est un roman de l'écrivain hongrois naturalisé britannique, Arthur Koestler. Il fut rédigé à la toute fin des années 1930 en allemand, mais publié pour la première fois en anglais en 1940 sous le titre Darkness at Noon. Il sera ensuite publié en français en 1945. L'auteur ne dit pas dans quel pays se situe l'action, mais il est évident qu'il s'agit de l'Union Soviétique pendant les années 1930. Un matin, un haut dignitaire du parti communiste du nom de Roubachov est arrêté chez lui par la police politique. Sans connaître les raisons précises de son arrestation, il est conduit en prison et enfermé dans une petite cellule, austère et glacée, avec un lavabo et un simple seau pour ses besoins naturels. Il ne bénéficie d'aucun confort particulier, aucun traitement de faveur pour son statut dans la hiérarchie du parti, et subit le même traitement que n'importe quel détenu. À l'extérieur de sa cellule, il peut voir par le judas de sa porte le long couloir aux murs blancs que les lampes électriques éclairent d'une lumière blafarde. Il entend également les pas des gardes qui font leur ronde et qui résonnent sur le carrelage. Très vite s'installe un climat d'angoisse pour cet homme qui non seulement n'a rien à se reprocher, mais qui surtout a été jusque-là un parfait agent de la révolution. Les privations et surtout en ce qu'il concerne le manque de cigarettes aggrave sa nervosité. Il peut néanmoins dialoguer avec le détenu de la cellule voisine en tapant sur le mur, grâce à une sorte de langage codé, mais sans savoir qui il est ni comment il s'appelle. Alors, dans l'attente d'en savoir plus, il fait les 100 pas en réfléchissant et commence ainsi pour lui une lente réflexion pour comprendre ce qu'on lui reproche. Il pense à son passé, à sa carrière de haut fonctionnaire et surtout aux hommes et aux femmes qu'il a lui-même fait arrêter et qu'il a envoyé à la mort sous de faux prétextes, tout simplement parce que cela semblait nécessaire pour les intérêts du parti au moment où il agissait. Il pense à son propre passé d'épurateur. Mais alors, quel genre d'homme était-il et à quels impératifs obéissait-il exactement? Comprenons bien que Roubachov a toujours été un homme extrêmement rationnel. Il ne s'est jamais laissé influencer par de quelconques sentiments qu'il considère comme petit bourgeois et n'a jamais éprouvé le moindre scrupule dans l'accomplissement de ses devoirs politiques. Pour le dire très simplement, à ses yeux, l'existence humaine, à l'échelle individuelle et subjective, n'a aucune importance et même aucune réalité face à l'histoire et face à la grandiose mission du parti. Entre l'individu d'un côté et l'idéologie de l'autre, il y a la même différence, le même écart qu'entre le zéro et l'infini. L'individu n'est rien, l'idéologie est tout. C'est pourquoi envoyer un homme à la mort a toujours été pour lui un acte mécanique qui se justifiait parce qu'il était accompli au nom d'un intérêt supérieur. La mort n'était plus qu'une formalité administrative, une simple conséquence politique. De même, la valeur de l'individu étant nulle, celui-ci n'était à considérer que comme une simple fiction, une fiction grammaticale, dit-il dans le roman. C'est-à-dire un jeu derrière lequel il n'y avait rien, aucune substance. Dans ces conditions s'exprimer à la première personne du singulier pour dire je marche, je travaille ou je pense par exemple, relève d'une fiction absolue, puisque toutes ses activités, marcher, travailler ou penser, ne peuvent se comprendre que dans le cadre d'une collectivité. Ce n'est jamais moi qui fait telle ou telle chose, mais c'est le parti qui le fait à travers moi. Et ainsi, le jeu disparaît au profit d'une nous, c'est-à-dire d'un pluriel qui est le seul à pouvoir exprimer la réalité. Nous marchons, nous travaillons, nous pensons. Partant, il faut comprendre que la réalité ne peut s'appréhender que sur un plan collectif et donc politique. Tout est politique. Et en dehors du politique, rien n'est réel. L'existence de tel ou tel individu n'a aucune réalité comprise indépendamment du parti. De la même manière, le corps n'a plus aucune importance. La souffrance de l'individu dans sa chair est dérisoire. Petit détail intéressant, Roubachov, pendant tout le roman, utilise un pince-nez. Comme si tout ce qui relevait du corps et de ses odeurs le dégoûtait et qu'il ne souffrait pas de les sentir. Pourquoi? Eh bien parce qu'il en a perdu l'habitude. Pour lui, en tant que cadre du parti, fonctionnaire consciencieux et haut placé, l'homme n'a jamais été qu'une abstraction dépourvue de réalité concrète. Alors, dès qu'il est mis de force face à la réalité du corps, en l'occurrence le sien, car il ne peut pas se laver et fait ses besoins dans un seau, alors il prend conscience de sa réalité et en éprouve le plus profond dégoût. De la même manière, qu'un homme qui pleure parce qu'il sait qu'il va mourir n'a en lui-même aucune importance, la réalité corporelle se dissout dans l'idée de l'homme en général. La seule chose qui compte, ce qui devient réel, c'est l'idée au nom de laquelle il faut faire disparaître l'individu dans sa dimension concrète. Dans la balance, c'est l'idéologie qui porte la réalité, quand les individus, eux, ne sont que des illusions sans importance. Or, qu'est-ce qu'une idéologie?
[9:07]Une idéologie, c'est un principe rationnel qui tend à s'appliquer à tout, qui s'exporte à l'ensemble des êtres et des objets dans le monde. Une idéologie, c'est une forme de rationalité contenue dans un principe de départ et que l'on applique ensuite à toute chose. En clair, c'est ce qui sert à refaire le monde. Simplement, le principe à l'origine d'une idéologie n'est en lui-même pas discutable. On ne peut pas le remettre en question, si bien que l'idéologie se présente toujours sous la forme d'un système clos.
[9:53]On l'accepte et c'est tout. À partir de là, le parti en lui-même n'est rien d'autre que l'incarnation de l'idéologie, ce qui lui permet d'entrer dans le monde pour agir et le transformer de l'intérieur. Le résultat, c'est que quand une chose ne correspond pas à ce que prévoit l'idéologie, c'est que cette chose est défaillante. Et dès qu'un homme refuse de se soumettre à l'idéologie et donc au parti, alors il faut le faire disparaître. On le tue, non pas parce qu'on éprouve une rancœur à son égard ou un quelconque ressentiment, mais tout simplement parce que sa vie ne vaut rien. Elle n'est rien au regard des intérêts collectifs dans l'histoire et tels qu'ils sont définis par l'idéologie. Or, dans le roman, c'est exactement la façon dont Roubachov a toujours compris sa mission. C'est ce qu'il appelle ses devoirs politiques. Et jusque-là, cela ne lui posait strictement aucun problème. C'est ainsi, par exemple, qu'au fond de sa cellule, il se souvient d'une mission en Allemagne quelques années plus tôt, au cours de laquelle il devait auditionner un responsable du parti sur place, un certain Richard. Les hésitations et les doutes de Richard sur l'action du parti, le conduiront à ordonner son arrestation. Voilà ce qu'il dit à Richard pour justifier le fait qu'il faut continuer à obéir à la ligne du parti. Écoutons-le. Le parti n'a jamais tort, dit Roubachov. Toi et moi, nous pouvons nous tromper, mais pas le parti. Le parti, camarade, est quelque chose de plus grand que toi et moi et que mille autres comme toi et moi. Le parti, c'est l'incarnation de l'idée révolutionnaire dans l'histoire. L'histoire ne connaît ni scrupule ni hésitation. Inerte et infaillible, elle coule vers son but. À chaque courbe de son cours, elle dépose la boue qu'elle charrie et les cadavres des noyés. L'histoire connaît son chemin. Elle ne commet pas d'erreur, quiconque n'a pas une foi absolue dans l'histoire n'est pas à sa place dans les rangs du parti. Fin de citation. On voit que pour Roubachov, comme pour tous les idéologues, c'est le parti qui est porteur de la vérité et du sens de l'histoire. À ce titre, il faut lui obéir aveuglément, peu importe les conséquences, c'est-à-dire les injustices commises en son nom et surtout les morts, puisque tout est justifié par une fin plus haute. Au cours de sa carrière, Roubachov était même allé jusqu'à sacrifier sa petite amie, Arlova, au nom de l'idéologie et de sa fidélité au parti. Comprenons que la question ici est celle du rapport entre les moyens et les fins. Pour le dire simplement, pour l'idéologie et ses représentants, la fin justifie les moyens. N'importe quel moyen est bon, notamment celui de tuer, d'exterminer, pour faire triompher l'idée que l'on vise. La morale disparaît donc au regard de l'idéologie, ou disons plutôt qu'elle fait elle-même office de morale. Il est moral de tuer tout opposant, car cela permet à l'idée défendue par le parti de progresser et de s'imposer toujours plus. Le vrai crime, ce n'est plus de tuer, mais de s'écarter de l'idéologie, de ne plus s'y soumettre. Plus encore, et ce qui est d'autant plus effrayant, la mort devient le seul châtiment possible et même la seule issue rationnelle. Pourquoi rationnel? Eh bien parce que tout autre moyen que la mort, tout châtiment intermédiaire serait encore une forme de sentiment pour l'individu. Pourquoi maintenir en vie un individu qui ne se soumet pas? Il n'y a aucune raison, sinon un sentiment de pitié ou de compassion et donc de l'irrationnel. En bref, et aussi surprenant que cela puisse paraître, l'idéologie ne peut que s'imposer par la mort de ses opposants. Or, Roubachov se doute bien que s'il a été arrêté, c'est pour des raisons politiques. Et que sitôt qu'on lui aura expliqué ce qu'il fait là, sa mort à lui ne fera plus aucun doute. Il s'y atteint, il s'y prépare. Simplement, penser la mort comme la conséquence logique d'un processus politique et donc comme une abstraction est une chose. Mais lui faire face concrètement et devoir la regarder dans les yeux en est une autre. Jusque-là, la mort n'était qu'une abstraction, une formalité administrative. Et c'est la raison pour laquelle il n'a jamais prononcé ce mot, mais parlait plutôt de liquidation physique. Mais là, Roubachov commence à en prendre conscience. Il comprend que face à la mort, la sienne ou celle d'autrui, sa belle construction idéologique ne tient plus. Elle s'effondre comme un château de cartes. C'est donc à Roubachov plein de doutes qui est conduit à sa première audience, laquelle est conduite par Ivanov, un ancien collègue et ami de longue date, chargé de l'interroger et d'instruire son dossier. Ivanov est lui aussi un haut fonctionnaire du parti. Il a suivi le même parcours que Roubachov. Il lui ressemble en tout point et partage avec lui le même caractère analytique, le même tempérament froid, posé et rationnel. Il lui dit même que les places auraient pu être inversées. Ivanov dans le rôle de l'accusé et Roubachov dans celui de l'interrogateur. Mais le destin en a voulu ainsi. Très vite, Ivanov informe Roubachov des charges qui pèsent sur lui. On lui reproche d'avoir conspiré contre le régime et d'avoir eu des opinions contre-révolutionnaires, ce qui bien sûr est faux. C'est une fausse accusation, mais peu importe car aux yeux de tous, c'est toujours le parti qui a raison. À partir du moment où le parti affirme que Roubachov est coupable, alors il l'est et peu importe la vérité des faits. Le parti, encore une fois, c'est l'infini. Et Roubachov, simple individu, c'est le zéro. Alors, pourrait-on se demander, si tout est joué d'avance, pourquoi l'interroger? On pourrait aussi bien le tuer tout de suite de façon discrète et le faire disparaître. Oui, en effet, mais pour les responsables du parti, il est beaucoup plus intéressant de lui faire reconnaître ses fautes d'abord et d'en faire un exemple. Toute la difficulté est d'amener Roubachov à reconnaître un crime qu'il n'a pas commis et dont tout le monde ici sait qu'il est innocent. Il faut lui faire signer des aveux alors qu'il n'a rien fait. Et pour y arriver, Ivanov, qui est un homme extrêmement intelligent mais aussi très retord, va lui faire une proposition. Roubachov a le choix. Soit de continuer à nier et donc d'être fusillé tout de suite sans procès, soit de signer des aveux, de se dénoncer lui-même comme un traître et d'avoir dans ce cas un procès public qui aboutira après un sincère repentir, à quelques années de prison et ensuite peut-être à être réintégré au sein du parti. Et même de reprendre toutes ses activités comme avant. Il a deux semaines pour réfléchir. Et en l'instant, ses conditions de vie s'améliorent quelque peu. En réalité, Ivanov compte sur les capacités logiques de Roubachov pour comprendre qu'il n'y a pas d'autre choix pour lui que de signer des aveux. Non pas seulement parce que c'est la seule manière d'échapper à la mort ou du moins d'en repousser l'exécution, mais surtout parce que telle est la volonté du parti et que celle-ci représente la seule vérité. Mais cela ne nous permet toujours pas de comprendre pourquoi le parti veut faire de Roubachov, l'un de ses cadres les plus dévoués et présent depuis les premières heures de la révolution, un traître. Pourquoi les autorités font-elles preuve d'une aussi flagrante injustice, alors qu'elle pourrait se concentrer sur les véritables opposants et utiliser les compétences de Roubachov pour traquer les vrais dissidents? Eh bien justement parce qu'il n'y a plus d'opposants. Ils sont déjà tous morts, broyés par la machine répressive depuis bien longtemps. Les vrais contestateurs politiques ne sont plus là. Or, la machine totalitaire a toujours besoin de donner au peuple un ennemi commun pour renforcer le pouvoir du numéro 1 bien sûr, c'est-à-dire du chef suprême, mais surtout pour s'autojustifier. Car en effet, si la révolution n'a plus d'ennemis, si plus rien ni personne ne se dresse devant elle, alors son processus s'arrête. La révolution s'épuise et meurt faute d'ennemis à abattre. Et que se passe-t-il si le processus révolutionnaire s'arrête? Eh bien simplement, les révolutionnaires devenus de simples hommes politiques sont mis face à une réalité qui ne sera plus idéologique, mais très concrète, bassement terre à terre, celle de devoir nourrir leur population alors que la famille explose. Et qu'elle a fait des millions de morts en Ukraine par exemple, au début des années 1930. La conséquence de la fin du processus révolutionnaire, c'est de devoir admettre qu'on est arrivé à un terme et donc on a échoué. Car l'idéal poursuivi ne pourra jamais être atteint. En l'occurrence, transformer l'homme est tout simplement impossible. On comprend donc que ce qui compte pour les révolutionnaires, c'est moins le but affiché que le mouvement lui-même. Le processus de la révolution. Pour éviter que le processus révolutionnaire ne prenne fin, il faut donc toujours l'alimenter en chair fraîche et si besoin, inventer des ennemis imaginaires. Il faut prendre des individus qui jusque-là étaient des modèles, falsifier leur dossier, les charger de chefs d'accusation inventés et de plus en plus délirants pour que la révolution puisse perdurer. On les accuse de haute trahison, de tentative d'assassinat, d'activités contre-révolutionnaires, voire de complot pour restaurer l'ancien régime ou même simplement d'opinions subversives. L'enjeu, c'est que la révolution continue de vivre. Et comme elle ne peut vivre qu'en s'opposant, il lui faut donc quelqu'un à qui s'opposer. De la même manière, cela permet également de réorienter la violence populaire vers des ennemis désignés qui sont d'autant plus haïssables qu'ils sont des traîtres à la cause et à la patrie et qui étaient jusque-là dissimulés. Dans l'histoire et notamment au moment de l'URSS des années 30, l'idéologie en question s'appelle le marxisme-léninisme. Lequel est en réalité le nom donné à la pensée de Staline lui-même. Or, que fait Staline pour renforcer son pouvoir et pour le justifier? Il invente des traîtres, ordonne leurs procès et les fait exécuter. C'est ce qu'on appelle les procès de Moscou, qui ont eu lieu à partir d'août 1936 jusqu'à mars 1938. Pendant cette période, trois grands procès sont organisés. Le procès des 16, le procès des 17 et le procès des 21, auxquels s'ajoutent des procès de militaire et notamment des généraux. À chaque fois, on élimine les individus qui présentent la moindre divergence idéologique, ainsi que tous les chefs présents depuis la révolution d'octobre 1917. On les fait ensuite disparaître des photographies comme pour réécrire l'histoire et pouvoir dire qu'ils n'étaient pas là. À terme, c'est donc la vérité historique elle-même qui est ainsi remaniée. Philosophiquement et comme il est dit dans le roman, les idéologues du parti sont les héritiers de Machiavel, de Hegel et de Marx. De Machiavel d'abord, dans la mesure où il sépare le politique et la morale. De Hegel ensuite, parce que celui-ci considère que le sens de l'histoire est celui du progrès de la raison dans le monde. Et enfin de Marx évidemment, en tant que celui-ci convertit la dialectique égalienne au matérialisme. Pour Marx, ce n'est pas tant l'idée de liberté qui enclenche le mouvement du progrès que l'opposition des classes sociales. Pour Marx, ce ne sont pas les consciences qui déterminent les conditions matérielles, mais à l'inverse, les conditions matérielles dans lesquelles les hommes vivent concrètement qui déterminent leurs consciences. Cette idée, c'est ce qu'on appellera ensuite le matérialisme dialectique, lequel constituera le cœur de la doctrine officielle, laquelle prendra le nom de marxisme-léninisme. Dans le roman, l'auteur explique que les véritables criminels au 20e siècle ne sont plus de simples délinquants, mais des individus cultivés qui ont lu Machiavel, Hegel et Marx. Et qui en appliquent froidement les leçons qu'ils ont retenu. On comprend donc qu'il s'agit précisément pour Arthur Koestler, rappelons qu'il écrit son texte entre 1938 et 1940, de dénoncer les grands procès de Moscou et les exactions du stalinisme à cette époque. Comprenons bien qu'il est d'ailleurs l'un des tout premiers à le faire à un moment où tous les intellectuels de gauche, littéralement aveuglés, vente les mérites de l'URSS sous Staline. Et cela, même après le pacte germano-soviétique, signé en 1939. À ce propos, Jean-Paul Sartre, de retour d'un voyage en URSS en 1954, ira même jusqu'à dire que, je cite, la liberté de critique est totale en URSS et que tout anticommuniste est un chien. Du reste, le livre de Koestler sera fort mal reçu lors de sa parution et l'auteur passera pour un agent anticommuniste aux yeux des milieux de gauche et aux ordres du grand capital. En réalité, ce qui intéresse Koestler, comme je le disais, c'est d'abord de dénoncer les grands procès stalinien, mais aussi et même surtout, d'observer le procédé psychologique par lequel les accusés sont amenés à avouer des fautes illusoires. Alors qu'ils savent pourtant qu'ils sont innocents et comment ils en viennent à déclarer qu'il mérite leur châtiment, c'est-à-dire la mort. Et en effet, tel est bien le problème. Comment peut-on s'accuser soi-même publiquement de ce qu'on a pas fait et sans même se révolter? Comment peut-on accepter d'obéir à des juges tout en sachant que de toute façon et quoi qu'il arrive, malgré ses faux aveux, la condamnation est inéluctable. Pour le comprendre, il faut se rappeler que dans le roman, Roubachov avait deux semaines pour décider quelle démarche il allait choisir. Soit s'obstiner et continuer à nier ce qu'on lui reprochait, soit au contraire, signer ses aveux et avoir droit à un procès public. En clair, la méthode du juge consistait à lui laisser le choix. Lui laisser décider librement de signer des aveux où il s'accuserait lui-même. Mais pour la hiérarchie d'Ivanov, cette méthode n'est pas la bonne. Selon eux, il ne faut pas que l'accusé ait le choix, car dans ce cas, ses aveux ne seraient jamais sincères. Tout l'intérêt du procès, c'est qu'il soit persuadé d'avoir commis une faute envers le parti et qu'il l'avoue sans réfléchir. Il faut qu'il avoue par pure fidélité au parti qui le condamne et par conviction pour l'idéologie. Il est donc indispensable qu'il ne proteste pas à sa condamnation et qu'il s'en repente pour que son procès ait une valeur d'exemple. D'une certaine manière, il faut opérer une sorte de basculement psychologique par lequel le condamné sera persuadé que son châtiment est juste, pour que ceux qui le regardent soient convaincus eux aussi que la condamnation est juste. Alors, pour commencer, on change de juge d'instruction. Et on fait passer Roubachov devant un juge aux idées très différentes, du nom de Gletkin. Gletkin est un juge beaucoup plus brutal qui estime qu'il faut détruire l'accusé nerveusement et physiquement pour obtenir de lui ce qu'on veut. Il convient donc de le traiter comme un animal traqué. Selon lui, tout est une affaire de tempérament, c'est-à-dire de résistance. Par exemple, il ne faut pas le laisser dormir et l'interroger de nuit avec une lampe tournée vers son visage. Le but est de l'épuiser pour qu'il supplie qu'on le laisse dormir. Pourquoi une telle brutalité? Eh bien tout simplement parce qu'il n'est pas du tout question de justice, mais d'efficacité. Et sur ce point, on pourrait dire que Gletkin est cohérent. Il s'agit d'obtenir ce qu'il souhaite le plus rapidement possible au nom du parti et de l'idéologie. Encore une fois, pour la fin visée, tous les moyens sont bons et justes du moment qu'ils sont efficaces. Le traitement infligé aux accusés permet donc d'expliquer, du moins partiellement, la manière, l'acceptation qu'ils ont de leur propre sort. Tout simplement parce que la mort leur semble plus douce que la procédure elle-même. À la fin, le procès et surtout l'énoncé du verdict est une libération, voir un apaisement. C'est pourquoi il souhaite le sort qu'on leur réserve et même accepte de reconnaître qu'ils sont fautifs juste avant de mourir, car l'exécution a lieu en général juste après le verdict. Simplement, aux yeux du peuple qui suit l'affaire dans les journaux et qui s'en délecte, l'illusion a fait son œuvre. Pour tout le monde, si les accusés acceptent tout, c'est qu'ils sont réellement coupables et qu'ils s'en repentent sincèrement. Pour eux, cela veut dire que le parti a donc raison une fois de plus et comme toujours, ce qui renforce leur foi inconditionnelle en lui. Comprenons bien que la fidélité au parti faisait alors office de religion. D'une manière générale, les régimes totalitaires se présentent comme des formes de religion qui remplacent les anciennes croyances avec une nouvelle église, le parti, un nouveau guide, le numéro 1, un nouvel évangile, le manifeste du parti communiste dans le cas de l'URSS. Et enfin un nouvel espoir de salut dans l'instauration d'une société sans classe. Et de la même manière que la religion chrétienne renvoie le salut dans la vie éternelle, c'est-à-dire à plus tard, Gletkin reconnaît que l'instauration d'une société juste ne pourra se faire que dans l'avenir. Dans un siècle, dit-il. Et que pour préparer cette société parfaite, il doit se comporter lui-même tout de suite en bourreau. C'est d'ailleurs un bourreau qui ne va pas se contenter simplement d'épuiser Roubachov pour obtenir ce qu'il veut. L'épuisement ne suffit pas à expliquer l'acceptation des accusés et notamment celui de Roubachov. Par quel procédé psychologique, un juge implacable qu'il est, Gletkin va-t-il donc passer? Au moment le plus décisif, c'est-à-dire quand l'accusé est prêt à tout accepter, Gletkin lui dit que ses aveux sont la dernière mission que le parti lui confie. Ils sont comme un sacrifice au nom de la cause. Écoutons ce qu'il dit ici quand il explique à Roubachov quel est son devoir envers le parti. Gletkin parcourt le dossier. Je puis encore une fois vous répondre en vous citant vos propres écrits. Vous avez écrit: il convient de faire entrer chaque phrase dans l'esprit des masses à force de répétition et de simplification. Ce qu'on leur présente comme bon doit briller comme l'or. Ce qu'on leur présente comme mauvais doit être noir comme l'Ébène. Pour la consommation des masses, les phénomènes politiques doivent être coloriés comme des bons hommes de pain d'épices à la foire. Roubachov se taisait, puis il dit c'est donc là ce que vous voulez. Je dois jouer le diable dans votre guignol, hurler, grincer des dents et tirer la langue et spontanément par-dessus le marché. Gletkin referma le dossier. Il se pencha un peu en avant et réajusta ses manchettes. Votre déposition au procès sera le dernier service que vous puissiez rendre au parti. Vous savez ce qui est en jeu ici, poursuivit Gletkin. Pour la première fois dans l'histoire, une révolution n'a pas seulement pris le pouvoir, mais elle l'a gardé. Nous avons fait de notre pays un bastion de l'air nouvelle. Il recouvre le 6e de la surface du globe et renferme le 10e de la population du monde. Et un peu plus loin, la ligne du parti est nettement tracée. Sa tactique est déterminée par le principe selon lequel la fin justifie les moyens. Tous les moyens sans exception. C'est dans l'esprit de ce principe, citoyen Roubachov que le procureur de la République demandera votre tête. Si votre repentir est authentique, vous devez nous aider à guérir cette plaie. Je vous l'ai dit, c'est le dernier service que le parti vous demandera. Camarade Roubachov, j'espère que vous avez compris la tâche que vous a assigné le parti. Remarquez, poursuivit Gletkin, que le parti ne vous offre aucune perspective de récompense. Certains des accusés ont été amadoués par une pression physique, d'autres par la promesse d'avoir la vie sauve ou celle que leurs parents tombés entre nos mains comme otage auraient la vie sauve. Avoue, camarade Roubachov, nous ne vous proposons aucune transaction et nous ne vous promettons rien. Je comprends, répéta Roubachov. Le parti ne prend qu'un seul engagement. Après la victoire un jour, quand cela ne pourra plus faire aucun mal, les archives secrètes seront publiées. Alors, le monde apprendra ce qu'il y avait dans les coulisses de ce guignol, comme vous dites, que nous avons dû monter devant lui pour agir conformément au manuel de l'histoire. Fin de citation.



